I.XIQUITÉ ET BAREAIUE PUNIKS d'dnE MANIÈRE EFFROYABLE
Ero testis velox malcficis, uduHcrls et parjiiris, dicit Duminiis cxercituum.
Je ferai promptement éprouver ma justice aux malfaiteurs, aux adultères, aux parjures, dit le Seigneur des armées. Malacu. 3. 5.
La divine justice n'ajourne pas toujours à l'autre vie l'exercice de ses vengeances. Bien souvent elle éclate t!ès ce monde, afin d'inspirer de l'effroi aux méchants.
192 XXXVll» MERVEILLE,
C'est ce que nous voyons dans l'histoire des glorieux martyrs Samona, Guria et Abido. Les Huns ayant entrepris le siège d'Edesse , l'empereur envoya des troupes à' sa défense. U mit à leur tête un certain Goto, homme plus habile à trahir qu'à combattre. Par malheur, cet officier fut logé chez une veuve de distinction qui avait une fille d'une beauté remarquable, mais non moins modeste. Or, bien que cette jeune personne vécût fort retirée, elle ne put s'empêcher d'être remarquée par Goto, qui résolut d'obtenir sa main malgré tous les obstacles. Il en fit donc la demande à la mère, assurant avec serment qu'il était libre. Longtemps elle résista à ses prièi'es; mais enfin, vaincue par les instances, les présents, les promesses, elle consentit à lui donner sa fille. Le mariage est célébré, et un jeune fils vint bientôt réjouir la bonne grand'mère.
Cependant les Huns , désespérant d'emporter la ville, levèrent le siège, de sorte que Goto dut aussi songer au retour. Inconsolable de voir s'éloigner sa fille avec un étranger et pour un pays inconnu, la mère s'opposa absolument au départ. Voyant pourtant qu'elle devait s'y résigner, elle commença par conduire les deux époux au tombeau des trois saints martyrs, Samona, Guria et Abido. Là, elle somme son gendre de s'engager par serment, au nom de ces saints, à traiter convenablement son épouse.
Le gendre oublia le Dieu qui punit le parjure, et s'écria qu'il recevait sa femme de la main de ces saints et qu'ils seraient sa caution. En même temps, il met la main sur l'autel et joint à ses serments les imprécations les plus terribles. La mère se jette à genoux.
XXXVIl" MERVEILLE. 193
recommande sa fille et son gendre aux martyrs. C'est ainsi qu'ils prirent congé d'elle. En quelques jours, Goto arriva sur les confins de son pays. Avant d'y mettre le pied, il dépouilla sa femme, au mépris de ses serments, de tout ce qu'elle portait de précieux, et lui donnant un costume d'esclave, il lui avoua qu'il était déjà marié et père. Garde-toi bien, ajouta-t-il, de te donner pour autre chose que pour ma prisonnière; comme telle, il faudra que tu serves mon épouse; sinon, vois cette épée, elle te percera le cœur.
A cette menace, on peut penser quelle fut l'angoisse de la pauvre jeune femme; loin de son pays et de sa famille, se voir aux mains d'un traître qui, sous prétexte de l'épouser, l'avait réduite en servitude; (|uelle affreuse position ! Elle sentit qu'il n'y avait d'autre moyen que de faire de nécessité vertu, et de recourir à ses saints patrons. Elle leur rappela avec larmes qu'ils étaient ses répondants. A son entrée dans la maison de Goto, elle fit donc sa révérence à la dame du logis. Celle-ci, frappée de sa beauté, demanda à son mari qui elle était. — Une esclave prise à la guerre. — Non, non, répliqua la femme, ce n'est pas là la figure ni la contenance d'une esclave. — Le mari eut beau en faire le serment, sa femme n'en garda pas moins ses soupçons. Aussi ne voyait-elle la pauvre fille que de mauvais œil , l'accablant de travaux, la brusquant de paroles et de mauvais traitements. Bien plus, elle résolut de faire périr son enfant, mais Dieu empêcha l'exécution de ses noirs desseins.
Enfin, cette furie aUa trouver un marchand de
i94 XXXVI1= MERVEILLE.
drogues, et Un acheta du poison, disant qu'il était destiné à détruire certains âînimaux nuisibles.
