FORCE ET DOUCEL'R DE LA GRACE DIVLNE POOR CHANGER LE CŒUR HUMAIN
Cor régis in manu Domini; quociimqne volucrit incUnabit illud. Paov. 21. 1.
Le cœur du roi est dans la main du Seigneur, il le fait tourner de quel cûté il veut.
Au jugement de saint Augustin, ce n'est pas un moindre miracle de la droite de Dieu de convertir les cœurs endurcis que de ressusciter les morts. Nous lisons dans l'histoire d'Alphonse VI, roi d'Espagne, un exemple admirable de conversion. Il se trouvait à Tolède, oil Almenon, roi des Maures, tenait sa cour, lorsqu'un jour pour se délasser, les deux monarques se rendirent dans un jardin très-agréable, d'oii on découvrait cette belle et vaste cité dans toute son étendue. En la contemplant, Alphonse se dit secrètement à lui-même : Oh ! que ne puis-je ramener cette cité royale sous mon sceptre et sous l'empire de Jésus-Christ! — Dieu, qui lit au fond des cœurs les pensées les plus cachées, permit qu'on lui en indiquât sur-le-champ le moyen. En effet, pendant qu'il prenait quelque repos à l'ombre d'un buisson, il entendit de loin le prince maure faire cette question à ses officiers : Y a-t-il dans l'art militaire un moyen quelconque d'emporter une place si bien fortifiée? — Un des principaux de l'armée lui
répondit : Sire, il suffirait pour cela de ravager pendani quelques aimées les campagnes environnantes, de manière à empêcher les approvisionnements et à affamer la ville. — Alphonse tint note de la réponse et la conserva dans son cœur. De retour dans son royaume de Léon, il songea aux moyens de venir à bout de cette glorieuse entreprise. Les préparatifs lui coûtèrent bien du temps et des peines. Enfin, il commença par expédier à rimproviste une partie de son armée, afin de dévaster et d'incendier les moissons des alentours, ce qu'il répéta à diverses reprises. Après ces préliminaires, il fît marcher toutes ses troupes vers la ville et la serra étroitement de toutes parts. Tolède soutint longtemps le siège. Ses habitants parurent d'abord déterminés à se défendre jusqu'à la mort; mais enfin, réduits par la famine, ils se décidèrent à envoyer des ambassadeurs à Alphonse pour traiter d'accommodement. Ils proposèrent de se rendi^e, mais à une condition fort désagréable pour lui, à savoir, qu'ils pourraient continuer à se servir de la magnifique cathédrale de Tolède comme mosquée, afin que les Mahométans du lieu y professassent leur culte. Alphonse rejeta d'abord cette condition ; mais ensuite il fut contraint de la subir, tant parce qu'il lui était pénible de prolonger encore un siège déjà si long , que parce qu'il avait à craindre que les autres rois Maures ne vinssent au secours de leur coreligionnaires.
Il leur donna donc sa parole de roi et de chrétien que la mosquée resterait en leur pouvoir, et à l'instant la reddition fut conclue. Le traité ayant été signé, Alphonse dépêcha la reine Constance et l'archevêque Bernard avec ses meilleurs guerriers pour prendre
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possession de la ville, ea son nom, en exceptant tontefois la mosquée. Mais les députés, ne prenant conseil que de leur piété et de leur zèle, ne furent pas plus tôt entrés dans Tolède, qu'ils résolurent à tout prix de faire cesser une profanation si injurieuse pour la religion. S'étant donc rendus de très-grand matin, à la mosquée, ils en firent disparaître tous les signes du mahométisme; l'archevêque y érigea un autel qu'il consacra selon le rite chrétien ; il fit attacher aux murs de saintes images , et dresser la croix sur le maitre-autel. Le temple ainsi puriQé fut dédié à la Reine du ciel.
Le jour venu, les Mahométans s'étant aperçus de ce changement, jetèrent les hauts cris et témoignèrent leur désespoir, comme des gens qui se croyaient trahis. Néanmoins réfléchissant que les choses pouvaient s'être passées à Tinsu du roi, ils lui renvoyèrent des ambassadeurs pour se plaindre de ce que, contrairement à la convention, on s'était emparé de leur temple. Sur leur rapport , le roi ne put s'empêcher de s'écrier indigné que la reme et l'archevêque le compromettaient et le faisaient passer pour un prince déloyal, injuste et violateur de sa parole. Il ajouta que tous deux pilleraient chèrement celte témérité et qu'il laverait dans leur sang l'affront qu'ils lui avaient fait.
