‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 13 sur 54 · LA CALOMNIE DÉCOUVERTE ET PUNIE · texte numérisé non relu

LA CALOMNIE DÉCOUVERTE ET PUNIE

Salusjit.itoriim a Domino; injustl aiitem po- Tibnnt. Ps. 36. 39.

Le Seigneur sauvera les justes et il fera \\t.'v\t es impies.

î.a religieuse Emma, reine d'Angleterre et mère de saint Edouard, a pu s'approprier avec vérité cette parole du prophète-roi : Seigneur, j'ai prati({ué la droiture et l'équité ; ne me livrez donc pas à mes calomniateurs. En effet, malgré ses éminentes vertus, elle fut en butte à toutes sortes de calomnies de la part des principaux seigneurs de son royaume. Godovin, comte de Kent et beau-père du roi, liomme altier, ambitieux et puissant à la cour, ne put lui pardonner d'avoir marié Edouard à sa fille Editta, princesse d'un caractère tout différent de son père. Voyant donc qu'Emma jouissait d'un grand crédit auprès du roi, son fils, il eut recours à mille intrigues afin de la discréditer. La malignité de' son cœur lui suggéra, entre autres noirceurs, d'accuser la reine d'avoir des liaisons suspectes avec Alcuin, évêque de Vestchester, dont elle suivait, disait-il, tous les caprices, sans nul égard pour sa dignité. 11 ajouta qu'alÎQ de se donner pleine liberté sur ce point, la' reine avait fait mourir Alfred, frère du roi, tandis que le calomniateur avait éià lui-même le principal com-

plice du crime. 11 produisit comme témoins quelques officiers de la cour qui affirmèrent avoir vu la reine se rendre fréquemment chez l'évêque. La chose était vraie, mais le but fort différent; car la reine ne se proposait autre chose que d'obtenir les avis et le soutien nécessaires dans son veuvage.

Sans ajouter une foi entière à ces rapports, le roi ne laissa pas de ooncevoir quelques soupçons. 11 fit donc interner sa mère dans le monastère de Vervelle. Là, elle ne tarda pas à apprendre les bruits injurieux qui circulaient sur sa conduite. Elle en fut profondément affectée, tant parce qu'ils ruinaient sa réputation, qu'à raison de l'outrage fait au saint évêque. Elle en écrivit donc à quelques évoques d'Angleterre, leur disant qu'il était de leur dignité d'éclaircir les faits et de laver la tache infligée à leur sacré caractère dans la personne de leur collègue. Pour elle, forte de son innocence, elle se déclarait prête à subir l'épreuve du fer rouge, afin de se purger de cette honte. C'était en effet, une coutume de ce temps, en Angleterre, d'obliger les inculpés à faire neuf pas sur des socs de charrue rougis au feu. Avant d''en venir à l'épreuve, l'accusé passait trois jeurs en .jeûne. Ensuite on célébrait une messe dans laquelle le prêtre adressait certaines prières à Dieu pour le conjurer de manifester la vérité. Cependant on faisait rougir le fer. La messe dite, l'accusé marchait sur le fer ainsi rougi, en présence des magistrats. S'il en était blessé, on le tenait pour convaincu ; s'il demeurait intact, on l'absolvait comme innocent.

Les évêques s'étant donc réunis, se rendirent à la cour et informèrent le roi de la protestation de la reinemère, et de l'oQJ'e qu'elle faisait de subir l'épreuve»