Un jour donc, elle éloigne la mère sous un prétexte quelconque, et fait prendre du poison à l'enfant. A son retour, la malheureuse mère trouva son ûls sans vie. Sa bouche était encore remplie d'une écume noire; elle devina sans peine le crime et son auteur. Mais pour s'en assurer, elle eut recours à une expérience blâmable. Elle prit de cette écume, et saisit l'occasion favorable pour en répandre dans la boisson de sa maîtresse.
Celle-ci ne tarda pas à entrer en convulsion et à expirer dans d'horribles souffrances, sous les yeux de son mari et de sa famille. Ainsi le crime retomba sur la tête de la coupable, selon que le dit le psalmiste : Converletur dolor ejus in caput ejus, et in verticem ipsius iniqiiitas ejus descendet. (Ps. 7. 16.)
Les obsèi^ues terminées, on se mit à rechercher la cause de cette mort soudaine. On soupçonna l'esclave et ou finit par découvrir sa conduite. Furieux de la découverte, les parents la condamnèrent à être enterrée vive dans le tombeau de sa maltresse, ce qui fut exécuté.
Grand Dieu ! en quelles épreuves et dans quel abîme vous plongez quelquefois ceux que vous avez résolu de sauver avec plus de gloire! La puanteur du cadavre aurait fait mourir l'infortunée, si le Ciel ne l'avait soutenue.
Ayant repris ses esprits , de nouveau elle invoqua avec larmes les saints martyrs à la protection desquels sa mère l'avait confiée. Sa prière n'était pas achevée , que les trois champions du Christ lui
XXXVII e MERVEILLE. 195
apparaissent et remplissent le tombeau de lumière et de parfum. Ne crains pas, ma fille, lui dit une voix douce, tu verras des merveilles; tu obtiendras plus que tu ne désires. — Cependant, elle s'endort d'un sommeil léger. A son réveil, elle se retrouve à Edesse, sa patrie. Un ange l'y avait transportée invisiblement. En reconnaissant son pays natal, elle rendit mille actions de grâces à ses libérateurs : Te voilà libre, lui dit encore la voix céleste; nous avons tenu parole; va rejoindre ta mère. Adieu ! — La mère, avertie de l'arrivée de sa fille, vola aussitôt à sa rencontre. A peine put-elle la reconnaître sous ses misérables haillons. Sa fille lui raconta ses mésaventures et sa délivrance miraculeuse, et toutes deux, fondant en larmes, ne savaient que se tenir embrassées, sans pouvoir proférer une parole.
Disons maintenant comment le Seigneur fit marcber la justice de paix avec la miséricorde, pour rendre à chacun selon ses mérites. Les Huns revinrent plus nombreux au siège d'Edesse, et l'empereur de son côté envoya ses légions pour la défendre. Goto reparut donc à la tète de son corps. Comme il ne se doutait nullement qu'on sût sa conduite, il alla droit chez sa bellemère. Celle-ci, à la première nouvelle de l'arrivée des troupes, avait eu soin de la renfermer dans un appartement écarté, de manière à ce que personne ne la vît. Dissimulant ses vrais sentiments , elle fit bon accueil à son gendre qui lui conta mille faussetés sur le compte de sa fille, qu'elle se portait bien, qu'elle avait un fils très-gentil, qu'enfin elle était la plus heureuse des femmes. A ce moment même , la mère appela sa fille et la présenta à Coto qui s'évanouit à
196 XXXVU" MERVEILLE.
sa vue, et tomba de saisissement. Ensuite elle dénonça les perfidies de cet homm^e aux magistrats, et elle prouva ses accusations par des faits si évidents, que le coupable n'osa pas les contester. On le condamna à la potence et au feu. U paya sa méchanceté par ce supplice infâme, et le peuple loua hautement Dieu d'avoir puni le traître et délivré l'innocente par l'intercession de ses saints martyrs. Leur culte s'accrut dès lors sensiblement à Edesse.
Apprenons par ces événements quel respect nous devons aux saints, et avec quelle fidélité nous devons tenir nos vœux et nos serments. Si Dieu se tait et dissimule quelquefois, s'il laisse les méchants lâcher la bride à leurs mauvais instincts, il finit toujours par les atteindre, et en fait parfois des exemples terribles de sa justice : Je poursuivrai mes ennemis et je les joindrai, dit-il par la bouche du psalmiste; ils tomberont sous mes pieds, et je les balaierai comme la poussière des rues.
P. Ribadeneira , S. J. ex Surio. 15 novembr. Vita SS. MM. Samonœ, Gurice et Abidi.
XXXVin'" MERVEILLE, 197
XXXVin«= MERVEILLE.