‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 12 sur 54 · PARRICIDE EXPIÉ PAR LES ŒUVRES DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

PARRICIDE EXPIÉ PAR LES ŒUVRES DE CHARITÉ

Charitas operit muHitudinem peccalorum.

IPetr. 3. 8.

La charité couvre la multitude des péchés.

Le Dieu qui convertit le glorieux martyr saint Eustache par le moyen d'un cerf, se servit aussi d'un cerf pour faire rentrer en lui-même saint Julien, illustre confesseur de la foi. Il était fort passionné pour la chasse. Un jour donc qu'il poursuivait un cerf à outrance, l'animal se retournant sur lui, lui parla en ces termes : Toi qui me poursuis, tu seras le meurtrier de ton père et de ta mère. — Julien, frappé de cette étrange prédiction, rentre chez lui et prend le parti de fuir dans un pays lointain, afin d'échapper à la tristo prédiction. Là, il s'enrôle au service d'un grand prince, et bientôt après, il donne tant de preuves de valeur que pour le récompenser, le prince lui fait épouser une dame de grande noblesse, et lui assigne pour dot un magniflque castel.

Cependant ses parents, désolés d'avoir perdu leur fils, résolurent d'aller partout à sa recherche. Enfin, après de longs circuits, ils arrivent au château , pendant l'absence de Julien. Ils demandent l'hospitalité à la châtelaine qui les reçoit avec charité, et leur demande leur nom et leur résidence. Ils répondent en soupirant

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<\nï\s avaient un fils du nom de Julien, qui s'était enfui de la maison paternelle pour des motifs inconnus, et qu'ils étaient à sa recherche. A ce discours, la dame comprit qu'ils étaient les parents de son mari Julien. Celui-ci, en effet, lui avait raconté plus d'une fois comment et pourquoi il avait quitté son pays et sa famille. Elle les accueillit donc avec beaucoup d'affection, et après leur avoir fait servir à souper, elle les fit reposer dans sa chambre et dans son propre lit. I.e malin de bonne heure, la dame sortit du château pour aller entendre la messe. Julien revient sur ces entrefaites et va di'oit à son appartement. Là, apercevant, dans l'obscurité, un homme couché dans son lit, mille pensées tumultueuses vinrent l'assaillir, et au paroxysme de la fureur, il tire son poignard, frappe l'un et l'autre à la poitrine, et les fait passer des bras du sommeil dans ceux de la mort.

Furieux, il sort du château, et rencontre son épouse qui revenait de l'éghse et qui^ui dit : Bonne nouvelle! bonne nouvelle! — Que voulez-vous dire, réphqua Julien. Qui sont ces personnes que j'ai trouvées couchées dans notre lit? — Ce sont vos parents venus à votre recherche, et que j'ai reconnus et reçus avec toute l'affection possible; c'est pourquoi je les ai mis dans notre chambre pour qu'ils reposent mieux. — A ces mots, Julien, saisi d'horreur, jette un cri: Ah 1 malheureux, quel horrible parricide j'ai commis 10 terre! pourquoi n'ouvres-tu pas tes abîmes pour engloutir le monstre qui a tué de si bons parents ! Ilélas ! la prédiction du cerf ne s'est que trop bien vérifiée. J'ai fui pour éviter ce forfait, et la fuite ne m'a servi de rien. Que me reste-t-il à faire, sinon de chercher à

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égaler ma pénitence à mon crime? Adieu, ma sœurl c'est ainsi que je vous nomme, (car je cesse d'être votre époux,)jepars pour faire une pénitence aussi rigoureuse qu'il me sera possible, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de m'assurer de mon pardon. — A Dieu ne plaise, mon frère, répondit la femme, que je vous laisse partir seul. J'ai été la compagne de votre joie ; je veux l'être de vos peines. J'ai assez de courage pour passer le reste de ma vie dans les austérités de la pénitence. — Ils convinrent donc ensemble d'abandonner leur maison, et de n'en emporter que ce qu'il fallait pour fonder un petit hospice, au bord d'un fleuve dangereux, où les pèlerins passaient continuellement, au grand danger de leur vie.