Les ambassadeurs lui ayant répondu que la reine ne tardei'ait pas à lui députer quelqu'un pour l'apaiser et réclamer son indulgence, le monarque fit serment qu'il n'acquiescerait en aucune manière aux vœux de Constance et de Bernard. Après cette assurance, les ambassadeurs retournèrent à Tolède. Leur succès fit passer le chagrin des Maures dans le cœur du saint
archevêque et de la pieuse reine qui, ne sachant plus (^ue faire pour calmer l'indignation du roi, adressèrent de ferventes prières à Dieu, afin qne par sa grâce toutepuissante il changeât ses dispositions. Mutatio dexlerœ Excelsi. (Ps. 76.) Le Seigneur leur inspira sans retard un sage expédient, ce fut de faire soUiciter leur grâce par la fille unique d'Alphonse, princesse d'une beauté accomplie et d'une vertu encore plus distinguée et qui était singulièrement chérie de son père. Ils lui firent prendre des habits de deuil et lui ayant donné pour cortège une troupe de jeunes filles nobles, ils l'envoyèrent au roi, afin d'essayer de le fléchir. Celui-ci s'avançait furieux vers Tolède. En voyant sa fille en cet état, il renouvela en présence de ses troupes le serment qu'il avait fait de fermer l'oreille aux reciuètes de la reine et de l'archevêque. La princesse fut d'abord déconcertée d'entendre parler ainsi son père; mais bientôt elle se remit, et par une heureuse inspiration et avec une présence d'esprit admirable, elle s'exprima en ces termes : Mon père, puisque la reine et l'archevêque ont préféré obéir au Roi du ciel, plutôt qu'à un homme mortel, je vous demande d'en tirer une vengeance rigoureuse ; condamnez-les à la mort.
Alphonse, frappé d'une requête si adroite, sentit sur-le-champ que son serment même l'obligeait à ne pas exécuter ses menaces, puisqu'on ne lui avait déplu que pour plaire à Dieu. Il hésitait, sans pouvoir se résoudre, quand ses courtisans s'écrièrent tout d'une voix : Grâce I seigneur très-clément, grâce! une si digne enfant qui montre tant de sagesse mérite que vous la lui accordiez. — Alphonse, radouci et prenant un air serein, répondit : Je vous fais grâce, ma fille,
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de la vie de votre mère et de l'archevêque ; mais je veux qu'ils soient bannis l'une de ma cour, l'autre de la ville. — La chose était dans ces termes, quand survint tout à coup une députation des principaux chefs maures. Le roi se troubla à leur apparition, croyant qu'ils venaient réclamer justice. Mais eux aussi avaient changé d'avis, et ils venaient demander grâce, par suite de cette réflexion qu'ils avaient faite entre eux, qu'ils pourraient être un jour les victimes de la vengeance qu'ils auraient provoquée contre de si hauts personnages. Dans cette crainte, ils avaient cru plus sage de se faire leurs avocats. Alphonse, voyant tout le monde d'accord pour le parti de l'indulgence, passa de l'indignation à la joie, et résolut de faire une grâce entière. Triomphant donc de lui-même aussi bien que de ses ennemis, il fit son entrée solennelle à Tolède, et se dirigea aussitôt vers le .Temple nouvellement consacré à la Reine du ciel. L'archevêque Bernard l'attendait sur le seuil, revêtu de ses ornements pontificaux; la reine l'y reçut, vêtue en humble pénitente. Le roi embrassa tendrement son épouse et baisa la main de l'évêque, en signe de réconciliation. Ils entrèrent ensemble dans l'église, où Ton chanta solennellement l'hymne d'action de grâces. Enfin le roi ordonna de célébrer chaque année l'anniversaire de la soumission de la ville et delà consécration du temple. On mit au front de l'édifice cette inscription naérnorable : Profanitate extincla, verœ religioni dicahim.
Rodrig. Tolet. L. 6. rer. hispan. c. 23. et 26.
— Roderius Sancius. Hist. hispan. p. 3. c. 20.
