DE SUBVENIR AUX NÉCESSITES DES AMES DD PLRGATOIRE
Ordinuvit in me chnritalem : Dieu m'a placé sous l'éteudard de la cha'itô. (Csnt. 2, 4.)
11 ne peut entrer dans ma pensée de réduire ici à quelques lignes tout ce qu'il y a de parfait dans la charité envers les pauvres âmes du purgatoire. Je nie borne à quelques considérations rapides.
Toute charité est d'autant plus grande que les misères qu'elle soulage le sont elles-mêmes. Là où le besoin est fitrême, l'obli^^ation d'y porter remède devient plus pressante. Or, quelle plus douloureuse nécessité se peut-il concevoir que celle d'âmes plongées dans un océan de tourments, vouées aux souffrances les plus atroces, aux plus inexprimables angoisses? Les commentateurs, appliquant au purgiitoire ce mot de Malachie, m, 3 : t Sedebit conflans, et purgabU (iUûs Leui, et coiabil eos quasi aurum i
Le Messie sera comme un homme qui s'assied pour faire fondre et pour épurer l'argent ; il purifiera les enfants de Lévi, et il les rendra nets comme l'or qui a passé par le feu ; » le comparant à un alambic de toutes les peines imaginables d'ici-bas : comme si Dieu, à l'exemple de ces savants qui distillent de diverses substances les esprits les plus purs pour en composer un extrait qui les représente dans toute leur force, avait réuni dans le purgatoire par une opération semblable, les différentes espèces de maux dont nous souffrons davantage dans cette vie, les maladies naturelles, les supplices violents, les tortures, les tourments inûigés aux martyrs, etc., et en avait exprimé l'essence et l'activité. C'est ce que paraît avoir indiqué le prophète Isaïe, iv, 4, dans ce passage : « Abluet Dominus sordes filiarum Sion in spiritu ardoris : Le Seigneur purifiera les souillures de la fille de Sion dans l'ardeur du feu. » Ce feu est doué d'une puissance surnaturelle, d'une activité et d'une violence cent fois plus grandes que celles du nôtre, parce qu'il a été choisi pour instrument de la divine justice. Tertullien appelle môme le purgatoire un enfer momentané : car, observe-t-il, les deux peines principales, celle du sens et celle du dam, y sont réservées aux âmes, avec la seule différence de la durée, les damnés ne devant jamais voir finir leurs tour ments. Le feu est le môme, suivant saint Augustin ; « Eodem igné purgatur justus et Lorquetur damnaius. » Combien donc n'est-ce pas une charité excellente d'ap. porter du soulagement à ces âmes infortunées! Il ne s'agit pas seulement de nourrir un affamé, de couvrii celui qui manque de vêtements, de délivrer un malade de sa fièvre, mais de retirer des malheureux de l'abîme immense de tous les maux.
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Cette charité est plus précieuse encore si Ton considère ]e grand bien dont ces âmes vont être mises en possession. L'iiistoire a enregistré comme un prodige de bonté l'action du grand Théodose, qui tira de son abjection la Dauvre jeune fille Athénaïs pour la faire monter sur le trône impérial. David a exprimé de mille manières sa reconnaissance pour la divine miséricorde qui l'avait ôté à la garde des troupeaux et établi chef de son peuple. Oh 1 combien meilleure est la charité qui procure à une âme la possession de l'éternelle béatitude! Ne pourraiton pas dire, dans un certain sens, qu'elle est aussi élevée que le bien mênhe qu'elle assure? Il est vrai que nous ne pouvons guère en saisir toute l'étendue, ignorants comme nous le sommes de ces célestes profondeurs. Mais ces âmes bénies sont placées mieux que nous pour cela; elles savent tout ce qui est caché sous ces simples mots : voir DiKU face à face. Dieu le premier principe et la fin dernière; s'unir entièrement à cet objet souverainement aimable, après lequel elles soupirent de tout ce qu'elles ont d'intelhgence et d'amour. Cette ardeur, ce désir invincible, cette flamme brûlante, leur cause un tourment plus insupportable que la flamme extérieure et vengeresse qui les consume. I.'iilustre TertuIIien explique admirablement cette vérité par l'exemple de Job, image sensible de l'àme du purgatoire, ainsi que l'Eglise le fait entendre elle-même en lisant son histoire dans l'office des morts. Tout le corps de ce prophète de la patience était couvert d'ulcères douloureux, qui le tourmentaient de la tête aux pieds : et cependant, celui de tousses organes qui le faisait le plus cruellement souffrir, et dont il se plaignait le plus amèrement, c'était la vue, qui n'apercevait plus le bien suprême (c. xvii, 2) : t In amariludinibus moraïur
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oculus meus : cur faciem tuam abscondis? Mon œil est plongé dans l'amertume : oh ! pourquoi me cachez-vous votre visage? » Comme s'il avait dit : Mon supplice le plus amer c'est de ne vous voir plus, ô mon Dieu ! « On plaint l'œil tout entier dans les tourments, » dit encore Terlullien. Ainsi l'âme soutirante du purgatoire n'a point de torture qui l'éprouve autant que la privation de la présence visible de son Dieu. Les autres peines, auprès de celles-là, ne lui semblent rien. Or, que fait la charité dont nous parlons? elle .met Gn à cet état d'horrible souffrance, elle apaise cette soif ardente, elle comble ces immenses désirs, en assurant la possession du céleste objet.