Ici, il nous serait difficile de raconter brièvement toutes les œuvres de miséricorde que Julien pratiqua, aQn d'expier l'injure faite à ses parents. Sa ferveur lui mérita des grâces continuelles. Une nuit, pendant qu'il se reposait de ses fatigues, il entendit une voix lamentable qui paraissait venir des bords de la rivière ; c'était au cœur de l'hiver : Ali ! Julien, disait cette voix, ayez la charité de venir à mon secours ; je meurs ici de froid. — Aussitôt il se lève, passe la rivière et trouve un pauvre malade, tout transi, qui était au moment d'expirer. 11 le prend dans ses bras, le transporte en barque à l'hospice, le fait revenir à lui à force de soins et le met coucher dans son propre lit. Cependant le malade qui semblait être un lépreux, changeait sensiblement d'aspect. Les taches dont il était couvert, devinrent brillantes, et il parut lumineux comme le soleil. Peu à peu il s'éleva dans les airs et prenant l'essor vers le ciel, il dit à haute voix : Julien, je suis un messager

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venu du ciel pour l'apprendre que Dieu a agréé ta pénitence. Bientôt, toi et ta compagne, vous irez vous reposer dans son sein. — Cet ange avait été envoyé pour nriettre le sceau aux saintes œuvres de ce Odèle pénitent. Le parricide avait été commis sur son lit ; c'est là aussi qu'il mit le comble à sa charité.

Les deux époux ne tardèrent pas de passer à une meilleure vie, en laissant sur la terre une mémoire vénérée. On a coutume de peindre saint .Julien, avec une barque et un cerf; on l'a surnommé l'hôtelier des pèlerins.

Telle est la vertu de la pénitence; elle purifie parfaitement les âmes, même des crimes les plus graves, selon ce que le Seigneur lui-même nous atteste par la bouche du prophète : Quand vos péchés seraient rouges comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. (Isa. 1. 18.)

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PUNITION d'une fausse PROMESSE.

Mentita est iniquitas xibl. Ps. 26. 12.

L'iniquité s'est menti, à elle-jnême.

Le nom de saint Gildas, abbé en Bretagne, surnommé le sage, est fort célèbre dans l'histoire. Nous ne raconterons ici qu'un seul trait de sa vie.

Conomer, comte de Cornouailles, avait la coutume

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barbare de faire périr ses femmes, parce qu'un devin lui avait prédit que s'il avait un flls, ce serait pour sou malheur.

Déjà, il en avait tué plusieurs par le poison ou par le fer, ce qu'il n'avait pu faire si secrètement que la rumeur ne s'en répandît dans le voisinage. C'est pourquoi tout le monde s'éloignait de lui, bien résolu de ne point s'allier à un monstre, qui était bien moius l'époux que le bourreau de ses femmes. Ne trouvant donc plus personne qui voulût de sa main exécrable, il feignit de changer de sentiments; puis il s'enhardit à députer une ambassade à Veroco, comte de Vannes, pour lui demander en mariage sa fille Trilîne, l'assurant qu'il la regarderait comme la prunelle de ses yeux. Le comte ne put entendre la demande sans indignation : L'épée de votre maître est encore teinte de sang, dit-il aux députés, et il ose me demander ma fllle? Ce sang dit assez à quel sort je la dévouerais. Jamais je ne souscrirai à sa perte. — Ainsi rebutés , les messagers repartirent pleins de confusion. Conomer ne se déconcerta pas ; il renvoya les am'bassadeurs faire de nouvelles instances, offrant de donner telle caution qui serait exigée pour gage de la promesse qu'il faisait de traiter sa future épouse avec tous les égards possibles. Ycroco se garda bien de se fier à ces engagements; toutefois, pour se montrer poli, il dit qu'il consentirait à donner sa fille au comte à une seule condition, savoir que le saint abbé Gildâs se fît garant de la sincérité du postulant.

