PETITES AUMÔNES FAITES DE BON CŒUR
Si exiguum tibi fuerit, extguum libenter irO' perliri tlude : prœmium enitn bonum tibi thesaurizas : Si tu as peu de chose, donne peu mail volontiers : tu amasses ainsi une récompense qui sera grande. (Tobie, it, 9.)
L'ange Raphaël, envoyé au jeune Tobie, lui recora- I manda spécialement la vertu de l'aumône et le soin des*'ji morts, deux choses qui se donnent la main et se corres- jl pondent. On lit à ce sujet une histoire intéressante dans • les annales des Pères Augustins déchaussés.
Lors de la fondation du couvent de Sainte-Marie à Aversa, le P. Hiladon de Saint-Antoine, religieux de grande vertu, qui présidait aux travaux, s'était retiré dans un hospice peu éloigné de l'église de Saint- François, où il célébrait chaque matin la sainte Messe. Un jour, u:\ bon laïc, du nom de Jean-Baptiste, employé lui-même à la construction à titre d'économe, voulut le servir à l'autel; il y communia pour les âmes du purgatoire, à l'intention desquelles le religieux célébrait ce matin-là. Hilarion l'invita ensuite à son modeste repas, et Jean- Baptiste se rendit à l'hospice à l'heure indiquée. Comme il entrait, il trouva dans la cour intérieure un jeune homme gracieux, d'agréable aspect, richement vêtu, qui lui dit qu'il souhaitait d'entretenir le P. Hilarion d'un sujet important. Celui-ci, averti, s'excusait sur ce que là
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moment était mal choisi; mais, sur les instances de l'tHrangcr, il descendit vers lui, s'informa du motif de cette visiie, et reçut pour réponse que le jeune homme le suppliait pour l'amour de Dieu de lui faire part en ce moment des aliments de sa table.
Cette demande étonna le religieux, celui qui la faisait paraissant plutôt en état de faire du bien aux autres que de se réclamer d'un pauvre moine pour manger. Cependant, il se rendit à sa prière, lui dit d'attendre un instant et courut au panier oii il mettait son pain. I.e premier pain qu'il en tira était le meilleur, le plus blanc, quoiqu'il ne l'eût point choisi. Il eut la pensée d'en prendre un autre de qualité inférieure; mais il lui sembla entendre au fond du cœur une voix qui lui disait : c Pourquoi cette délicatesse? Qui sait si ce n'est point un ange du paradis que Dieu t'envoie? car enfin il est entré la porte de la cour étant fermée. » Il prend donc ce pain, y ajoute la meilleure partie de ce qu'il avait sur la table et lui envoie le tout, en le priant de l'excuser du peu, qu'il ne pouvait lui offrir davantage, étant pris à l'improviste.
En attendant, le Père et Jean-Baptiste se mirent de leur côté à dîner, mais sans manger beaucoup. Us étaient sous le poids d'une sorte de frayeur, ne comprenant pas comment cet étranger, d'un air si distingué, avait pu s'introduire dans une enceinte parfaitement close ; leur conversation reprenait ce sujet sous toutes les formes, le religieux revenait à son idée : « Il est si beau, disait-il, que ce pourrait bien être un ange envoyé du ciel. — Et pourquoi, ajouta l'économe, ne serait-ce pas aussi bien une âme du purgatoire en faveur desquelles nous avons ce matin prié ensemble? • Quand on jugea que le jeune
Iionirne devait avoir fini, Jean-Baptiste descendit pour le saluer et s'informer de lui. L'étranger se leva à son appro- i che, et l'abordant lui dit : a Eh bien 1 mon frère, rendons grâces à Dieu : récitons un l^ater et un Ave en faveur des âmes souffrantes. » Et aussitôt, se mettant à genoux, il joignit les mains, lova les yeux au ciel et proféra dévotement l'Oraison dominicale et la Salutation Angélique. Puis il s'achemina vers la porte. Prenant aldrs la main de l'économe, il ajoute : « Allez dire au P. Hilarion ' de cesser désormais de prier pour l'âme de son père : j elle n'en a plus besoin, car elle monte au ciel à cette ' heure même. » Et il s'évanouit, comme un brouillard j dissipé par le soleil. i
Le brave homme restait cloué à sa place par la ter- j reur; il se mit à crier : « Pèrel Père Hibrionl » Mais'! la voix s'arrêtait dans son gosier comme il est dit de la j famille de Tobie (XII, 16) : Cùm hœc audissetit, turUali " sunt, et trewenles ceciderunl super lerram in faciemsunm. Le père s'était mis à une fenêtre, à*oti il essayait vainement de voir quelque chose. S'entcndant appeler, ' il descendit rapidement l'escalier, et trouva le pauvre homme étendu sans connaissance. Il eut bien de la peine à le faire revenir, et ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il entendit le récit de l'apparition. Ils béni'* rent d'un commun accord le Dieu de miséricorde, qui avait daigné faire en leur présence ce touchant miracle, où une âme s'était fait voir avec quelque chose de la beauté dont le Seigneur revêtira ses élus dans les parvis éternels. On conserva précieusement les assiettes qui avaient servi dans cette occasion. Les mêmes chroniques assurent que, la fondatrice du couvent ayant un Dis à l'extrémité, on lui fit prendre un léger aliment
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sur l'une de ces assiettes, et qu'il fut instantnncjincril guéri.
