ÊTRE PURIFIÉS PAR LE FEU
Anrum et argentum igné purgabitur : L'or et l'argent seront purifiés par le feu. {Num. xxxi,
es.)
Dieu commanda à Moïse que l'or et l'argent qui devaient être consacrés au tabernacle et aux vases sacrés fussent soigneusement dégagés de toute scorie : De auro mundissimo (Exode, 15). C'était, au sentiment commun des interprètes, la Ogure de la netteté et de la pureté exigée des âmes qui se présentent au temple de la gloire céleste : elles doivent être purlGées par le feu, suivant cet autre mot du prophète Malachie : Purgnbit filios Levi, elcolahileos quasi aunwi et argentum. Les justes, ornés du trésor des plus belles vertus, ont encore besoin du feu expiatoire avant de paraître dignement au pied du trône de la divine Majesté pour y jouir à tout jamais de sa présence. Tout ce que nous avons rapporté dans ce livre le prouve manifestement; mais voici un traii de plus.
292 ÎC* MERVEILLE.
Cornélie Lampognana, dame de Milan, miroir de la' plus parfaite fidélité et vraie imitatrice de S** Françoise Romaine dans les trois états de vierge, d'épouse et de veuve, s'était liée d'une étroite amitié avec une religieuse du tiers-ordre de Saint-Dominique. Etant un jour ensemble à l'église de la Rose, retirées dans une des chapelles latérales, elles se mirent à raisonner pieusement sur la brièveté de la vie, sur la nécessité de se tenir toujours prêt à mourir, afin d'éviter les terribles châtiments de la réprobation, et elles finirent, après s'être animées mutuellement au zèle pour la vertu, par se promettre que, si Died l'agréait, la première qui mourrait apparaîtrait à l'autre.
Cinq ans après, Cornélie fut appelée au tribunal du Juge suprême, et sa compagne, après un si long temps, avait perdu le souvenir de l'engagement pris dans l'église. Mais voici, qu'au bout de trois jours comme elle était à genoux devant un crucifix dans sa cellule, elle s'entend appeler par son nom. Reconnaissant aussitôt la voix, elle éprouve un sentiment indéfinissable de joie, et s'écrie : « 0 madame Cornélie, que je suis aise do vous entendre I dites-moi vite oti vous en êtes : avez-vous le bonheur d'être admise dans le sein de Dieu, que vous serviez avec tant de zèle et d'amour? — Pas encore, répondit la voix. » Et elle ajouta : « Oh I combien 1( s jugements du Seigneur sont différents de ceux des ht • mes ! Je suis retenue encore dans le lieu des ténèbres, et j'y dois rester quelque temps, afin d'expier les fautes de ma vie, qui aurait pu être plus fidèle et plus fervente. Cependant, grâces en soient rendues au doux Sauveur, mon purgatoire sera bientôt terminé. » Un instant après, la religieuse se sentit prendre par la main,
et la voix lui dit : « Venez avec moi, vous verrez des choses merveilleuses. » A peine eurent-elles fait quelques pas, qu'elles se trouvèrent dans un jardin où l'on ne voyait que vignes en fleurs, et sur les feuilles des caractères gravés. « Lisez ces feuilles, > dit l'apparition. Elle se penche, assemble les lettres, et trouve écrits tous ses propres défauts, dans lesquels, par fragilité humaine, elle retombait chaque jour. Etonnée de cette merveille, elle se demandait ce que tout cela signiGait, pourquoi ces feuilles, [)Ourquoi ces lettres, pourquoi cet accusation écrite. La défunte lui dit alors : c II n'y a point, ma sœur, à vous étonner ainsi. Avez-vous donc oublié le mot du Sauveur dans la dernière cène : Je suis la vigne et vous êtes les rameaux? Ses feuilles sont nos actions, dans lesquelles restent vivants le bien ou le mal qui les ont accom[)agnées ou inspirées : pour entrer au ciel, il est de tonte nécessité que les feuilles du mal soient purifiées. Eh bien ! chère sœur, consolez-vous : en regardant de près, vous verrez qu'il vous reste peu à effacer, car vous avez fidèlement persévéré dans vos promesses virginales et dans le service de notre adorable Maître. Vos manquenisnts, pour être nombreux encore, ne le sont pas autant que les miens, parce que j'ai eu sur la terre des états bien différents à parcourir. Vous allez en voir une image tout de suite. »
Quelques pas ^n avant les conduisirent à un second jardin, rempli également de vignes, dont les rameaux s'étendaient de tous côtés et couvraient le sol. La religieuse s'approche avec empressement pour lire ce qui était marqué sur les feuilles; mais l'Ame la retient, c Arrêtez, lui dit-elle, mon divin Sauveur ne veut pas que vous découvriez pour l'heure mes fautes et mes