Cette concession fit croire aux messagers qu'ils avaient gagné leur cause. Us en informèrent leur maître. Celui-ci les adressa ausbitôt au Saint, pour

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le supplier d'interposer son autorité dans la négociation. Mais le Saint leur répondit : A Dieu ne plaise que je réponde pour un homrae si perfide, et que je contribue à livrer une lille innocente entre les mains d'un tyran. Je serais responsable de son sang , et indépendamment du chagrin que je causerais à ses parents, j'attirerais sur ma tète les vengeances du Ciel. — Les ambassadeurs n'en persistèrent pas moins à lui assurer que leur maître était complètement changé, qu'il était devenu doux comme un agneau, qu'il s'était réconcilié sincèrement avec Dieu. Enfin, ils le prièrent de venir s'assurer de la chose par lui-même. I. à-dessus, le Saint consentit à aller sur les lieux et à interioger les deux parties. A son arrivée, il trouva les deux comtes occupés à discuter le mariage. Yeroco lui dit aussitôt : Mon Père, je ne me résoudrai jamais à lui donner ma fille , à moins que vous ne garantissiez qu'elle sera traitée comme il convient. — Conomer, feignant les plus beaux sentiments, ajouta : Et moi, mon père, je vous donna ma parole, et je jure par le ciel et la terre, que je la traiterai toujours non-seulement comme mon épouse chérie, mais mieux que moi-même. J'en fais la promesse et je la confirme par les serments les plus sacrés. — Alors le Saint se tournant vers le père de la jeune fille : Eh bien ! dit-il, je me fais sa caution, et moi-même je veux la confier à sa foi, prêt à vous rendre en tout eas votre fille saine et sauve. — Tel fut son discours. C'était une prophétie. Le mariage fut donc conclu. Saint Gildas le bénit lui-même. Trifine, introduite dans le palais du comte, y fut reçue avec tous les égards et les attentions imaginables. Longtemps son mari la combla de pré- II. s. M. i'6'

venances et de bontés, mais quand il fut snr le point d'être père, le perfide, changeant son afîection en haine, revint à ses féroces instincts ; il songea aux moyens de s'en défaire secrètement. Toutefois il se sentait retenu par ses serments; mais un courtisan, plus dépravé encore que son maître, se moqua de sa pusillanimité , en lui disant qu'il faisait trop d'état d'un moine, bon pour donner des bénédictions et nuu pour manier l'épée.

Cependant Trifine, se voyant regarder d'un mauvais œil par son mari et soupçonnant quelque machination, se crut perdue. Elle prit donc le parti de s'enfuir et de retourner dans son pays. Son mari l'apprit, et, transporté de fureur, il se mit à sa poursuite. 11 la retrouva derrière une haie, assise, fatiguée de la marche. Sans dire un mot, il tire aussitôt son épée et lui tranche la tête, pendant qu'elle levait les mains au ciel pour demander grâce. Après quoi, il abandonne le cadavre et s'en retourne tout sanglant dans son château.

A peine le crime eut-il été commis que la nouvelle en fut portée aux parents qui étaient à peu de distance. Dans leur chagrin, ils courent aussitôt informer saint Gildas du meurtre de leur fille , lui reprochant sa crédulité, et le sommant de tenir sa promesse. Le Saint s'achemine aussitôt vers le château du comte; mais le perfide , prévoyant sa venue , avait ordonné de lui refuser l'entrée. Le Saint eut beau insister, il fut repoussé avec mépris. Rebuté des hommes, il eut recours à Dieu, et se jetant à genoux sur le seuil : Seigneur, dit-il, vengez le sang de votre servante injustement répandu. 11 prend ensuite une poignée

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de poussière, et soufflant dessus, il la fit voler en l'air, en disant : Dispersez-le comme la poussière au souffle des vents. 0 merveille! Sur-le-champ, le palais, ébranlé jusque dans ses fondements, s'écroula et ensevelit sous ses ruines le malheureux comte.