(V. P. Epiphanius, Chronic. FF. August. Discalo. cap. 28.)
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LE BESOIN QUE NOCS AVONS D'ÊTnE rCRIFlÉS.
Qnis polest dicere : Mtindum est cor meum, punis sum â peccato? Qui peut dire : Mon cœur est pur ; je suis exempt de péché 1 (Prov, XX, 9.)
S. Augustin nous avertit, aussi bien que l'Ecriture, qu'il n'est pas sur )a terre un homme qui ne doive trembler si le juge éternel veut scruter sa vie avec rigueur et sans laisser dominer la miséricorde; même les justes, même les saints : Vœ etiam laudabili vitœ fiominum, si remolâ miserJcordiâ disciUiasl Point d'âme si pure qui n'ait ses taches, l.e fait que nous allons rapporter semblerait incroyable, si nous ne l'écrivions sur le témoignage formel du cardinal Jacques Vitry.
Il raconte donc que dans un village de la province de I.iége vivait, en 1208, une veuve de mœurs édifiantes, de vertu profonde, et très-aimée de la vénérable Marie d'Oignies, célèbre elle-même dans l'Eglise pour sa sainteté. Elle avait élevé ses deux filles dans une grande innocence 'et pure'J de vie, jusque-là qu'après avoir fait le vœu de virginité , ces deux ferventrs épouses de Jésus-Christ s'étaient C(>nsacrées à la retraite, oh elles servaient de modèles à toute la jeunesse de la paroisse. La mère
tomba dans une grave maladie, qui la réduisit prompte-' ment à l'extrémité. Dès que la vénérable Marie en fut, instruite, elle accourut au chevet de la malade, pour .lui porter quelques paroles d'encouragement et de consolation. 0 prodige! en entrant dans la chambre, elle voit la Mère de Dieu, la Reine du ciel, assise auprès de sa servante, la soignant d'un air maternel, un éventail à la main, avec lequel elle rafraîchissait son visage brûlant de fièvre. Heureuse âme, qui dans sa lutte suprême avait mérité d'être réconfortée par celle que la voix du monde chrétien proclame la Consolatrice des affligés : Cousolatrix afflictorum! La sainte visiteuse aperçut en même temps une troupe de démons qui s'efforçaient d'entrer armés de toutes leurs tentations et de tous leurs pièges ordinaires contre les moribonds; mais aussitôt parut l'apôtre S. Pierre, l'étendard de la croix à la main, qui les mit en fuite; à son approche, ils avaient été comme frappés de la foudre.
Les grâces miraculeuses ne se bornèrent point encore à cela. Lorsque la vertueuse dame fut morte et qu'on flt ses funérailles, la bienheureuse Marie d'Oignies vit Marie, accompagnée d'une troupe de vierges divisées en deux chœurs, qui assistaient à la cérémonie, rangée:-, autour du corps et chantant harmonieusement des psaumes pour le repos de son âme. Il sembla même que Notre-Sèigneur avait pris la place du prêtre officiant, et présidait à l'assemblée chrétienne réunie au pied de l'autel. C'est ainsi, dit le narrateur, que l'Eglise triomphante s'unissait à l'Eglise militante pour honorer une servante de Dieu fidèle au culte de Marie.
Eh bien! lecteur chrétien, vous croirez sans doute qu'une âme si merveilleusement favorisée, à ce point
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qu'il n'en est pas une autre dans l'iiisloire ecclc^siastique qui l'ait été davantage, fut transportée immédiatement au ciel par les anges 1 Hélas I les jugements du Soigneur sont terribles, et il ne peut soulfrir en nous, malgré tonte sa miséricorde, que dis-je? à cause même de cette miséricorde, la moindre tache, parce qu'elle nous lamenterait éternellement.
