PRIX DES SOUFFRANCES DICI-BAS
Non tunt condlgnœ pasiiones hujus temporu ad futuram gloriam : Les souffrances de cp|t« vie ne sont pas comparables à la gloire future. (Rom. VIII, 18.)
On ne lit pas sans une émotion profonde, dans les histoires sacrées, les cruelles souffrances que se sont imposées certains pénitents pour donner satisfaction à la justice divine, même pour des fautes qui ne leur auraient assuré d'autres peines que celles du purgatoire. Nous n'irons pas, à cette occasion, rappeler les Chrysostôme, les Jérôme, les Antoine, les Jean-Climaque, les Hilarion, etc., mais un trait plus récent, tiré des Annales des PP, Capucins,
Parmi eux est célèbre le nom du frère Antoine Corso, pour les austérités que lui inspira son avidité sainte d'ijxpiation. Il ne se contentait point de la règle si dure et si assujettissante de son ordre, où la nature est rudement menée, mais il y en ajouta tant, et de tel caractère, qu'on ne croirait pas que le corps humain les pût supporter, et il ne le peut assurément que par un secours surnaturel. Pendant de longues années, il adopta pour vêtement un cilice de poils de cheval, grossièrement fabriqué, avec quantité de pointes tournées vers l'intérieur, qui le piquaient inévitablement de nuit et de jour. Durant les plus grands froids de l'hiver, il ne portait
qu'un mauvais manteau, mal rapiécé, qui le préservait à peine du vent le plus léger, il ne dormait que trois heures par nuit, sur dus planches, passant le reste du temps à genoux, dans la méditation des vérités éternelles. Son abstinence paraîtra incroyable : presque tout le temps de sa profession religieuse, il n'eut d'autre nourriture qu'un peu de pain et d'eau, et cinq onces de figues sèches. Au lieu de devenir plus délicat avec l'ûge, il eu arriva à ne manger que trois fois la semaine un peu de pain avec quelques gouttes d'eau pure. Chaque nuit encore, il se flagellait rudement, en mémoire de la Passion de Notre-Scigneur. Lorsque venait la Semaine- Sainte, il passait bien cinq heures entières à se donner la discipline, avec l'intention de s'imposer le nombre de coups que reçut Jésus-Christ, et que plusieurs saints ont cru être de 6,666. Pénitence en vérité si rigoureuse, que le démon essaya plusieurs fois de l'arrêter, sans y réussir. De lui comme de saint Pierre d'Alcantara on pouvait dire, selon la leçon du bréviaire de Rome : « Par de perpétuels veilles, jeûnes, flagellations, dépouillement et toute espèce d'austérités, il réduisit sou corps en servitude; il avait passé avec lui cet arrangement, qu'ici-bas il ne lui donnerait aucun repos, i
Or, après une telle vie, vous croyez certainement, lecteur, que l'âme d'Antoine fut portée aussitôt dans le sein d'Abraham? Cependant elle eut, elle aussi, son moment de purgatoire. Ce n'est pas que ce saint religieux eût à expier d'anciens égarements : car il avait apporté dans le cloître son innocence, il y avait pratiqué la plus étonnante perfection ; ami particulier de la pauvreté, de la privation et du dénûment absolu; d'une humilité si profonde, qu'il ne pouvait souffrir l'idée d'être considéré
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pour quelque chose, et qu'il lui semblait qu'il aurait dû ôtre ri.is sous les pieds de chacun; obéissant et docile jusqu'à l'excès, si l'excès est ici possible; d'une charité, d'un zèle, d'une ferveur sans égale; avec cela, des ravissements d'esprit pendant lesquels il s'élevait au-dessus delà terre et des sens, à tel point qu'on l'eût cru en possession de la majesté suprême qui se réserve comme éternelle récompense aux élus. Comment alors un tel religieux, après une vie semblable, avec de telles vertus, de telles pénitences, une telle mort, a-t-il pu alh r en purgatoire? comment cela est-il possible? 'En voici la raison, rapportée dans l'histoire des Pères.