Après avoir contemplé avec horreur cette scène de destruction, saint Gildas courut au lieu où gisait le corps de Trifine. Par une faveur spéciale du Ciel, son fruit était encore en vie. Le Saint se remet en prière : Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, dit-il, exaucezmoi. Votre divin Fils nous a promis que nous obtiendrions tout ce que nous demanderions en son nom. Je vous demande la vie de cette épouse innocente, dont je me suis fait caution. — A ces mots, il prend la tête, la rapproche du buste avec une foi vive, en disant : Au nom de Jésus-Christ, Trifine, lève-toi et révèle-moi ce que tu as vu. — Trifine se lève soudain, la face rayonnante de joie : Mon âme, dit-elle, était entre les mains de mon bon ange, prête à être portée en paradis, si vous ne m'aviez pas rappelée à la vie.

Alors saint Gildas la reconduisit chez ses parents, qui pensèrent mourir de joie à son aspect. Vous me l'aviez confiée, pleine de vie, je vous la rends de même selon ma promesse. Ayez-en grand soin ainsi que de son enfant. — Mais Trifine prétendit qu'elle ne se séparerait pas de son libérateur, et qu'elle irait vivre et mourir dans la solitude sous ses yeux. II ne fallut rien moins que l'autorité du Saint pour l'empêcher d'exécuter ce projet. Il lui remontra qu'avant tout, elle devait songer à son fils, et que plus tard, on aurait trouvé un monastère convenable à ses vues.

Trifine ne tarda pas à devenir mère. Le saint abbé baptisa son fils et lui donna son nom. L'enfant se montra digne de ce nom par la sainteté de sa vie. S'il ne put hériter des richesses de son perfide père, il hérita, ce qui est mieux, des vertus de son parrain. •

Trifine entra par la suite dans un monastère de vierges, au milieu desquelles elle vécut dans Texercice continuel de l'oraison et du jeûne. Elle y termina une carrière édifiante par une sainte mort.

Au récit d'événements si extraordinaires, comment ne pas admirer cette Providence suprême qui châtie un époux parjure, et protège une épouse fidèle et un enfant innocent?

P. J. Bollandus, S. J. 29 januar. Vila S. Gihlœ. abb.

RilFls du diadkme pour le voile religieux.

Omnis pomlerutio non esl di/jna continenlts anima;. Eccli.2C. 20.

J l\ n'y a point de trésor comparable à la pureté du cœur.

Je ne sais s'il y eut jamais homme qui ait fait autant pour obtenir une couronne royale, que fit pour la refuser, la bienheureuse Agnès de Bohème, fille de Premislas et de Constance. Un jour la mère de cette digne enfant, vit en songe, parmi les robes

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tissues d'or ot enrichies de pierreries qui lui ap[);uteiiaient, une tunique de bure de couleur jrise, t'utoun-e d'une ceinture de chanvre. Pendant qu'elle admirait cette vision, une voix lui dit que ce serait là le vêtement de ^sa chère petite Agnès. A peine née, l'enfant, comme pour confirmer la vision, prit l'habitude de croiser ses petites mains sur sa poitrine, signifiant par là qu'elle désirait embrasser la croix de Jésus-Christ. Ces heureux augures ne furent pas trompeurs, i louée de qualités incomparables que relevaient encoie les attraits de sa beauté, elle fut recherchée en mariage par différents princes ; mais déjà vouée à la perfection, elle refusa toutes les offres, ne voulant d'autre époux (j'ue Jésus-Christ.