La vénérable Marie d'Oignies, après avoir pris part aux funérailles et assisté k la déposition du corps, se retira pour faire oraison, selon sa coutume. Dans cette prière, elle fut-ravieen extase; elle vit l'âme de la pieuse veuve portée dans le purgatoire et condamnée à de dures souCTrances, afin d'être dégagée parfaitement de plusieurs imperfections humaines. Cette vue épouvanta la sainte; elle se hâta d'avertir les deux filles de la défunte de s'unir à elle pour satisfaire à la divine justice par des prières, des aumônes, des jeûnes et autres mortifications. Elles continuèrent ensemble ces exercices pieux et charitables, jusqu'à ce que la défunte apparût à Marie d'Oignies environnée de gloire et dans tout l'éclat du triomphe céleste. Elle tenait à la main un livre, celui des Evangiles sans joute, pour montrer qu'elle avait été une fidèle disciple 3e la Sagesse éternelle venue sur la terre instruire les iiommes, et qu'elle avait consciencieusement observé ses orcceptes. •
Concluons de cette histoire combien nous devons •cdouter la justice sévère d'un Uieu qui est la sainteté nômc, et avec quel soin il convient d'éviter ces fautes égères que nous nous permettons si aisément, puis- (u'cnfin il n'en est pas une que nous ne devions expier m jour dans les larmes et la douleur. Concluons encore vec quelle tendresse l'auguste Mère des chrétiens veille
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sur ceux qui ont été fidèles à l'invoquer, et qui se sont rangés sous sa maternelle bannière.
(V. L. Surius, 23 juin, Maria Ognaciencis, 1. t. ch. 3.)
INIQUITÉ CONVKRTÎK EN ŒUVRl'I MFJilTOIRE.
Facile vobis amtcos de mammond iniquitalU, ut, cùm defecct itis, recipiant voi in œtcrna tabernacula : Faites-vous des anii.< avec l'argrnt de l'iniquité, afin que, au moment où voui manquerez, ils vous reçoivent dang les tabernacles éternels. {Luc. xvi, 9)
Cette leçon du Sauveur, de convertir par une sainte alchimie la boue des biens mal acquis en un or de mérites et de satisfactions, fut pleinement observée par . Zachée, lorsque ce converti rendit, à ceux qu'il avait dépouillés, quatre fois autant, et donna aux pauvres la moitié du reste. Une infinité d'autres à sa suite, usuriers, marchands déloyalement enrichis, héritiers d'une fortune douteuse, se sont volontairement appauvris de ces richesses empoisonnées, pour acquérir les trésors de la grâce. Nous»avons à montrer comment un fait de ce genre procure la délivrance d'une âme.
Dans une ville de Hongrie dont on ne dit pas le nom, un soldat de mœurs brutales, bien mal à propos décoré du nom de Clément, avait commis un homicide, simplement pour satisfaire la vengeance d'un concitoyen qui le récompensa d'une grosse somme d'argent. Le remords vint pourtant : il accompagne immanquablement lei
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grands crimes. Voilà donc ce ferrailleur tourmenté du désir d'obtenir miséricorde pour son forfait ; il va trouver un confesseur, se jette à ses pieds, avoue ses iniquités avec une grafide abondance de larmes, et en obtient l'absolution. En outre, il fait vœu d'employer les deux cents florins qu'il a reçus à faire sculpter ce qu'on appelle une l^ilié, c'est-à-dire, une Vierge tenant entre ses bras le corps de son divin Fils détaché de la croix, et de plus à faire célébrer trois messes de pénitence, avec offrande de douze cierges au Saint-Sacrement.
