CRÉDULITÉ EXCESSIVE QUI OCCASIONNE UNE GRANDE CHUTE
Qui cito crédit, levis est corde. Ecci.i. 9. 4. Celui qui croit k la hâte, est un homme léger.
Celui qui est prouipt à juger, est prompt à se repentir de ses jugements, mais souvent trop tard pour remédier au maL Ildegarde, dame d'une haute noblesse, ayant été mariée à Paul, comte palatin de Carinthie, les deux époux établirent leur résidence au château de Prosniza,' situé sur une haute montagne, au pied de laquelle coulait la Drave, et qu'entourait une ceinture de forêts remplies de gibier. Le comte qui aimait beaucoup la chasse, trouvait là tous ses agréments. La comtesse ne s'y plaisait pas moins, car la solitude et la prière faisaient toutes ses délices.
Le comte s'étant absenté quelques jours pour une partie de chasse, rencontra, à son retour, au voisinage du château, une domestique, nommée Lupa, qui était fort irritée contre sa maîtresse, à cause de certains désagréments. Elle était occupée à traire. Le comte lui demanda si son épouse était déjà levée, car il était fort matin, et ce qu'elle faisait. La téméraire répondit avec un sourire malin qui excita la jalousie du comte. La fille, s'apercevant de sou trouble, enchérit sur ce qu'elle avait insinué à son maître touchant la conduite de son épouse.
XLVU'^ MERVEILLE. 230
Profondément blessé à ce rapport, le comte entra en fureur et épéronnant sa monture, il arrive aussitôt au château. Ne trouvant pas la comtesse, il internogc et apprend qu'elle est à l'étage supérieur. Il y court, et frappe deux ou trois fois sans qu'on lui réponde, soit qu'lldegarde ne fût pas encore levée ou qu'elle fût absorbée dans son oraison. Prévenu comme il rétait, le comte n'en demanda pas davantage pour fortiQer ses soupçons. 11 se mit donc à heurter la porte avec violence et à appeler ses gens pour la briser ou la démonter.
Entré dans l'appartement, sans plus d'examen, il se précipite sur son épouse, la saisit par les cheveux, la renverse et la foule aux pieds.
Elle eut beau protester de son innocence; ni ses prières, ni ses larmes ne furent capables d'émouvoir le furieux. Sa colère allant toujours croissant, il saisit sa malheureuse femme entre ses bras, et s'approchant de la fenêtre, il la précipite dans le ravin qui était très-profond.
Une demoiselle, nommée Dorothée, accourut au secours de sa maîtresse en criant et en invoquant le Ciel à témoin de son innocence; mais le comte se retournant sur elle, la saisit et la précipite à son tour dans l'abîme : Va-t'en rejoindre ta maîtresse, puisque tu es sa complice ! lui cria-t-il.
Apres ces prouesses, il se mit à la fenêtre, pensant voir ses deux victimes en pièces et en lambeaux. Mais, 6 merveille! Toutes les deux étaient tombées droites sur leurs pieds, comme si elles avaient sauté d'ellesmêmes. Il crut d'abord à une illusion; mais ayant regardé plus attentivement, U s'assura qu'elles n'avaient
réellement point souffert d'une chute si effroyable. En effet, elles se promenaient dans le ravin comme dans un jardin; et il les vit se diriger vers l'église de Saint-Laurent qui était à peu de distance. Le Seigneur, protecteur de l'innocence, avait ordonné à ses anges de les soutenir entre leurs mains pour les -empêcher d'être brisées contre les rochers.
Le comte s'aperçut alors de son excessive crédulité et de la méchanceté avec laquelle on avait calomnié son épouse. Dans l'emportement de sa colère, il court aussitôt à la prairie à dessein de châtier sévèrement la calomniatrice ; mais déjà Dieu avait puni l'infâme, comme elle-même l'avait exprimé dans ses imprécations. Elle était prodigieusement changée en une statue de pierre , ainsi que la vache qu'elle trayait et la canne avec le lait. Longtemps les passants purent être témoins de ce monument de la vengeance céleste.
Le comte, pénétré de repentir, reconnut l'innocence de sa pieuse épouse. Ildegarde continua à mener une vie pleine de vertus et rehaussée du don des miracles. Entre autres merveilles qui honorèrent sa mémoire, on raconte que, chaque année, au jour anniversaire de sa chute, on voit germer dans le ravin des roses et des lis, en témoignage de son innocence injustement
persécutée.
P. Joati. BûUand. S. J. 6 februur. Vita S. Hildegardis.
XLVni« MERVEILLE.