CONSERVATION MIRACULEUSE DE LA VIRGINITÉ
Dux rlrginitatin meœ tu es. Jerem. 3. -f. Vous êtes le gardien de ma virginité.
S'il y eut une vierge qui a pu dire avec raison au Sauveur du monde : Vous êtes le gardien de mon innocence , ce fut assurément sainte Catherine de Suède , fille d'Ulçbon et de Brigitte , seigneurs de Nericie. Etant encore à la mamelle, elle s'approchait avec un air riant des nourrices chastes pour téter leur lait, tandis qu'elle faisait des contorsions , tournait la tête, serrait les lèvres pour ne point prendre le lait de celles qui n'étaient pas pures. Nouvelle Nazaréenne, elle s'abstint ainsi dès sa naissance de tout aliment immonde. Quand elle fut en âge d'être mariée, Ulpbon voulut lui faire épouser Egard qui était un seigneur du plus haut rang; mais Catherine qui déjà avait résolu de garder la virginité, résista à ses offres. En même temps elle se recommanda à la Reine du ciel, en la conjurant de lui obtenir que, si elle devait obéir à son père, elle pût du moins conserver sa virginité dans le mariage, comme elle-même avait été vierge et épouse de saint Joseph. Dans cette confiance, elle se détermina à consentir au mariage. Son attente ne fut point trompée. Le soir même des noces, quand elle se vit seule avec son époux, elle se mit à
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faire un tel éloge de la virginité, cetlef vertu des anges, cette perle infiniment précieuse, ce trésor du paradis, que le bon Egard en fut ravi et s'offrit très-volontiers à la garder de concert avec elle. Ils en firent donc vœu de commun accord, et conjurèrent le Seigneur avec toute la ferveur possible de leur accorder la force de consommer la bonne œuvre commencée.
Je n'ai pas dessein de rapporter ici en détail toutes les belles actions de. cette vierge; je désire seulement relever quelques traits de la merveilleuse protection dont le Ciel couvrit sa virginité. Elle s'était rendue à Rome avec sa mère sainte Brigitte pour y vénérer les sanctuaires, quand elle apprit la douloureuse nouvelle de la mort de son mari Egard. La voyant veuve, les principaux seigneurs de Rome, ravis de sa beauté remarquable, (car elle était encore à la fleur de l'âge,) irriguèrent en foule l'bonneur de son alliance. Mais Catherine, inébranîablement attachée à son vœu, refusa tous les partis et supplia le Seigneur de lui accorder, comme protecteur de sa virginité, le généreux martyr saint Sébastien qui, en effet, la défendit d'une manière merveilleuse.
Parmi les prétendants à sa main, se trouvait un riche seigneur d'une noblesse égale à sa fortune. Voyant ses sollicitations inutiles , cet homme eut recours aux embûches. Ayant donc su que Catherine devait un jour se rendre à Saint-Sébastien avec d'autres dames, il se mit en embuscade dans un bois avec quelques affidés, et lorsqu'il la vit passer, il fit signe à ses hommes d'aller promptement l'enlever. Ils sortent précipitamment de leur retraite et courent vers la Sainte; mais tout à coup un cerf se présente à eux
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ot détourne leur attention et leurs pas du but qu'ils se proposaient. Catherine, profitant de la diversion, eut la facilité d'échapper de leurs mains et de rentrer en ville. Coname l'épouse des cantiques, elle put dire dans cette circonstance à son bon Sauveur : Mon bienaimé est semblable à une chèvre ou au petit du cerf. SiniiUs est dileclus meus ccipreœ, hinnuloque cervorum. (Canlic. 2. 0.)