Or, il tarda de s'acquitter de ses promesses, et la mort le surprit. Le purgatoire reçut cette âme, qui avait tant à cxpiir. Mais, par une miséricorde singulière du Seigneur, il lui fut permis d'apparaître à une sainte fille nommée Reine, qui vivait dans la virginité et dans la pratique d'une parfaite vertu. Elle se présenta donc à elle et lui dit : « E[)0use de Jésus-Christ, je vous supplie, pour l'amour de Dieu, d'aller trouver ma femme, qui vous remettra deux cents florins. C'est le prix du sang. Et voici ce que vous en ferez en mon nom : vous accomplirez un vœu que j'ai formé durant ma vie, pour une statue de la Mère des douleurs, trois messes à faire dire et douze cierges à allumer devant le Saint des saints; et ce qui restera de la somme sera distribué aux pauvres. A ce prix je pourrai être délivré des cruels tourmenta auxquels je suis condamnée présentement. » La. pieuse fille n'osa point s'acquitter de ce message, pour un motif î et pour un autre. Le défunt lui apparut une seconde et une troisième fois, multipliant ses instances et la conjurant de ne lui point refuser cette grâce suprême, si elle avait quelque amour pour Dieu. Cette vierge ne voulut pas se charger d'une pareille commission; elle réi)ondit
que cela lui dtait impossible, qu'on la laissât en repos, et qu'elle détestait ces affaires d'argent où elle n'avait aucun titre à produire, — « Eh bien î reprit l'âme, je ne vous laisserai pas tranquille jusqu'à ce que vous m'ayez eiaucée; fuyez oii vous voudrez, je saurai bien ?ous trouver : car c'est à vous seule que j'ai permission de m'adresser. »
Ces manifestations ne purent demeurer si secrètes, qu'elles ne vinssent à la connaissance de l'un des premiers de la ville. Cet homme, touché de pitié pour la pauvre âme en peine, se décida à faire faire, à son propre compte, la statue promise, à l'intention de Clément et pour le décharger de son vœu. Il fait donc venir un sculpteur, lui expose son désir et son plan, et lui enjoint de mettre immédiatement la main à l'œuvre et de hâter l'exécution. Celui-ci, n'ayant point dans sa boutique.de bois convenable pour une statue de ce genre, sortit à la recherche de ce qui pourrait lui convenir et entra dans un bois, où il examinait l'un après l'autre tous les arbres abattus. Pendant cet examen, il voit venir au-devant de lui un homme appuyé sur un bâton, les cheveux blancs, le visage pâle, qui ressemblait beaucoup, par les traits et par la démarche, au défunt Clément. — « Où allez-vous ainsi et que cherchez-vous? dit-il au sculpteur. — Je cherche, répond celui-ci, un bois d'excellente qualité pour en faire une image de la Vierge de douleurs; jusqu'à présent je n'ai guère réussi. Ceux-ci sont trop verts, ceux-là trop peu consistants, ou bien la qualité ne convient point pour le ciseau. — Eh bien 1 reprit l'étranger, ne vous agitez pas davantage ; c'est moi qui vous conduirai où il faut : à quelques pas d'ici, au milieu de ce bouquet d'arbres, à main droite, il y a par terre un
arbre coupé depuis quatre ans, bien sec, bien dur, absolument ce que vous désirez. » L'artiste y va, trouve ce ;a'on lui avait annoncé et revient chez lui tout content. Il se met aussitôt au travail, le presse vivement, et en très-peu de temps il était achevé. Celui qui l'avait commandé vint le voir, le trouva parfait, et lui dit de passer chez lui pour en recevoir le prix quand il lui plairait.
Cependant, l'âme de Clément se montre de nouveau à Reine, et lui dit qu'il est nécessaire que la dépense soit faite à ses propres frais, sur les deux cents flbrins qu'il a reçus pour le meurtre, parce que l'argent d'ini- (juité doit servir à la réparation, et non point un autre; que, si sa famille a déjà dépensé la somme, il la faut retrouver en vendant les meubles; sans quoi, il continuera d'être tourmenté dans les flammes du purgatoire, n'ayant point expié suffisamment son crime abominable. Cette fois, sa volonté fut suivie. Alors, on apporta la statue chez Reine, on la plaça sur un petit autel, et au pied on mit les deux cents florins. L'âme apparut encore, mais tout autre, rayonnante, glorieuse; elle se répandit en remerclments, commanda de prendre les florins, d'en donner une partie au statuaire, et d'employer le reste à l'accomplissement des œuvres qu'elle avait vouées et au soulagement des malheureux. Cette disposition indiquée, elle s'éloigna. Mais les prêtr'cs qui firent la dédicace de l'image racontèrent qu'ils avaient entendu distinctement, pendant la cérémonie, une voix pleine d'allégresse qui chantait : * 0 mon Dieu et mon Seigneur, vous êtes ma consolation et mon refuge, vous êtes ma force et mon espérance : et maintenant j'entre dans l'éternelle félicité que NOUS avez réservée à ceux qui vous aiment. »
(V. Ch. Casalicchio, Slim. div. timoris, c. Lix.)
Lxxix^ ml:rveille.
l'amour du I'Docu un doit s'éte.ndrk au-dfja dk cette vie.
Omni tempore diligit qui amicus ext . C< lui qui aime aiuie toujours. (Prov. xvii, 17.)
