‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 22 sur 54 · JUGEMENTS DE DIEU DANS LA PRÉDESTINATION ET LA REPROBATION DES HOMMES · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DE DIEU DANS LA PRÉDESTINATION ET LA REPROBATION DES HOMMES

Erunt duo in lecto tino : Unus assumetiir et ' aller relinquetur. Luc. 17. 34.

II y en aura deux dans un lit : L'un sera choisi et l'autrVdélaissé.

Les jugements de Dieu sont un abîme impénétrable. Cette vérité ressort de mille et mille endroits. Nous voulons la faire remarquer dans la vie de saint Vulfran, évêque de Sens et apûtre des Frisons. Etant allé porter l'évangile dans cette contrée encore idolâtre, il s'appliqua d'abord à dissiper les erreurs du paganisme, et à montrer par des raisons évidentes que les idoles

n'étaient que des statues muettes , représentant des hommes pervers, et qu'il fallait uniquement adorer le Dieu des chrétiens, créateur du ciel et de la terre, qui avait envoyé son Fils unique se faire homme pour racheter le genre humain. Il annonça ensuite à ses auditeurs les glorieuses récompenses que Dieu réservait dans le ciel aux observateurs de sa loi, et les supplices éternels qui attendaient les transgresseurs. 11 exposa de la même manière tous les autres mystères de la religion, conOrmant ses enseignements par des miracles.

Le jeune prince, flls de Radbod, se rendit à ses exhortations. Touché de la grâce divine, il s'instruisit à fond de nos mystères et reçut le baptême. Sa docilité à la grâce reçut bientôt sa récompense. En effet, il n'avait pas encore quitté le vêtement blanc des néophytes, symbole de l'innocence baptismale , que le Seigneur l'appela au ro}aume éternel. 11 arriva ainsi au terme en très-peu de temps, et parce que son âme était chère à Dieu, il se hâta de la tirer du milieu d'un siècle corrompu.

Il n'en fut pas ainsi du père. A la vérité, comme il était frappé des miracles de saint Vulfran, il eut l'air de vouloir se convertir au christianisme ; mais il pei'- .sista dans l'idolâtrie, et voici comment. Déjà il était près des fonts baptismaux et au moment de recevoir le baptême ; il demanda alors à Vulfran et le somma de lui dire sans détour, où était le plus grand nombre des rois et des princes Frisons, dans le royaume du ciel que le baptême lui ouvrait, ou bien dans l'enfer dont il lui avait parlé. — A quoi l'évêque répondit : Prince, ne vous faites pas illusion. 11 ne s'agit pas M. s. II. 20

d'avoir égard à vos prédécesseurs, car Dieu ne tient pas compte des grandeurs de la terre. Les rois et les princes, vos prédécesseurs, sont malheureusement en enfer, parce qu'ils sont morts sans le baptême qui est la porte indispensable du royaume des cieux. — A cette réponse, le roi fît un pas en arrière et dit qu'il n'avait pas le courage de se séparer de ses ancêtres pour s'associer à un autre peuple. — Sire, reprit Vulfran, vous vous laissez séduire par l'ennemi du garnie humain. Sachez que si vous ne croyez pas, et si vous ne recevez pas le baptême au nom de la sainte Trinité, vous serez condamné aux supplices éternels. — A ces mots, Radbod envoya quérir saint Willibrord, évêque de Maestricht, autre apôtre de la Frise, pour savoir si sa doctrine concordait avec celle de Vulfran, et apprendre de lui, s'il devait se faire chrétien.

Mais, comme il est écrit au livre de la sagesse, la vérité n'entre pas dans un cœur plein de malice. Le prince n'était pas sincère ; il ne voulait que tenter les évêques; c'est pourquoi il ne parvint pas à la grâce qu'il semblait vouloir. Willibrord répondit au messager : Si votre prince ne tient pas compte de la prédication de mon frère Vulfran, comment souscrira-t-il à mon avis? Je l'ai vu cette nuit entouré d'une chaîne de feu.. C'est ce qui me prouve que sa malice lui fera encourir l'éternelle damnation. — Toutefois, pour ne rien négliger de son côté, le Saint partit sans retard pour aller trouver le roi; mais à mi-chemin, il apprit qu'il était mort subitement sans avoir reçu le baptême. Terrible jugement de Dieu sur cet infidèle!