Cet accident rendit Catherine plus défiante. Elle ne sortit plus désormais sans une bonne garde et sans une inspiration spéciale du Ciel. De son côté, le pi'étendant n'en devint que plus rusé, afin d'arriver à son but. 11 faisait épier le moment de ses visites aux églises. Il apprit ainsi que le jour du glorieux martyr saint Laurent, elle avait projeté d'aller secrètement avec sa mère à l'église du Saint, mais de très-bonne heure, afiu d'esquiver toute rencontre et de ne pas se trouver dans la foule. En conséquence, il se cacha dans une vigne sur le parcours, comptant bien de la surprendre au passage. Là, il attendit longtemps avec une troupe de gens armés à qui il n'avait pas communiqué encore son mauvais dessein. Enfin, ennuyés d'attendre, ses compagnons commencèrent à se plaindre; lui-même trouvant l'aurore plus lente que de coutume, s'écria impatient : Comme le jour tarde à paraître! — Quoi! seigneur, vous parlez de l'aurore, lui l'épondirent ses gens; vous ne savez donc pas qu'il est près de midi? — 11 s'aperçut seulement alors qu'il était privé de la vue, et que Dieu le forçait par là à renoncer à ses trames odieuses. 11 demanda si Catherine de Suède était passée. On lui dit qu'elle s'était rendue de grand matin avec sa mère Brigitte
à l'église de Saint-Lauréat. 11 s'y fit conduire par la main, car il ne pouvait plus avancer qu'à tâtons. Là, il demanda d'être présenté aux deux servantes de Dieu qui s'étaient retirées à l'écart. Touché d'un sincère repentir , il se prosterna à leurs pieds et leur lit riiuniLle aveu de ses coupables machinations. Il leur en demanda humblement pardon, et protesta qu'à l'avenir, il se ferait leur protecteur et leur gardien fidèle. II les suppUa de prier en sa faveur saint Laurent, afin que comme jadis, il avait éclairé les aveugles par le signe de la croix, il daignât aussi lui rendre la vue.
Les saintes, non contentes de lui pardonner, lui obtinrent par leurs ferventes prières la grâce de recouvrer la vue. Il les reconduisit, plein de joie, jusqu'à leur demeure, en leur donnant mille témoignages de respect. Après quoi, ne pouvant contenir sa reconnaissance, il se rendit auprès du pape Urbain VI et des cardinaux , et raconta en plein consistoire les merveilleux événements dont il avait été le témoin et l'objet.
Ce ne fut pas seulement dans Rome que Catherine eut à souffrir dçs embûches. De plus périlleuses encore l'attendaient liors de cette ville. Par là, le Ciel a appris aux vierges à chérir la retraite, et à ne point exposer leur trésor en public , sans une inspiration spéciale d'En-Haut. En effet, c'est en quelque sorte vouloir être dépouillé que de porter un trésor en public. Deprœdari enim desiderat, qui thesaiirum publice portât m via, dit saint Grégoire. (Hom. 2. in Evang.)
Les deux saintes s'étant mises un jour en voyage pour Assise, afin d'aller y révérer le tombeau du sera-
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pliique saint François, furent surprises par la iiiiit, avant d'arriver au lieu qu'elles s'étaient proposé. La neige tombait en abondance. II leur fallut entrer dans une hôtellerie. A peine y étaient-elles descendues, qu'une bande d'assassins surviennent avec grand vacarme, visitent la maison en tous sens, et remarquent cette jeune personne. Sa rare beauté leur inspire de coupables desseins. Catherine, saisie d'horreur, tremble et se sent évanouir, comme si elle avait vu autant de serpents. Elle recourt du fond de son cœur à Dieu et le conjure de la délivrer de ce pressant danger. Sa prière fut exaucée à l'instant. Pendant ql^e ces bandits s'excitaient mutuellement par des signes, tout à coup on entend un grand bruit d'armes et de soldats autour de l'hôtellerie : Aux voleurs ! aux voleurs ! qu'on saisisse et qu'on pende tous ces brigands! — Les malfaiteurs croyant reconnaître les gendarmes à ces cris, furent saisis de terreur et prirent la fuite dans toutes les dii'ections. Tout fut évacué en un clin d'oeil ; la crainte leur donna des ailes. Ainsi ces suppôts d'enfer laissèrent intacte l'innocente colombe qu'ils croyaient tenir dans leurs serres.
Délivrée par ce bruit fantastique, excité sans doute par une main céleste, Catherine se mit à genoux pour remercier Dieu d'un secours si pi'ovidentiel : Je vous bénirai et je vous louerai à jamais. Seigneur, dit-elle, d'avoir été mon protecteur et ma défense; car c'est vous qui avez préservé mon corps de la perdition, qui m'avez arrachée aux lions prêts à me dévorer comme une proie, et qui m'avez tirée des mains de ceux qui eu voulaient à mon âme. Confitebor tibi, Domine, et collaudabo te, quoniam adjutor e/. jorotector facliis es
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inilu, et liberasii corpus meum a pcrdilionc, a nigientibus prœparalis ad escam, et de manibus quœrenlium animnm meam. (Kccli. 51.5.)