Ce n'est point aimer véritablement que d'oublier l'ami qui a disparu aux yeux du corps. C'est ce que ne cessait de répéter aux erifa[its do S. Ignace le P. Diego Lainez,, second général de l'ordre des jésuites ; il voulait que les' intérêts des âmes leur fussent aussi à cœur par delà le tombeau qu'auparavant. Il ne se contentait pas du conseil, il donnait aussi l'exemple. l]ne bonne partie de ses prières, de ses sacriQces, de ses études, de ses travaux pour la sainte Eglise et pour la dilatation de la foi catholique, étai viit a[)pliqués aux suffrages de celles qui soufflaient en purgatoire. Les Pères de la Compagnie furent fidèles à cet enseignement de charité, et en tout temps ils ont montré un zèle particulier pour cette dévotion, comme on peut le voir dans le livre intitulé lleroes tt viciimœ cliarilatis Societalis Jesu, duquel je transcrirai une seule page.
A Munster, en Westphalie, vers le milieu du XVII» siècle, éclata un mal contagieux qui faisait chaque jour d'innombrables victimes. La crainte empêchait de trouver facilement des personnes qui se voulussent dévouer aux malheureux atteints du fléau. Alors le P. Jean Fabricius, jésuite, se piésenta dans cette noble arène de la
charité, et, mettant de côté toute préoccupation personnelle, employa ses journées à visiter les malades, à leur faire prendre les médecines nécessaires, en môme temps qu'il les exhortait à accepter chrétiennement, de la main de Dieu, l'épreuve qu'il leur envoyait; il les confessait, les administrait lui-même, les ensevelissait de ses mains, montait ensuite pour eux au saint autel. Du reste, toute sa vie et dans toutes les occasions, il eut une grande affection pour les âmes souffrantes. Ainsi, parmi ses exercices de piété les plus chers pour lui-môme et qu'il recommandait davantage, était celui de dire la messe de Hcquiem toutes les fois que les règles ecclésiastiques le lui permettaient. Ses conseils eurent assez d'effet pour engager les Pères de Munster à consacrer chaque mois un jour, pondant lequel ils tendaient leur église de noir et priaient solennellement pour les morts.
Ainsi que Died l'a souvent permis, cette multitude d'œuvres méritoires fut récompensée, en môme temps qu'encouragée, par plusieurs apparitions de ces âmes. Les unes le sup[)liaient de hâter leur délivrance qui tardait, celles-ci le remerciaient de ce qu'il avait déjà fait, et lui annonçaient que l'heure du triomphe était venue pour elles. Le plus grand prodige de charité fut celui qu'il accomplit à sa mort. Avec une générosité qu'on ne saurait assez admirer, il fît le sacrifice de tous les mérites, prières, messes, indulgences, mortifications, que la Compagnie a coutume d'appliquer à ceux de ses membres qu'elle perd ; il demanda à Dieu de l'en dépouiller lui-môme pour en revêtir les âmes souffrantes qu'il daignerait favoriser de ce trésor. Testament en vérité sublime !
André Sinaoni, de la môme Compagnie, avait une cha-
rite égale. Quoiqu'il ne fût pas prêtre, ce désir qu'il avait de leur appliquer les mérites du divin sacrifice lui en fit trouver le moyen : ce fut d'entretenir à ses frais plusieurs ecclésiastiques pour dire la sainte Messe en son nom. Comme il était très-pauvre, il n'avait d'autre res- ] source que de mendier dans cette intention, à la porte ! du couvent ot il servait, et le Ciel permettait que beau- -■ coup de riches lui donnassent pour cela autant qu'il était ^ nécessaire à son dessein. Afin d'y déterminer mieux en- ' core les prélats, cardinaux, étrangers, grands seigneurs, qui fréquentaient le noviciat de Saint-André à Rome, où il était concierge, il cultivait un petit jardin rempli de roses, de jacinthes, de giroflées, d'anémones et autres fleurs, dont il faisait des bouquets qu'il leur offrait, en leur suggérant le souvenir de ses chères âmes. On se laissait facilement gagner par ce zèle et cette piété, et on déliait volontiers sa bourse. Aussi, quand il fut à sa dernière heure, les âmes qu'il avait soulagées le vinrent consoler visiblement, et l'assistèrent jusqu'au passage terrible, à la grande édification des assistants. A ce jardin si fructueux pour les âmes ne pouvait-on pas bien appliquer le mot du prophète Isaïe : « Germen planlaliûim ejus ad glorificandum : C'est pour procurer leur gloire qu'il a ainsi cultivé la terre • ? On flt à son sujet quatre vers italiens dont voici le sens :
a Beau jardin, qui de tes fleurs soulages les peines d'autrui, puisque tu procures un tel bien, chacune de ces fleurs vaut un trésor. »
(V. l'ouvrage cité du Père Phil. Alegambe, anuè 1656.)