Parmi les aspirants à sa maiij,' on vit Henri III, roi d'Angleterre et l'empereur Frédéric II. Us envoyèrent l'un et l'autre une ambassade à Prague avec de magnifiques présents. L'ambassadeur anglais fit beaucoup valoir la couronne d'Angleterre et les qualités de son maître. L'ambassadeur impérial ne manqua pas de montrer que le sceptre de l'empire méritait la pn-fél'ence, et combien il serait glorieux pour les parents d'avoir l'empereur pour gendre et une fille impératrice. Un personnage de la cour crut d'aiJleurs avoir eu une vision à ce siijet. Agnès, disait-il, lui avait apparu couronnée d'un riche diadème, auquel on en avait su'bstitué un plus précieux. Il faisait allusion aux deux concurrents. Mais il se trompait dans l'application ; car cette substitution ne signifiait autre chose, sinon qu'Agnès aurait une couronne au ciel, en échange du diadème terrestre dont elle ne voulait pas, comme la suite le fit bien voir. Cependant Prémislas et Constance,

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éblouis des propositions de Tempereur. insistèrent de tout le poids de leur autorité auprès d'Agnès, pour qu'elle consentît aux fiançailles. Elle reçut donc malgré elle les présents ; mais elle s'en défit aussitôt comme de hochets indignes d'elle !

Le terme fixé approchait. Agnès , presque toujours retirée dans son appartement, ne cessait de conjurer le Ciel de lui fournir le moyen de rompre. Dans l'intervalle, Prémislas, son père, tombe malade et meurt. Cette perte alïligea beaucoup Agnès, mais en même temps, elle lui donna l'espoir de pouvoir se dégager ; toute sa crainte désormais était d'être forcée par son frère Wenceslas, successeur de son père. Elle se remit donc à prier avec plus de ferveur que jamais, et joignant à la prière d'austères pénitences, elle portait le cilice sous les habits royaux, couchait sur la paille à côté de son lit de pourpre, goûtait à peine des mets qu'on servait à la table du roi, fuyait tous les divertissements, et passait plusieurs heures du jour et de la nuit à invoquer la Reine du ciel. Souvent, elle prévenait l'aurore et se couvrant d'une simple robe de bure et d'un pauvre voile, elle allait en compagnie de deux autres jeunes tilles visiter les églises à pieds nus, malgré les glaces et les neiges. Au retour, elle changeait de vêtements et reprenait l'extérieur d'une princesse.

Toutes ses prières et ses pénitences avaient pour fin d'obtenir de Dieu la grâce de conserver sa virginité intacte ; mais le Ciel paraissait sourd à ses désirs. Cinq grands personnages suivis d'une brillante escorte arrivèrent à Prague pour la prendre, et conduire à l'empereur sa nouvelle épouse. A leur arrivée, Agnès fut à

demi-morte de saisissement. Son frère Wonceslas , Oer de l'alliance impériale, fut au contraire très-satisfait de voir donner suite au projet. 11 ordonna en conséquence des réjouissances publiques. Déjà les ambassadeurs disposaient toutes choses comme pour un triomphe. Agnès avait presque perdu tout espoir. Cependant elle ne se lassait pas de supplier le Ciel avec larmes. Des vœux si ardents ne devaient pas être trompés. Au moment même du départ, la guerre éclata dans Tempire, et force fut de l'ajourner. Cependant, Agnès profite du délai pour envoyer un messager au souvei'ain pontife Grégoire IX; elle le conjure instamment d'user de son autorité, afin d'empêcher un mariage auquel elle répugnait de toutes ses forces, puisqu'elle avait dessein de consacrer sa virginité à l'Epoux céleste.

Touché de sa prière , le pontife envoya aussitôt Castano, comme nonce extraordinaire en Germanie , avec mission de ne rien négliger auprès de Wenceslas pour empêcher le mariage d'Agnès. Le nonce commença par s'assurer des dispositions de la princesse ; après quoi il représenta au roi que les lois humaines et divines s'opposaient à . ce qu'on lui fit violence. 1/étonnement de Wenceslas fut grand à ce discours: mais ce qui le mit au comble, ce fut le bref pontifical que lui présenta Agnès, et en vertu duquel elle était déliée de ses engagements. Il hésita quelque temps entre la crainte de déplaire à l'empereur et le désir de contenter sa sœur. Enfin il se détermina à envoyer un message à Frédéric pour l'informer qu'Agnès voulait se consacrer à Dieu. Cette nouvelle excita la fureur de l'empereur. 11 menaça de faire la guerre au roi de