Notre amour pour Dieo y est, d'ailleurs, intéressé directement. Dieu veut souverainement avoir auprès de lui ces âmes qu'il aime, afin de les faire participantes de sa gloire, c Deliciœ meœ esse cum film hominum, dit-il au livre des Proverbes, viii, 31 : Mes délices sont d'habiter avec les enfants des hommes : » comme si la compagnie de ses créatures ajoutait quelque chose à sa félicité éternelle, et qu'il ne fût point complètement heureux tant qu'il ne la communique pas. fies âmes, en effet, sont ses chères filles, les épouses du Sauveur, rachetées au prix de tout son sang, adoptées par lui. Il se réjouit donc de les délivrer de la prison oi!i elles gémissent, et de les introduire à la lumière de son paradis. Pensez un peu quelle serait la consolation d'un roi de recevoir à sa cour un fils longtemps captif parmi les barbares et délivré par un fidèle ami. Quel accueil ne ferait pas un époux au médecin qui lui rendrait son épouse bien-aimée, parfaitement guérie d'une maladie qu'on avait jugée mortelle? Eh bien. Dieu chérit ces âmes
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saintes beaucoup plus que tout cela; il les reçoit avec plus d'allégresse , et il conserve une tout autre reconnaissance pour ceux qui les dégagent de la servitude et les introduisent, suivant l'expression de S. Pierre (i, 2, 9), < dans la parfaite liberté des enfants de Dieu, et du fond des ténèbres à son admirable lumière : Inperfectarn libertatem filiorum Dei, et de tenebris vocat in admirabile lumen suum. i
De plus, délivrer les âmes du purgatoire, c'est envoyer au ciel de véritables serviteurs de la divine Majesté, les [Jus capables de la louer dignement. Nous, dans les ténèbres et les misères de cette vie, nous ne pouvons ni connaître ni aimer convenablement l'éternelle Bonté. C'est au sortir du corps, en se trouvant tout à coup en face du Créateur, que notre esprit obtient cette connaissance claire, et par suite cet ardent amour qui le porte vers le bien suprême. Il sii répand aussitôt en actes séraphiques de charité, bien plus élevés que ceux de Marie- Madeleine elle-même, dont le Seigneur a dit qu'elle avait tant aimé : Dilexit muUiuu , plus ardents que ceux de S. Pierre assurant trois fois qu'd aimait et en prenant Jésus à témoin : Tu sois. Domine, quia amo te. Qu'ils doivent être touchants, les premiers actes de reconnaissance des âmes purifiées admises en [irésence de la miséricorde céleste I quelle adoration profonde des souveraines perfections! avec quel cœur elles répètent l'hymne de l'Apocalypse, 5 : « Benediclio, el honor et gloria, et gratiarum aclio Dfo noslro, in sœcula sœculorum : Bénédiction, honneur, gloire, action de grâces à notre Dieu, pendant toute la durée des siècles 1 » Or, tous ces actes de parfait amour, de gratitude, de bénédiction, envers la divine Majesté, ceux-là n'en partagent-ils pas le mérite qui, par
leurs pieux suffrages, ont mis plus tôt les pauvres âmes en état de les produire?
De ces considérations abrégées le lecteur conclura combien est agréable à Diku la charité envers nos frères du purgatoire. Notro-Seigneur, dans une de ces révélations dont il favorisait sainte Gertrude, lui dit ces touchantes paroles, suivant le récit de Denys-le-Chartreux : c Toutes les fois que vous délivrez une âme, cela est aussi agréable à Dieu que si vous le rachetiez lui-môme de la captivité, et il saura bien vous récompenser un jour de cette bonne action : Quod beneficium reddet vobis tempore opporluno, » Mais nous aurons occasion de revenir làdessus dans la seconde partie de ce livre.