Nous ne passerons pas sous silence l'étrange manière dont le malheureux prince fut éloigné du baptême par

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les prestiges de Satan. Etant tombé malade, lange des ténèbres qui, par une permission divine, se transfoi'me quelquefois en ange de lumière, lui apparut en songe, la tète ornée d'un diadème de pierres précieuses, et couvert d'ua manteau tissu d'or. Le roi fut frappé de cette vision, et ce ne fut pas sans sui"prise qu'il entendit le spectre lui parler en ces termes : Toi, le plus brave des guerriers, dis-moi qui est celui qui ose te détourner delà religion de tes prédécesseurs et du culte des anciens dieux? Garde-toi de le faire, mais persiste dans ta foi, et au temps convenable, tu viendras habiter un palais d'or que je te donnerai. Pour t'assurer de ma promesse et^de la fausseté du christianisme, fais venir Vulfran et demande-lui où est cette demeure glorieuse du ciel qu'il te promet, si tu reçois le baptême. S'il ne peut te la montrer, que les deux partis envoient des messagers ; je serai leur guide, et je leur ferai voir, moi, le splendide palais qui t'est destiné.

Radbod à son réveil raconta le tout au saint évêque. Celui-ci soupirant : C'est là une tromperie du démon, le prince du mensonge, lui dit-il. N'y croyez pas et suivez plutôt mon conseil. Croyez en Jésus-Christ et hâtez-vous de recevoir le baptême. Bientôt vous irez voir la demeure heureuse que je vous ai annoncée.

L'homme de Dieu ajouta d'autres réflexions; mais le roi, l'interrompant, lui dit qu'il se rendrait à ses exhortations, si celui qui lui avait apparu ne tenait pas parole. Le ministre de .Jésus-Christ, voyant cette obstination et craignant que les Gentils ne fussent le jouet de semblables illusions, envoya un de ses diacres avec un certain frison, nommé Ingomar, là où indi-

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quait le roi. Nos deux envoyés ne se furent pas plutôt éloignés, qu'ils rencontrèrent un homme à la face rébarbative qui leur dit : Doublez le pas et suivez-moi; je vais vous montrer le beau palais que les dieux destinent à Radbod. — Ils le suivirent par des chemins inconnus, et arrivés à une route pavée de marbre, ils aperçurent sur une éminence un palais d'une somptuosité merveilleuse, où ils entrèrent et virent dans une grande salle un trône d'une richesse incroyable, tout orné de pierres très-précieuses. Le conducteur dit alors aux deux envoyés : Voilà le palais et le trône que les dieux préparent à Radbod. — A cette vue, le diacre fut comme hors de lui-même de surprise ; mais réfléchissant un moment : Si ces grandes choses sont l'œuvre du Tout-Puissant, se dit-il, elles tiendront; mais si elles viennent du diable, elles s'évanouiront comme une fumée. Sur cela, il fait le signe de la croix, et soudain, le guide qui n'était rien moins qu'un démon sous la forme humaine, disparut à leurs regards, et le palais enchanté fut converti en une boue fétide. Ainsi le diacre et son compagnon se trouvèrent tout d'un coup dans des marécages, hérissés de racines et de branches, d'où ils eurent grande peine à se dégager. De retour à la ville après beaucoup de fatigues, ils trouvèrent le roi mort sans baptême. Ils racontèrent toutes les illusions dont ils avaient été le jouet au saint Evèque qui, à son tour, les fît connaître au peuple. Ce l'écit fit une vive impression. Ingomar qui en avait été témoin, crut en Jésus-Christ, reçut le baptême et suivit saint Vulfran au monastère de Fontanelle, où il vécut en parfait religieux.

Quant au malheureux prince, son nom n'était pas

inscrit au livie de vie; il se rendit indigne d'obtenir du temps pour se convertir. lia inducias conversionis, dit riiistorien, quas putaverat adipisci prœdiclus dux, minime valuit impetrare , quia non eral ex ovibus Chrisli, neque ad vitam prœordinatus œternam.

N'y a-t-il pas ici de quoi redouter les jugements de Dieu? 11 choisit le fils et réprouve le père. Ah! la conversion des âmes n'est pas l'œuvre de l'homme, mais celle de Dieu. Non est volentis, neque currentis, sed miserentis est Dei. Lui seul connaît ceux qui parviendront à la couronne et ceux qui sont destinés aux flammes; il distingue le froment et la paille mêlés dans l'aire, il discerne le grain d'avec l'ivraie. Novit qui permaneant ad eoronam et qui ad flammam; novit in area sua triticum, novit et paleam; novit segetem, novit et zizania, comme parle saint Augustin au sujet delà prédestination. Qu'avons-nous donc à faire, sinon conjurer humblement le Seigneur de nous éclairer de sa lumière, afin que nous coopérions à sa grâce? Emitte lucem tuam et veritatem tiiam ; ipsa me deduxerunt et adduxerunt in montem sancturn tuwn. (Tract. 12. in Joan.)

P. Godeirid. Henschen. S. J. ex Joua Monacho, 20 martii. VUa S. Vulfrani. ejjisc. senonensis.

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