Enfin , si le mépris des pompes du siècle et la modestie des habits sont un signe en même temps qu'un rempart pour l'innocence virginale, comme saint Jérôme l'enseigne à Eustochium, disons encore que Catlierine ne fut pas moins exacte en ce point, que le Ciel ne fut soigneux à la protéger. Nouvellement mariée en Suède, elle ne portait que des vêtements simples et sans ornements, et elle résolut , par suite d'une vision, de garder toute sa vie la plus parfaite modestie dans sa parure. Un jour en effet qu'elle était allée, en compagnie de Gida, épouse du prince Charles son frère, vénérer la Vierge miraculeuse de Colmar, comme elles étaient fort diversement vêtues, l'une avec modestie, l'autre avec faste, voici ce qui leur advint. Elles se tenaient toutes les deux devant l'autel de la Vierge. Gida y fut surprise d'un léger sommeil pendant lequel il li^i parut voir la Mère de Dieu qui la regardait d'un œil mécontent, tandis qu'elle semblait sourire avec bonté à Catherine. Etonnée de cette ditîérence d'accueil, elle s'enhardit à demander à la Reine du ciel la raison de ce mécontentement : C'est, lui répondit la Vierge , parce que vous n'imitez pas le mépris que fait Catherine des pompes du siècle. Habillez-vous d'une manière plus modeste et plus humble, je vous regarderai aussi d'un œil de complaisance. — Gida s'éveille, et se dépouillant de ses riches atours, se conforme à la simplicité de Catherine. Ce changement déplut beaucoup à Charles qui avait un peu l'esprit du monde. Aussi plaisantait-il
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quelquefois sa sœur, en lui disant que non contente ' d'être une béguine, elle avait encore embéguiué sa femme.
Mais voyons comment Dieu se plut à récompenser la modestie de Catherine. Un jour, quelques dames de Rome l'invitèrent à visiter un jardin de plaisance hors de la ville. Là, en passant sous un treillis chargé de belles grappes de raisin, elles prièrent la Sainte qui était d'une taille plus élevée, d'étendre le bras pour en cueillir quelques-unes. Celle-ci s'en excusa d'abord par modestie, parce qu'ayant les bras plutôt nus que vêtus, elle les tenait cachés sous son manteau. Cependant par complaisance, elle leva la main, et ses manches parurent de pourpre brodée d'or. A cette vue, ses compagnes se récrièrent : Comment se fait-il, que vous, Catlierine, qui faites profession de pauvreté, vous portiez des manches si riches? — Une autre fois, comme elle était tombée gravement malade, un baron romain, nommé Louis, qui avait beaucoup de vénération pour les deux saintes, dit à sainte Brigitte qu'il désirait faire visite à la malade. La mère s'excusa , jugeant qu'il n'était pas convenable de lui faire voir sa fille couchée sur une pauvre paillasse et couveite d'une courte-pointe légère et déchirée. Mais comme le baron faisait de vives instances, elle acquiesça enûn à ses désirs, et Dieu qui revêt les lis d'une robe si précieuse que Salomon n'en eut jamais de semblable au sein de sa gloire, Dieu, dis-je, fit que la vierge malade parut à ses regards couchée dans un lit magnifique, couvert de pourpre et entouré de rideaux brodés d'or. En sortant de l'appartement de la malade, le seigneur dit à sa suite : Ces bonnes dames vont mendier pour
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vivre ; elles feraient mieux de vendre cet ameublement si riche et vraiment royal. Il ignorait que c'était une faveur du céleste Epoux à son épouse Catherine. Comme Agnès, notre Sainte eut alors sujet de dire que le Seigneur l'avait revêtue d'un vêtement tissu d'or, qu'il l'avait ornée de joyaux sans prix. Induit me Dominus cyclade auro texta, et immensis monilibiis ornavit me. (Brev. in festo.)
p. Godefrid. Henschenius. S. J. ex Ulpone Monaco, 20 Martii. Vila S. Calharinœ Suevicœ.
VICIulUE GLÛEIEU6E SUR LES TENTATIONS.
