DOUBLE PRODIGE
Qui prœdaris, et ipse prœdaberis : Vous qui dérobez, vous serez dérobé vous-même. (Isate, xxxui, l.)
Il n'est pas facile de décider, dans l'événement suivant, ce qu'il y a de plus admirable, ou le soin que prennent lésâmes du purgatoire d'un pieux prêtre, ou la conversion de deux larrons qui en est la suite. Ici elles protègent la vie temporelle d'un serviteur de Dieu, là elles procurent la vie éternelle de deux ennemis de Dieu. Il paraît toutefois que ce dernier résultat, étant plus saint, plus désirable, est aussi plus digne de notre attention.
Le P. Louis Monaci, religieux de l'ordre des Clercs- Mineurs, très-dévot aux pauvres âmes, voyageait seul, si toutefois un chrétien qu'accompagne son ange gardien peut jamais se croire seul. La nuit vint comme il entrait dans une campagne déserte, qu'il se hâtait de traverser pour arriver à une habitation oh il pût s'arrêter jusqu'au matin. Tout pressé qu'il était, le bon Père ne voulut point omettre une pieuse habitude qu'il avait, celle d'utiliser même le temps de la marche, et il commença à réciter le chapelet en faveur des âmes des Gdèles défunts, aQn qu'en retour elles le gardassent des périls toujours semés
SOUS les pds du voyageur. Ditu permit qu'il éprouvât sur l'heure l'effet de sa confiance.
Non loin du lieu habile que cherchait à gagner le P. Monaci, se tenaient deux de ces hommes que leurs crimes ont éloignés de la société, et qui trouvent loin de leurs semblables un asile contre la vindicte des lois, vivant avec les bêtes sauvages et finissant par prendre quelque chose de leurs mœurs. Ils virent de loin verîir le religieux, et aussitôt le projet de l'arrêter fut formé, les mesures prises pour l'exécuter. Ils n'avaient affaire qu'à un homme seul dont la défense ne leur offrait pas de grands dangers. Les voilà donc en embuscade, et ils y attendent patiemment leur victime, décidés à la tuer si elle faisait résistance. Un instant après, ils entendent le son d'une trompette guerrière; ils se lèvent à la hâte' et regardent. Le Père s'avançait à grands pas, mais devant lui marchait un soldat armé de cette trompette qu'il faisait retentir de toute sa force, et autour du religieux se pressait une phalange de soldats armés jusqu'aux dents, l'accompagnant avec honneur, comme on ferait à un général qui vient prendre possession d'un commandement militaire. Quant à celui qu'ils gardaient si bien, il semblait ne se douter de rien, récitant paisiblement son chapelet et agissant comme s'il fût seul. Les| brigands s'imaginent aussitôt qu'ils se sont trompés suri le costume, que celui qu'ils ont pris pour un moine est tout bonnement un officier envoyé à la poursuite des malandrins, et ils s'échappent au plus vite.
Le Père cependant parvient au village et entre dans l'hôtellerie, oh il s'apprête à séjourner jusqu'au lendemain. Nos hommes, au bout de quelques instants, se rapprochant des maisons, s'iuforment-j3ii sont allées les
troupes qu'ils ont vues; on s'étonne de leur demande on leur répond que pas un soldat n'a paru, et que le seul étranger de la soirée est un pauvre religieux qui s'est fait conduire à l'auberge, lequel n'a assurément dans sa tournure rien de guerrier. De plus en plus stupéfaits, sîlrs que leurs sens ne les ont point trompés, puisque lous deux ont à la fois entendu et vu, ils entrent dans l'hôtellerie, où ils étaient connus, s'approchent du Père -ous un prétexte, et lient avec lui conversation. Ils veulent savoir où il va, d'où il vient, et puis, après quelque hésitation, ce que sont devenus ceux qui lui servaient d'escorte. Monaci, à cette dernière question, ne savait que répondre. « Je suis venu seul, dit-il, et je ne sais de quoi vous votilez parler. — Eh bien I mon Père, Dieu aura fait pour vous quelque miracle : car nous vous jurons que vous aviez autour de votre personne une forte et biillante escorte, à telle enseigne, nous l'avouons avec quelque honte, qu'elle vous a sauvé de nos mains et que vous lui devez peut-être la vie, car nous n'étions pas gens à reculer d<?vant un meurtre. »
EPTrayé de cet aveu, le bon moine songea que les âmes pour lesquelles il intercédait pouvaient bien lui avoir prèle cette aide an moment du péril. Il exprima cette pensée, et les brigands en furent tellement frappé?, qu'ils se décidèrent à embrasser à leur tour cette dévotion. Le Père 1rs exhorta à suivre une si bonne pensée, et pour cela ;\ se réconcilier avec Dieu : ce qu'ils firent à l'instant même. Une chambre retirée fut transformée en confessionnal, où ils vinrent l'un après l'autre, avec de grands sentiments de contrition, faire l'aveu de leurs iniquités et promettre de servir Dieu à Kavcnir comme ses meilleurs enfants.
Au reste, et c'est la réflexion générale du grand pape S. Grégoire, quand même, en priant pour les morts, nous n'obtiendrions pas de ces surprenantes faveurs, nous ne devons pas oublier que le démon, semblable à un larron de grand chemin, nous attend sur la route de la vie, pour nous dépouiller des trésors de la grâce et de la vie spirituelle, et que la protection des âmes délivrées par nous nous est singulièrement utile dans ce combat et en face de ces embûches : Maligni spirilus iter nostrum, quasi quidam lalriinculi, obsident.
(V. Greg. Carfora, Fortuna Hominis, livre ï, •chap. 10.)
XCVIP MERVEILLE.