294 XC« MERVEILLC.
offenses envers lui ; il m'épargne cette confusion. Lisez seulement ce qui est tout près de vous. • Elle le fit, et trouva les manquements qui regardaient le saint lieu, les irrévérences, les discours inutiles, d'autres imperfections semblables dont son amie l'avait autrefois reprise elle-même en quelques circonstances. « 0 bon Jésus! s'écria celle-ci, comment faire pour anéantir tout cela? (ïoh viennent tant de fautes? pourquoi, après vos communions, vos confessions si fréquentes, les indulgences que vous avez gagnées, restent-elles encore'^pour vous accuser? — Cette réflexion est juste, répondit la défunte; mais il faut savoir que, de ces indulgences, j'en ai obtenu un très-petit nombre, par suite de mes distractions et de mon manque de ferveur; trois ou quatre au plus. Il m*est donc nécessaire de faire maintenant pénitence, puisque auparavant je ne l'ai pas faite. Il est vrai que je suis pleine d'espérance dans mon doux Sauveur, qui bientôt me délivrera. Déjà il me console par la vue de cet éclat que j'aperçois dans ma prison, qui n'est autre que celui de mon ange gardien. Ce fidèle ami, à ma prière, m'obtiendra des suffrages précieux, et je me réunirai à Jésus et à Marie. »
La vision disparut après ces paroles, en ajoutant : (I Priez pour moi, et que la paix soit avec vous! » Mais comme la bonne fille doutait de ce qu'elle avait vu et ne savait que croire, le lendemain Cornélie vint la trouver de nouveau, et, l'appelant encore par son nom, lui dit : • Ce que vous avez vu et entendu bier est véritable, ce ne fut point une illusion. Je suis Cornélie, et c'est pour accomplir la promesse que nous avons échangée à l'église de la Rose, que je suis venue vous trouver. Je vous conjure de dire trois Salve Regina et de les faire dire
aussi aux antres religieuses de votre maison : l'un en l'honneur de la pureté, l'autre de l'obéissance, le troisième de l'humilité de la divine Marie : elle daigne chaque jour nie visiter et m'encourager dans mon épreuve, qui va prendre Gn. »
Le jour de l'Assomption, elle se fit voir de nouveau toute triomphante, dépouillée de ses anciens vêtements de deuil, éclatante et comme baignée dans une ineffable lumière. Elle était enfin admise au séjour de la gloire, et son âme débordait de félicité.
Combien donc, ô chrétiens, devons-nous redouter ce jugement incorruptible de la sainteté éternelle, qui scrute jusqu'aux dernières légèretés dans les cœurs les plus habituellement unis à ellel C'est avec grande raison sans doute que S. Grégoire de Nazianze a[)pelle le feu du purgatoire le dernier baptême : Igné suo baplizantur, qui supremvs est baptismus. Comme il n'y a point d'autre porte à l'Eglise militante que celle du baptême d'eau, il n'y en a guère d'autre non plus, après les souillures de la vie présente, à la Jérusalem de l'éternel repos que celle du baptême de feu.
(V. Hippol. Portas, Vita Cornet. Lampugnancz, cbap. 18.)
XCl« MERVEILLE.
nf COMPENSE ASSURLE A l'aCMÔNE POUR LES AMES DU PURGATOIRE.
Eleemosyna facit invenire misericordiam : L'aumône fait trouver miséricorde. (Toble, xii, 9.)
Il n'est pas donné à tous do renouveler l'aumône magnifique du vertueux et héroïque» Judas Machabée, qui envoya à Jérusalem douze mille drachmes d'argent pour les prières en faveur des morts : Duodecim millia drachmas argenti misit Jerosolymam, offerri pro peccatis morluorum sacrificium. (Il Macch., XII, 42). Mais il en est bien peu qui ne puissent faire au moins le don de la pauvre veuve de l'Evangile, louée par le Sauveur luimême au moment où elle mettait dans le tronc ses deux petites pièr>es de menue monnaie : elle donnait, dit l'Evangéliste S. Marc, tout ce que lui permettait son indigence : De penurià sua misit omnia quœ habuit. Ce touchant exem()le fut suivi par une humble femme napolitaine qui avait le plus grand mal à subvenir aux nécessités de sa misérable famille. Les ressources de la maison j se bornaient au travail journalier du mari, simple ouvrier ' exerçant un art vulgaire, qui apportait tous les soirs la petite rémunération de ses sueurs. Hélas 1 un jour vint oi!i ce pauvre père fut saisi et jeté en prison pour dettes, I en sorte que toute la charge de la famille resta à la i malheureuse mère, qui n'avait que l'œuvre de ses mains
et sa confiance en Dieu pour y pourvoir. Elle conjurait avec foi la divine Providence de lui venir en aide, et surtout de délivrer son mari, qui gémissait sous les verrous, sans autre crime que son indigence : car elle ne pouvait espérer, l'infortunée, de réunir assez d'argent pour acquitter jamais ces cliarges.