Induite vos armatnram Dei, ut iwssitis slare adversiis insidias dtaboli. Ephes. 6. 2.
Revètez-vous des armes de Dieu, afin de pouvoir vous soutenir contre les embûches du diable.
Les embûches de l'ennemi du salut sont tellement multipliées qu'il est difficile de les éviter à toutes ; mais le plus souvent, c'est moins à la force qu'à la ruse qu'il a recours; rarement, il ose attaquer de ft'ont; souvent même, il couvre la tentation du masque de la vertu, ou bien offrant le poison sous le voile d'un plaisir honnête ou d'un prétexte spécieux, il tâche d'entraîner les âmes à leur perle. En voici un exemple mémorable.
La persécution ayant été allumée contre les chré-
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liens de rAnnénie, une noble veuve, nommée Julie, se retira dans une chaumière agreste avec ses deux enfants Jean etThéraistie. Là, elle mit tous soins à les élever dans la crainte du Seigneur. Jean, parvenu à Tùge de treize ans, ne manquait pas d'aller chaque matin faire sa prière à l'église. Un jour qu'il s'y rendait comme de coutume , il rencontra un pieux pèlerin qui le salua poliment et lui dit, en louant sa piété : Jean , si vous désirez échapper aux dangers de la persécution et servir parfaitement le Seigneur, quittez les vanités du siècle, et retirez- vous dans un ermitage pour ne vous occuper que du salut. Là, Dieu vous parlera doucement au cœur, selon la promesse qu'il nous a faite : Diicam eain in soliliidinem, et loquar ad cor ejus. (Osé. 2. 14.) Jean goùla singulièrement ce conseil ; mais il ne voulut pas l'exécuter, sans avoir auparavant obtenu l'agrément et la bénédiction de sa mère. Celle-ci, bien qu'il lui en coiitât autant de se séparer d'un de ses fils que de s'arracher va œil," acquiesça enfin à sa demande et le bénit, les larmes aux yeux.
Sorti de la maison maternelle, Jean chemina longtemps. Son bon ange le conduisit dans une solitude et lui indiqua pour demeure une citerne vide. Le jeune homme s'y établit. En y entrant, il leva les yeux et les mains au ciel et Gt cette prière : Seigneur, qui avez gardé Joseph dans la citerne, et qui l'en avez ensuite délivré, soyez aussi mon gardien en ce lieu. Je me recommande à votre Providence qui a soin de ceux qui se confient en vous. — S'armant ensuite du signe de la croix, il descendit au fond de la fosse, et s'y tint plusieurs jours sans manger, tout absorbé dans la
contemplation. Au bout de ce temps, Dieu-envoya un ange avec un panier de provisions à l'ermitage de Farraut, solitaire d'Egypte, que Jean avait visité en traversant le désert. L'ange dit à l'ermite : Prenez ces provisions et portez-les au serviteur de Dieu, Jean, qui est depuis plusieurs jours à jeun dans sa citerne. Instruisez-le et engagez-le à persévérer au service de Dieu; car de terribles épreuves vont ébranler sa constance. Va, Farmut, oftVe-lui cette nourriture au nom de Dieu, encourage-le à la persévérance, découvre-lui les stratagèmes et les pièges de l'ennemi du salut, et laisse-le bien résolu de persévérer.
A peine Farmut eut-il rempli son message, que le , démon , jaloux de voir tant de vertu dans une si grande jeunesse, se transforma sous la Ggure d'un des domestiques de la mère, et alla, une lettre à la main, frapper à la porte de son ermitage. Introduit, il se jette aux genoux du bon ermite, et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots : Serviteur de Dieu, si vous avez des entrailles de miséricorde pour les affligés, je viens vous demander conseil et assistance dans le malbeur qui m'accable. — Touché de pitié, l'ermite ne sachant pas qui était cet étranger, l'engage à lui faire part de sa peine. Je suis, dit l'étranger, au service d'une noble dame, nommée Julie, qui a deux fils parfaitement bien élevés. L'aîné s'est enfui de la maison maternelle, et guidé sans doute par un mauvais esprit, il est allé se perdre on ne sait où. Sa mère inconsolable, car c'est une femme fort pieuse, emploie tous les moyens pour le retrouver. Là oii elle sait qu'il y a quelque bon serviteur de Dieu, elle envoie se recommander à ses prières, afin d'obtenir le retour
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de son fils. Un passant lui a dit qu'on avait vu son fils dans ce désert. Elle m'a donc envoyé à sa recherche, en me chargeant de lui remettre cette lettre. Ahl si vous pouvez m'en donner quelque nouvelle, je vous en prie, pour l'amour du Dieu que vous servez, ne me refusez pas cette grâce. Vous fei-ez une œuvre digne de votre piété. Vous consolerez une mère plongée dans la désolation. Vous secourrez une fille abandonnée, sa sœur, qui est en gi'and danger. Enfin vous essuierez les larmes d'une famille entière qui ne cesse de gémir. Je vous laisse à penser s'il peut être animé du bon esprit, le fils qui abandonne une mère, une sœur, une famille à de telles angoisses.