Bohême, irrité de se voir l'avir une épouse dont l;i renommée publiait de si ;j;randes clioses. Son itidignalion s'apaisa pourtant. U craignit d'attirer sur lui la vengeance divine, s'il continuait à se poser en rival du Très-Haut. En conséquence il écrivit cette lettre mémorable, vraiment digne d'un monai'que chrétien : « Si Agnès m'avait préféré un roi quelconque d'ici-bas, Frédéric lui ferait sentir le poids de son courroux. Mais puisqu'elle ne me répudie, qu'afin de se consacrer au Roi du ciel, je lui laisse sa liberté. La raison veut qu'un mortel cède à Dieu. « 0 parol'es magnanimes 1 Mais que dire de celle dont la constance les a inspirées? Certes, il est difficile de décider à qui des deux revient la palme de la générosité.

La nouvelle du désistement de l'empereur causa une joie indicible à Agnès. Dès ce moment, elle se mit à délibérer sur le choix de l'institut qu'elle devait embrasser. Certains officiers de la cour venaient précisément de faire à Rome un pèlerinage, dans le cours duquel ils avaient fait visite à saint François d'Assise et à sainte Claire. Tout émerveillés de leur sainteté, ils racontèrent à la princesse ce dont ils avaient été témoins. A ce récit, elle se sentit inspirée d'embrasser leur institut, bien que l'austérité de ce genre de vie parût s'accorder si mal avec la délicatesse de sa complexion. Ayant donc érigé un monastère, elle alla s'y renfermer le jour de l'Annonciation avec sept autres vierges de la plus grande noblesse qui partageaient ses sentiments. Elle s'y rendit, parée de ses plus riches atours, accompagnée du roi et de la reine Cunégonde, et suivie d'une foule de princes et de prélats. Le nonce du pape, entouré de sept évêques, lui coupa la cheve-

lare et lui donna le voile. Elle se dépouilla ensuite do ses riches vêtements et parut vêtue d'une tunique de bure grise qui était par-dessous. Ce spectacle tira des larmes abondantes des yeux du roi et de la reine et de toute l'assistance. Les sept compagnes d'Agnès furent ensuite consacrées au Seigneur avec le même cérémonial. Toutes baisèrent dévotement cette pauvre tunique et cette corde qui les attachait indissolublement au divin Epoux.

Peu après, arriva un messager de Sainte-Claire qui apporta la règle de l'ordre à Agnès avec des présents également dignes des deux saintes. Ils consistaient en un chapelet de bois, en un voile de grosse toile, en une écuelle de faïence, dont sainte Claire faisait usage. Agnès les i-eçut comme des trésors bien préférables aux diamants et aux joyaux des empereurs et des rois. Elle les Qt enrichir d'or et de perles, comme ils se voient encore dans son monastère. .

Pour me borner, je ne dirai rien des héroïques vertus que pratiqua cette sainte princesse. Dieu les jugea dignes du don des miracles, qu'elle exerça, même de son vivant. Comme l'ancienne Agnès, vierge et martyre, notre sainte princesse put donc dire en vérité ([ue le Seigneur Jésus'lui avait donné l'anneau et la couronne d'épouse, en gage de son amour, et qu'il avait imprimé sur sa face un signe qui ne permettait pas qu'elle s'attae;hàt à un époux mortel.

P. Godefrid. Hensoheiiius, S. J. 6 marlii. Vila D. Agnelii de Bohemia.

liARTïR Du SECRET DE LA CONFESSION'.

iTi sinu meo aHcondi vcrha orisejiis.

J'ai enseveli dans mon sein les paroles de sa bouche. Job. 23. 12.