XXXVI* MIÎRVEILLE. 180

Enfin, après bien des débats pour et contre' le fait dont elle était accusée, on convint de la soumettre à l'épreuve proposée, l.a reine s'empressa de se rendre à réyliïc de Saiut-Swilin, et se prosternant devant son tombeau, elle le conjura avec larmes, d'être le défenseur de fton innocence. C'est dans cette église même qu'on fit rougir le fer. Le roi voulut assister à l'épreuve, entouré d'un grand nombre de prélats et de seigneurs. Emma, couverte d'un manteau de deuil, les yeux bandés, les pieds nus, entre deux évéques, s'avança vers les contres rougis , au milieu des larmes du peuple. Elle traversa si heureusement ce chemin de feu, qu'arrivée au bout, elle ne s'était aperçue de rien, et qu'elle demandait aux évêques assistants, si elle y arriverait bientôt : Vous l'avez franchi, princesse, lui répondirent ceux-ci; et nous avons une preuve éclatante de votre innocence. — On débanda les yeux de la reine ; elle s'assura de ce qu'on lui disait et rendit de tendres actions de grâces au Seigneur. Le peuple fît succéder des cris d'allégresse à ses gémissements : Vive, vive la reine ! elle est innocente. — C'est au milieu de ces acclamations que la princesse se porta vers le trône du roi son fils qui, convaincu de son innocence, se jeta aux genoux de sa mère pour lui demander pardon d'avoir accueilli si facilement la calomnie. Mon fils, lui dit la reine, ma tendresse pour vous, vous assure assez du pardon; mais il vous reste à l'obtenir du saint évêque que l'on a accusé de complicité avec moi et dont vous avez confisqué tous les biens et flétri la réputation. — L'évêque fut donc mandé, et le roi lui fit également ses excuses. Mais il ne se borna pas là ; en prince vraiment humble, il mit

ses épaules à nu et voulut absolument que sa mère et l'évêque lui donnassent des coups de verge, en punition de sa crédulité excessive. Ensuite, il ordonna de les rétablir Tune et l'autre dans leurs possessions. Il voulut encore que les coutres qui avaient servi à l'épreuve fussent dédiés à l'église de Saint- Switin, en mémoire de l'événement. La calomnie tourna ainsi à kl gloire de ses victimes.

11 n'en fut pas de môme du calomniateur. Le Ciel en tira bientôt vengeance. Edouard dissimula quelque temps son ressentiment, et parce que Godovin était son beau-père et parce qu'il ne voulait pas contrister Editta son épouse; mais enfin il le laissa éclater, surtout quand il eut Requis la certitude qu'il avait contribué au meurtre d'Alfi'cd, son frère. Le comte se trouvant un jour à la table du roi, un des serviteurs qui portait un plat, fît un faux pas et faillit tomber, si un autre ne l'avait retenu. Les convives causant de l'accident , Godovin Ot cette réflexion qu'un frère soutient son frère et Fempèche ainsi de tomber, — Et c'est ce qu'Alfred u'eùl pas manqué de faire pour moi, reprit soudain le roi, si Godovin le lui avait permis. — Vivement piqué de cette sortie, le comte répliqua, pâle d'indignation : Je ne sais que trop, Sire, que vous me soupçonnez d'avoir trempé dans le meurtre de votre frère et dans la trame formée contre votre mère; mais Dieu m'est témoin de mon innocence. Qu'il ne me permette pas d'avaler le morceau que j'ai à la main, si j'ai eu la moindre part à ces crimes. — Le roi flt le signe de la croix sur le morceau,, et le comte le mit en bouche. Mais, ô merveille ! il obstrua tellement la gorge, que le comte ne put ni l'avaler, ni

lo rejeter. Son visage s'altère d'une manière horrible, il fait les contorsions les plus affreuses, et expire subitement. Epouvantés de cette scène, les convives s'écrient : Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont la droiture même!

Voilà comment le Seigneur les fît éclater dans la merveilleuse justincation de l'innocence et dans l'effroyable punition du calomniateur. Sa bouche avait exhalé le venin de la calomnie ; il mérita d'être asphyxié, pour nous apprendre à observer fidèlement l'avis du Sage : Prenez garde de pécher par votre langue, de crainte de faire une chute irrémédiable. Attende ne forte labaris in lingua, et sit casas liais insanabilis in morlem. (Eccli. 28. 30.)

p. J. Bollandus, S. J. ex Arnaldo. 5 januar. Vila S. Eduardi.

Page 1