Emu par ce discours, Farmut fit loger le serviteur dans son ermitage, et lui fit espérer qu'il lui indiquerait le jour suivant oti se trouvait le jeune homme en question. Toute la nuit, le démon transfiguré ne fît que suggérer dans l'esprit et le cœur du bon ermite toutes sortes de pensées vaines et d'all'ections impures, au point qu'il ne pouvait terminer paisiblement aucune de ses prières accoutumées. Aux premières lueurs de l'aurore, le prétendu domestique réitéra ses instances. Il fallut donc le conduire à la caverne du jeune homme. Farmut fut le premier à se présenter : Jean, lui dit-iî, ce qu'on fait contre la volonté de ses parents, n'est point agréable à Dieu. Leur obéir est le premier des devoirs. Comment donc avez-vous pu laisser votre mère que votre départ a si grandement affligée? Comment abandonner une jeune sœur sans défense? Ne connaissez-vous pas l'avertissement do l'Apôtre ; Que si on n'a pas soin des siens et en particulier des membres de sa famille, on a pour ainsi dire renié lu
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foi et on est pire qu'un infidèle. Si quis suorum et maxime domesticorum curam non habet, fidem negavit et est infideli deterior. (!. Tiinoth. 5. 8.) Ah! si vous n'avez pas soin de vous-mêmej souciez-vous du moins de votre mère affligée, de votre sœur abandonnée et de votre famille inconsolable. Retournez pour consoler et assister les pauvres de vos richesses. Voici un serviteur de votre maison qui vous apporte une lettre de votre mère dans ce but. — Mais le saint jeune homme, plus sage que le vieil ermite, s'aperçut aussitôt que c'était le démon qui s'était transformé en domestique de sa mère : Que dites-vous, Farmut? lui dit-il. Quoi! après tant d'années passées dans la solitude, vous n'avez pas encore appris quelles sont les ruses du démon? Mais ce prétendu domestique ne vous a-t-il pas tourmenté toute la nuit dernière par de vaines pensées et des imaginations m'auvaises? Ne vous a-t-il pas distrait par là de vos prières? N'en était-ce pas assez pour que vous ne prissiez point le change? Armez-vous du bouclier de la foi, faites le signe de la croix, et retournez à votre ermitage faire pénitence de cette erreur.
A ces réflexions, et plus encore à la découverte que le saint jeune homme avait faite de son intérieur, le pauvre ermite ouvrit les yeux, et reconnut qu'il avait été dupe. Confus et repentant, il demanda pardon à Jean d'avoir tenté de le séduire, et. après s'être humblement recommandé à ses prières, il retourna dans son ermitage expier son erreur par une sévère pénitence.
Battu dans cette première attaque, le démon ne déposa point les armes. Il ne tarda pas à retourner au voisinase de la citerne de Jcon; et. cette fois,
contrefaisant la voix de sa mère : 0 mon fils, disait-il d'une voix lugubre, si tu savais combien j'ai souffert pour t'enfanter et t' élever , tu aurais certainement compassion de moi. Je t'ai nourri de mon lait, élevé à grands frais, espérant que tu serais mon soutien et ma consolation dans ma vieillesse; et aujourd'hui je me trouve délaissée. A qui pourrai-je désormais recourir, si mon fils m'abandonne? La piété envers Dieu consiste-t-elle à être impitoyable pour sa mère? — Ici, un autre démon, feignant d'être Thémistie, sœur de l'ermite, reprit en ces termes : Malheureuse que je suis, pauvi'e victime, où trouver un asile, quand mon propre frère me fuit? Devrai-je me mettre entre le.; mains d'un étranger, au risque de perdre mon innocence? Ah ! frère imprudent, si vous n'avez point souci de ma vie, qu'au moins vous soyez touché de mon honneur qui est aussi le vôtre 1 Songez d'abord à ma réputation, et puis, allez vous ensevelir où il vous plaît; sinon vous serez responsable de ma pei'te.