Alexandre-ls-Grand, ayant confié un secret à son favori EphestfeS, lui appliqua son sceau royal sur les lèvres, pour marque qu'il l'obligeait à un silence inviolable. Le roi du ciel a imprimé sur les lèvres du pri^tre un sceau nien plus sacré. Plutôt que de le rompre et de violer le secret sacramentel, il doit sacrifier sa vie. C'est de quoi nous a laissé un mémorable exemple, saint Jean, chanoine de Prague, qui préféra la mort la plus douloureuse, plutôt que de trahir le secret de la confession.

Wenceslas, roi de Bohême et depuis empereur, prince d'un caractère inhumain et soupçonneux, avait épousé Jeanne de Bavière, femme bien différente de son mari et douée de toutes les vertus. La princesse ayant choisi Jean Népomucène pour son directeur, lui confiait tous les secrets de son âme. Jaloux de la confiance qu'elle témoignait au prêtre, l'empereur conçut la plus grande envie de savoir ce qu'elle lui disait. Peut-être n'était-ce que curiosité; peut-être s'y mêlaitil quelque prévention. 11 manda donc le serviteur de !lj(!u, et après quelques préambules, il fait tomber

le discours sur Timpératrice, et sous prétexte qu'il ne doit rien se passer dans sa cour, sans qu'il en soit informé, il interroge Jean sur les confidences que l'impératrice lui aurait faites, le matin même. Pour prix de sa complaisance, il lui fait les plus éblouissantes promesses. A ce discours, le saint prêtre fut saisi d'horreur et blâma avec «ne liberté toute sacerdotale celte curiosité inique, ajoutant que la trahison qu'on lui demandait, était le plus noir des crimes. Wenceslas fut vivement choqué de ce refus; mais il dissimula sa colère et attendit l'occasion favorable pour recommencer l'attaque.

Cette occasion ne tarda pas. Le cuisinier de la cour envoya un jour à la table royale un chapon mal rôti. Wenceslas en fut si courroucé que, foulant aux pieds tout sentiment d'humanité, il commanda de mettre le cuisinier lui-même à la broche. Une telle cruauté révolta toute la cour; mais la crainte empêcha les représentations. Jean seul eut le courage d'aborder l'empereur. Il lui parla d'aiiord avec beaucoup de ménagement ; mais le voyant inflexiljle, il le menaça des jugements de Dieu, qui est si terrible aux princes orgueilleux. Wenceslas n'eut pas la patience de l'entendre. Enflammé de colère, il donna ordre à ses gardes de le jeter dans une obscure et fétide prison, et défendit de lui donner autre cliose qu'un morceau de pain et un verre d'eau. Le serviteur de Dieu vit bien où tendait cette rigueur. Le geôlier du reste le lui fit comprendre, en lui disant qu'il lui en coûterait fort peu pour recouvrer sa liberté, qu'il suffisait de quelque condescendance envers l'empereur. Moi, répondit le Saint, trahir le sceau sacré de la confession

pour sortir de ce cachot ! jamais, dussé-je périr mille fois dans les tourments les plus atroces.

Wenceslas, comprenant que ni les menaces, ni les supplices n'ébranleraient cette constance, changea de tactique et recourut aux caresses et aux offres. 11 envoya un de ses officiers au Saint pour lui dire que sa Majesté ayant reconnif son innocence, lui rendait ses bonnes grâces et Finvitait à sa table pour le lendemain. Le Saint, pour prouver qu'il n'avait point de ressentiment, se rendit à l'invitation ; mais après avoir prémuni son cœur contre les attaques qu'il pressentait. Après le repas, Wenceslas le retint en particulier, et le sollicita par toutes les voies imaginables, promesses, menaces, offre des plus hautes dignités. Mais il eut beau supplier, promettre, menacer, s'engager à garder lui-même le SBcret, tout fut inutile. Mon caractère, dit-il au prince, le sacrement, toutes les lois divines et humaines me prescrivent le silence. On pourra m'arracher le cœur plutôt qu'une parole.