— P- Ribadeneira. Flos. sanctor. *24 janvier.
LE PÉCHÉ DÉGRADE l'aME HCMAINK; LA PÉMTEXCE LUI REND SA BEAUTÉ.
Facti sunt abominabilcs, sicut ea quœ dilexe- , runt. OsÉB. 9. 10.
Ils Bont devenus abominable» comme lei choses qu'ils ont aimées.
La divine Providence divise ses dons entre les différents Saints, selon que l'observe l'Apôtre : Divisiones gratiarum sunt. (I Cor. t2. 4.) Elle les décore chacun en particulier d'une prérogative spéciale qui les distingue et qui éclate entre toutes leurs autres qualités. Le Docteur angélique dit que ce qui a distingué le glorieux patriarche saint Dominique, ce fut cette grâce forte et douce qu'il eut pour convertir les grands pécheurs, et pour les élever de l'abîme profond du péché au plus haut degré de perfection.
A l'appui de son jugement, nous citerons le prodige suivant.
Le Saint prêchait à Saragosse. Ses discours, enflammés par la charité, attendrissaient les cœurs les plus durs et les obligeaient à verser des larmes de pénitence. Le bruit des merveilles opérées par son éloquence parvint aux oreilles de don Piétro, un des premiers seigneurs d'Aragon , homme très-puissant et non moins vicieux, (jui n'usait de ses richesses et
de sa puissance que pour donner plus de liberté à ses mauvais penchants. Poussé par le désir d'entendre un discours éloquent plutôt que par le désir de changer de vie, il résolut un matin d'aller au sermon. S'étant donc revêtu de ses plus riches habits, il se fait accompagner d'une suite de courtisans et de serviteurs, et entre pompeusement dans l'église, A son arrivée, tous les assistants s'empressent de se lever pour lui faire honneur, frappés de l'éclat et du faste qui l'entoure. Mais Dominique, qui voyait d'un autre œil les vanités du siècle, découvrit, pendant qu'il priait, l'état intérieur de cet homme, bien différent de ce qui paraissait au deliors. Il lui apparut sous les traits d'un nègre hideux, aux yeux hagards, à la bouche contrefaite, aux mains crochues ; tout son corps était enveloppé d'un feu noir. Autour de lui dansaient des démons afîti'eux, et l'un d'eux, qui semblait leur chef, le tirait par le cou avec une chaîne.
A cette vue, le Saint fut saisi d'horreur et adressa à Dieu de ferventes prières, afin d'obtenir la conversion de ce pécheur. Etant ensuite monté en chaire, il prêcha avec beaucoup de véhémence sur la laideur du péché qui change l'homme en animal et même en démon , et qui fait de l'ange, jadis semblable aux astres du firmament, un charbon d'enfer. Mais le cœur de Piétro était si endurci dans le mal que les paroles l»rùlantes du prédicateur ne le touchèrent pas plus que le vent ne pénètre le marbre. Le Saint, voyant qu'il perdait son temps à lui parler de Dieu, se mit de nouveau en prières, aQn de fléchir le Seigneur.
Un autre jour, Piétro revint à l'église, environné de la même pompe et avec le même faste. Le Saint
interrompant son discours, se tourne tout à coup vers le Christ en croix, et lui dit à haute voix : Christe prœdiilcis et prœpotens, perfice, ut audilores met, ejus qui modo in œdem tiiam pedem intulit, miscrabilem conditionem, periculosurnque animœ stalum videant. 0 Jésus très-bon et très-puissant, permettez que mes auditeurs voient l'état misérable et le danger extrême oii se trouve le personnage qui vient d'entrer dans votre temple. Le Saint forma ce vœu, afin que la confusion d'un seul procurât l'amendement de plusieurs, et que ceux qui avaient été scandalisés, en voyant le vice entouré d'éclat, fussent guéris, en découvi'ant sa laideur réelle. Le Seigneur l'exauça , et soudain Piétro parut à toute l'assistance sous les traits d'un monstre horrible, escorté de démons hideux, avec une chaîne de fer au cou comme un vil esclave. A celte vue, toute l'assemblée fut consternée d'effroi. Ce ne fut que cris d'horreur et lamentations. On se couvrait la figure pour ne point voir; tous se retirèrent loin de Piétro, comme s'ils avaient à leurs côtés le plus affreux des démons. Tel fut le tumulte et l'effroi que chacun, se croyant perdu, demandait grâce à haute voix.