On lui apprit qu'il y avait dans la ville un seigneur de grande charité, qui employait sa fortune à soulager ceux qui souffraient : aussitôt la digne femme se fait rédiger une suppli]ue où elle exposait dans le détail sa pénible situation, et l'envoie à ce charitable seigneur. Mais elle n'en reçoit qu'une légère aumône, un carlin, pièce du pays qui vaut un peu moins de cinquante centimes. Que faire donc et à qui avoir recours? Désolée, elle entre dans une église pour supplier le Died des indigents de la protéger dans sa détresse, puisqu'elle n'a plus d'appui sur la terre. Elle était plongée dans sa prière et dans ses larmes, lorsque, par une inspiration sans doute de son bon ange, il lui vient à la pensée d'intéresser à sa situation les Ames du purgatoire, dont elle a entendu raconter à la fois les douleurs, et ensuite la reconnaissance quand elles sont délivrées. Raffermie et presque consolée, elle entre à la sacristie, offre sa petite pièce et demande qu'on lui fasse la charité d'une messe des morts. Un bon prêtre qui était là s'empresse de la satisfaire, et monte au saint autel en son nom, pendant qu'elle se répand en prières, prosternée sur le pavé.
Elle sort avec un baume sur le cœur, comme si elle îe sentait exaucée. Mais voici que, pendant qu'elle s*en retourne le long des rues de Naples, si bruyantes, si populeuses, elle se voit abordée par un bon vieillard qui lui demande ce qui peut causer la tristesse qu'il lit sur
298 XCl* MKRVEILLE.
son visage. Elle dit tout, en termes pathétiques. Le vieillard se montre fort touché de tant de misère, lui adresse quelques paroles d'encouragement, et, en se retirant, lui remet un billet avec ordre de le porter de sa part à une personne qu'il lui désigne; après quoi il s'éloigne. i.a digne femme s'y rend sans tarder, trouve le cavalier et lui fait sa commission. Celui-ci, ouvrant le papier, semble sur le point de se trouver mal : il a reconnu l'écriture de son père, mort depuis quelque temps déjà... — « Et d'où vous vient cette lettre? s'écrie-t-il hors de lui. Qui a pu vous donner ces lignes si précieuses à mon cœur? — Monsieur, répond la bonne femme, ébahie à son tour, c'est un charitable vieillard qui m'a abordée dans la rue, et qui m'a dit, après avoir entendu mes malheurs, de vous venir voir de sa part et de vous faire cette commission. Je ne sais point ce qu'il y a d'écrit dans le billet, il ne me l'a pas expliqué. D'ailleurs, il avait tels et tels traits, à peu près comme ceux que je vois dans ce cadre que vous avez là au-dessus de la porte. »
De plus en plus interdit, le cavalier reprend le billet et lit tout haut. « Mon fils, votre père vient de quitter le Purgatoire, grâce à une messe que cette pauvre femme, qui vous portera cette écriture, a fait célébrer ce matin. Elle est dans une grande nécessité, et je vous la recommande moi-même. » Il lit et relit ces caractères tracés par une main si chère et désormais sauvée; les larmes succèdent à son émotion. Revenant alors à la messagère, qui attendait craintive le résultat de tout ceci, à quoi elle comprenait peu de chose : « Pauvre mère, lui dit-il, vous avez, avec une faible somme, assuré la félicité de celui qui m'a donné la vie; je veux assurer à mon tour la vôtre. Je me charge de vous et de
votre famille ; il ne vous manquera rien, j'en fais le serment. » Je laisse à deviner les sentiments de ces heureuses gens, et aussi l'instruction qui découle pour nous de cette histoire, semblable, pour le fond, à celle que nous avons déjà rapportée et qui est de date plus récente. Il n'y a point de petite charité envers les membres de l'Eglise souffrante, et tout ce qu'on fait pour eux attire des miracles de miséricorde, comme l'enseigne le pieux cardinal Hugues : Qui potest commodet, et semen ejus in benediclione erit,
(V. Carfora, Fortuna îwmlnis. livre i, ch. 0.)