Eh bien 1 attends-toi à tous les supplices, reprit Wenceslas outré de colère. — A l'instant, il appelle un bourreau, et commande que le saint homme soit attaché au chevalet et que des torches ardentes soient appliquées à son corps. Pendant ce supplice, le martyr tenait les yeux fixés au ciel, sans proférer une plainte. L'empereur assista à la torture, soit qu'il aimât à se repaître de tels spectacles, soit qu'il espérât que la violence de la douleur extorquerait quelque révélation. Jésus et Marie furent les seuls mots qu'il entendit sortir des lèvres du martyr. Las de ses propres fureurs, confus de sa défaite, Wenceslas se retira et les bourreaux cessèrent la question. Jean, remis en

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liberté, se mit à prêcher avec une nouvelle ferveur et prédit que bientôt il mourrait pour la justice. Afin de se préparer au dernier combat, il alla révérer en Doleslavic l'image miraculeuse de la Mère de Dieu. A son retour à Prague, comme il passait sous les fenêtres du palais, Wenceslas l'aperçut, et plus quejamais dévoré du désir de connaître la confession de sa femme, il le manda et lui donna l'option ou de parler ou d'être précipité dans la Moldaw. Prince, lui répondit le Saint, comme jadis les trois jeunes gens de Bab}lone, je n'ai rien à vous répondre là-dessus. — L'empereur crie à ses gardes de le jeter secrètement à l'eau. Sur-le-champ on lui lie les pieds et les mains. On l'emporte, et on le précipite dans le fleuve. Cette scène se passait dans la nuit. de l'Ascension.

Mais la mort du Saint ne demeura pas aussi cachée que le voulait son meurtrier. Le Ciel voulut honorer par de glorieuses obsèques le prêtre fidèle au sceau de la confession. On vit soudain paraître à fleur d'eau des milliers de torches lumineuses, qui se mouvaient avec ordre et accompagnaient le corps emporté doucement par les eaux jusqu'au rivage. Toute la ville accourut à ce merveilleux spectacle. L'impératrice, l'ayant admiré du haut d'un balcon, courut en informer son mari, curieuse de savoir la cause de cette illumination si splendide. L'empereur en savait le motif; il alla cacher ses remords dans un appartetement écarté. Le matin venu, le corps du martyr se trouva sur le rivage, couvert de ses vêtements. Son visage respirait une joie céleste et pleine de modestie. Il ne fut pas difTicile de découvrir l'auteur du crime ; chacun indiqua le cruel Wenceslas.

Lorsque les chanoines de la métropole eurent appris la nouvelle, ils allèrent en procession faire la levée du corps de leur saint collègue, qu'ils déposèrent sous un catafalque, en attendant qu'on lui eût érigé un mausolée. En creusant les fondements de ce tombeau, dans la métropole, on découvrit un trésor très-précieux, de sorte que le glorieux martyr qui avait gardé au prix de sa vie le secret de la confession, se plut, à sa mort, à mettre au jour un trésor caché qui servit à enrichir son sépulcre; mais ce sépulcre fut bien autrement encore glorifié par les fréquents miracles qui s'y firent. Le principal, sans nul doute, c'est qu'en récompense de son inviolable discrétion, il a obtenu à une foule d'âmes timides la grâce de confesser sincèrement leurs péchés et de vaincre la honte qui leur fermait la bouche au saint tribunal. C'est ce que nous voyons dans l'oraison suivante qu'on a coutume de réciter en son honneur : Dieu tout-puissant , par l'intercession de votre saint confesseur Jean, accordeznous, s'il vous plaît, d'expier nos péchés par une confession sincère et de les déplorer avec une salutaire contrition. Prœsta, quœsumus, omnipotens Deiis, -ut intercessione sancti Joannis confessons , reatiis nostros sincera confessione expiare, et saliUari pœnitentia deleYe valeamiis.

p. Godefrid. Henschen. S. J. 16 maii, Vi(a S. Joannis conf. et martyr.

XXXVl" MERVEILLE.

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