Antoine apparut, après son heureux trépas, à l'infirmier du couvent, nommé Jean, qui lui demanda s'il ne se réjouissait pas d'être enfin parvenu au but de tous ses désirs, la possession de Died, loin des misères de la vie. — « Grâce à la divine bonté, répondit l'ùme, mon salut est assuré ; la Passion du Seigneur ni'a obtenu celte faveur, bien que, pour une faute de ma vie, j'aie été en grand péril de la perdre. Je suis condamné à me purifier entièrement dans les peines du purgatoire. — Cotnment 1 dans le purgatoire! reprit l'infirmier; vous, mon frère I vous qui avez fait une si exemplaire pénitence durant toute votre vie! Cela n'est pas possible: car que deviendrons-nous, nous autres si imparfaits? — Ma faute, dit l'âme, a été un manquement à la sainte pauvreté, si fortement recommandée à ses enfanta par notre séraphique père. Quand on a fondé le couvent de Saint-Jo^epll, je me suis hasardé à rechercher une certaine provision avec un soin différent de celui qu'exige notre sainte n'gle. Je ne croyais point faire mal; mais j'aurais dû m'instruire davantage de mes obligations et
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de la FTianière de les remplir. Ma négligence était donc coii[)able, et le Juge suprême l'a estimée telle : car il ne soullre pas la plus légère tache dans ses élus. » i/infirmicr voulut savoir encore si l'expiation qui lui était imposée était bien dure. Le défunt répondit que, pour ce qui était de la souffrance qu'on appelle peine du sens, elle était assez douce, mais que celle du dmn, ou privalion de la vue de Dieu, lui paraissait insup[)ortable : car, aussitôt après la mort, Tàme tend invinciblement vnrs son (j-éaleur, et tout ce qui l'en lient éloignée la plonge dans un ineffable supplice. I.e religieux ajoutait que sa peine serait courte, et que bientôt il allait être mis en possession du divin objet de tous ses désirs.
Nouvelle leçon du soin avec lequel on doit expier toutes ses fautes, et du cas qu'il faut faire des moindres manquements.
(V. Atinales Pair. Capuc. ; J.-B. Manni, Sacr, Trig . dise. 6, n 29.)
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L INTKHCI SSION DES JI.STES APAISE LA COLERE DIVINE.
Orationet juttonim exautiict Domiiiux • .« Seigneur exaucera les prières des justes. (Prjv XV, 20.)
Lorsque la divine justice, excitée par les infidélités continuelles des Juifs, les voulait punir avec éclat, Moïse se mettait en face de Dieu, armé de la prière, et il était alors tellement puissant, que Dieu lui-môme semblait lui demander la permission d'agir : « Dimille me ul irascalur
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(uror meus contra eos : Laissez-moi exercer contre eux ma colère [Exode, x). » Et de fait le Seigneur se rendit à ces supplications aussi humbles qu'ardentes : « Placatusque est Dominits ne facerel tnalum. » l.e môme miracU de miséricorde s'est acrompli bien des fois dans la loi nouvelle, soit à l'égard des vivants, soit au bénéfice des âmes du purgatoire. Je donnerai sur ce dernier chef une histoire racontée par Thomas de Catimpré.
Simon Germain, qui avait été d'abord grand seigneur et savant connu dans le siècle, puis moine et abbé dans l'ordre des Cisterciens, fut un religieux de vie exemplaire; mais il avait ce défaut, que, voulant élever à la hauteur de la sienne la ferveur des âmes, il se montra souvent plus rigide et plus sévère que ne le comportait un sage et discret gouvernement de son monastère. C'était le zèle d'Elie qui l'animait, plutôt que la mansuétude de Notre- Seigneur. Il était en relation de spiritualité avec la pieuse vierge Lutgarde, qui lui rendit plus d'un utile service, soit dans cette vie soit après sa mort, ainsi qu'on va le voir.