Piétro, resté seul au milieu de l'église, en témoigna sensiblement du dépit, ne sachant à quoi attribuer la panique et la fuite des assistants. 11 s'approche d'un officier de l'église, qui tremblait de tous ses membres aussi bien que les autres, et lui demande pour quelle raison tout le monde le fuyait. Seigneur, lui répondit cet homme d'une voix tremblante, vous ne savez donc pas combien vous êtes changé? Vous ne paraissez plus un homme, mais un monstre épouvantable. Les démons sont à vos côtés ; l'un vous menace de sa fourche;
l'autre vous tire avec une chaîne. Vous inspirez la terreur; chacun tremble à votre aspect, et s'enfuit.
Piétro resta longtemps dans cet état, remplissant toute l'église d'horreur. Mais enfin, le malheureux rentrant en lui-même, se mit à considérer la situation déplorable de son âme. Ilélas ! dit-il en soupirant, me voilà devenu le jouet et l'esclave des démons, et un objet d'abomination et d'horreur pour les hommes! Tous me fuient comme un chien enragé, comme un serpent venimeux. Mes serviteurs m'ont laissé entre les mains des démons. Ah K ce sont mes crimes qui m'ont changé en un monstre 1 Je devrais déjà être enseveli dans l'enfer, sans un miracle de la divine miséricorde !
Cependant saint Dominique, après avenir exhorté efficacement le peuple à modérer sa frayeur et à se munir du signe de la croix, se prosterna vers l'autel pour conjurer la divine Clémence en faveur de ce pauvre pécheur, dont il pressentait déjà la conversion. Ensuite, ayant mandé le frère Bernard, son compagnon, il tira son rosaire de sa ceinture, et lui dit : AUez-là vers ce seigneur, et dites-lui de ma part qu'il déteste sincèrement sa mauvaise vie, qu'il recoure avec un humble repentir à la bonté divine, et qu'il offre avec ce rosaire la salutation angélique à la Mère de miséricorde.
Piétro, en recevant ce don, revint à son premier état. 11 baisa le rosaire avec respect et rendit grâces à son bienfaiteur. S'approchant ensuite de l'autel de la bienheureuse Vierge, il se mit à réciter le rosaire; dès ce moment, son cœur fut entièrement changé, et des larmes de componction jaillirent en abondance de ses
yeux. Bientôt ne pouvant plus résister à la vélu'mence de sa douleur, il se lève et court se jeter aux pieds du Saint, à qui il confessa toutes les iniquités de sa vie au milieu des larmes et des sanglots. Le confesseur mêla ses pleurs à ceux du pénitent, qu'il serra étroitement contre son sein. 11 lui donna pour pénitence de réciter chaque jour une partie du rosaire, atin d'obtenir la protection de la Reine du ciel, l'assurant que par cette pratique il en obtiendrait les grâces les plus signalées.
Mais Piétro, pénétré de repentir et enflammé de ferveur, ne se borna pas là. Il voulut faire publiquement amende honorable, demanda pardon de ses scandales, et conjura les assistants de prier Dieu pour lui, afin que désormais il fût aussi fidèle à le servir qu'il avait été téméraire et coupable envers lui. De retour dans son palais, il changea entièrement de vie ; il renonça au luxe et au faste, qu'il remplaça par l'humilité et la mortification. Enfin, il fit de tels progrès dans la vertu qu'il devint un illustre modèle de perfection et qu'il vérifia la prédiction que le Saint lui avait faite de la part de la Vierge. Celle-ci lui révéla le moment de sa mort ; elle lui apparut avec sou Fils à qui elle recommanda affectueusement son serviteur, afin que par les mérites de son Sang, il fût reçu dans la gloire du paradis. ;î
On voit par cette merveilleuse histoire que si le péché rend l'homme esclave du démon, selon la parole de Jésus-Christ : Vos ex paire diabolo estis (Joan. 8. 44); la pénitence lui fait recouvrer la qualité de fils de Dieu : DU estis et, filii excelsi. (Ps. 81 . 6.)
Abrah. Bzovius. Hist. ercles. a". iZiO. Annal. Dominicanor. p. i. cap. 33.
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