Telles étaient les plaintes de la fausse Thémistie. D'autres démons , se déguisant en serviteurs de la maison, joignirent leurs murmures : Pauvres domestiques sans maître 1 disaient-ils. Oh! que nous avons mal employé nos services et notre dévoùment! Nous espérions d'en être bien dédommagés , et voici nos espérances frustrées. Ah I cher maître , sortez du moins pour un temps, jusqu'à ce que vous ayez pourvu à notre indigence, au moyen de cette fortune qui s'en va à lùen. Ce ne sont pas les promesses que vous nous faisiez, quand nous vous servions avec tant d'affection. Si vous ne venez à notre secours, nous mourrons da misère, et vous serez coupable de notre mort. M. s. 11. 22
Mais le jeune homnîo. inébranlable dans sa résolution, ferma l'oreille a toutes ces remontrances et ces plaintes, il continua sa prière, comme s'il n'avait rien entendu. Le démon qui jouait le rôle de la mère, s'avança donc, la face blême et contrefaite jusqu'à l'ouverture de la fosse, et lui dit : Quoi I fils ingrat, tu n'auras pas un mot de réponse, pas un mot de consolation pour ta mère? Tu veux donc me renvoyer plus désolée que je ne suis venue? Non, non, il n'en sera pas ainsi. Je veux me jeter dans cette fosse. Aidez-moi, mes serviteurs. J'irai, malgré lui, l'embrasser. Suivez-moi, nous le tirerons de vive force.
Tout ce tapage ne faisant aucune impression sur le cœur du jeune homme, le démon jeta le masque, et prenant la forme d'un dragon affreux, il s'élança dans la fosse et se mit à étreindre le pauvre Jean dans ses replis et à ouvrir une gueule horrible comme pour le dévorer. Mais il eut beau menacer ; il ne lui fut pas possible de lui faire interrompre sa prière. Le serviteur de Dieu l'ayant terminée, se contenta de se moquer de lui, et lui commanda, au nom de Jésus-Christ, de n'avoir plus désormais l'audace de venir le troubler. Le démon, confus et humilié, jura en effet qu'il ne paraîtrait plus à l'avenir, là où il verrait son ombre ou entendrait seulement son nom.
Depuis, Jean vécut toujours dans une paix profonde, le Ciel continuant de pourvoir à sa subsistance. On l'appela pour ce motif Jean du puits. Au bout de dix ans d'une vie si austère, il toucha au terme de sa carrière mortelle. Un ange apparut donc à un saint anachorète du nom de Crisius qui vivait peu éloigné de là, et l'ayant informé de la mort prochaine de
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Jean, il le conduisit à sa citerne. Les deux saints s'étant embrassés tendrement, Jean dit à son visiteur : Oh! quelle consolation me procure votre visite I Dieu vous a amené ici, afin que vous appreniez l'histoire de ma vie, que vous me fermiez les yeux et qu'ensuite vous scelliez celte fosse avec cette grande pierre qui est là-bas, et qu'ainsi j'aie pour tombeau le lieu même où j'ai vécu.
A ces mots, il lève les yeux au ciel et passe à la joie des bienheureux. L'ermite, lui ayant humblement baisé les mains, lui fit de pieuses obsèques, après quoi il l'enveloppa de son pauvre manteau , et ferma la fosse comme Jean l'en avait chargé. Aussitôt un beau lis fleurit à côté de la fosse et un grand palmier tout chargé de fruits se mit à couvrir de ses branches ce tombeau d'un genre nouveau, comme pour couronner le vainqueur du démon et témoigner au monde la vérité de cette parole, que le juste fleurit comme le palmier. Juslus ut p aima jlorebii. (Ps. 19. 13.)
p. Godefrid. Henschenius. S. J. SOmarlii. Vila S. Joannù in Puleo,