Germain mourut assez jeune, et fut condamné par la divine justice à expier son zèle trop dur dans les flammes du purgatoire. En apprenant cette mort, Lutgarde en éprouva une vive peine, d'autant plus vive même qu'elle craignait que cette grande rigueur qu'il avait fait paraître ne fût pour lui une source de souffrances avant d'entrer dans le paradis. C'est pourquoi elle se condamna à des jeûnes, à des prières, à des mortifications nombreuses, pour obtenir du céleste époux qu'il se montrât indulgent envers son serviteur, et le reçut promptement dans les éternels tabernacles. Jésus se fit voir à elle et lui dit : « Ayez courage, ma fille, j'aurai égard à votre intercession. » Mais, comme elle ne se lassait point de
prier dans la môme intention, une voix, intérieure lui dit encore : « Soyez tranquille, avant peu Simon sera délivré de ses peines. » Alors la pieuse fille ajouta ; i Sauveur très-clément, je vous prie que toutes les consolations que, par un excès de bonté, vous destinez à votre servante soient reportées sur cette âme souffrante : car je ne cesserai de gémir et de me lamenter jusqu'à ce que je sache positivement qu'elle est introduite dans la gloire. • Le cœur de l'aimable Jésus ne put souffrir, si on peut ainsi parler, ces plaintes de sa servante, et peu après le voilà qui apparaît de nouveau à Lutgarde, conduisant avec lui l'âme de l'abbé entièrement délivrée, et lui dit : « Soyez en paix, ma bien-aimée : voici l'âme pour laquelle vous priez tant. » A ces mots, la vierge se jette à genoux aux pieds de son Sauveur, le front contre terre, l'adorant et le bénissant d'un si grand bienfait. Quant à l'âme, toute ravie d'allégresse, elle exprimait à Lutgarde sa gratitude, l'appelant sa libératrice et lui disant que, sans elle, elle aurait eu encore pour onze ans de supplices à endurer, mais que tout est flni et qu'elle court à la récompense.
Peu de temps après cette apparition, la fervente chrétienne en eut une^autre plus merveilleuse encore. Le Vénérable pontife, de sainte mémoire. Innocent III, venait de mourir après avoir célébré le concile de Latran. Son âme se fit voir à Lutgarde, tout environnée de flammes, et, comme Lutgarde lui demandait qui elle était, elle se fit connaître. — a Quoi ! reprit celle-ci , un si grand et si édifiant pontife, notre père et notre modèle ! D'oii vient ce cruel châtiment? — J'expie, répondit Innocent, trois fautes pour lesquelles j'aurais perdu entièrement mon salut si, au dernier moment, la Mère des
miséricordes ne m'avait obtenu de son divin Fils une contrition parfaite, qui a couvert mes offenses, mais sans me garantir de l'expiation temporelle que j'endure présentement. Elle sera bien longue encore, si vous ne me secourez de vos prières : Sic œternain quidem mortem evasi, sed pœitis ntrocissimis usquè ad dicm Judicii cruciabor. Marie m'a encore obtenu cette autre faveur, de venir vous trouver pour vous intéresser à mon sort. Ayez donc compassion de moi, je vous en conjure. »
La servante de Notre-Seigneur éprouva de cette révélation, à laquelle elle était loin de s'attendre, une vive douleur. Elle assemble aussitôt ses religieuses, leur expose l'événement et réclame le bénéfice de leurs bonnes œuvres pour le père commun qu'elles avaient vénéré sur la chaire de S. Pierre. Chacune s'y employa avec un zèle merveilleux, et l'on croit qu'elles obtinrent ce qu'elles sollicitaient de la miséricorde inOnie. Le cardinal Bellarmin parle de celte apparition comme d'une chose certaine, et lui, qui était à la fois un saint éminerit et un savant théologien, écrit à ce sujet: «Cet exemple me remplit véritablement de terreur, toutes les fois que j'y songe. En voyant un pontife si digne d'éloges, qui passa pour un saint aux yeux des hommes, sur le point de manquer son salut et condamné aux horribles tourments du purgatoire jusqu'à la Dn du monde, quel sera le prélat qui ne tremblera de tous ses membres? Qui ne sondera leg derniers replis de sa conscience pour en chasser les moijidres fautes? »
L'histoire se tait sur ces trois offenses d'Innocent II!, pour lesquelles il eut tant à expier.
(V, Laur. Surius, 16 juin, Vie de sainte Lutgard^, liv. m, ch IV, 7 et 9 ; Bellarmin, De Gem. coll. ii, 0.9.)
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