CUEUVRAGE ET ALIMENT MERVEILLEUX QUI CONVERTISSENT LES AMES
Cibavit illitm pane vitoe et intellectus, et aqtia sapientiœ salutaris potavit illum.
Il l'a nourri d'un pain de vie et d'intelligence, et il l'a abreuvé des eaux salutaires de la sagesse. Eccli. 15. 3.
Un mandarin ou prince chinois se vantait de posséder une liqueur capable de préserver de la mort et de rendre immortel. Pour le désabuser, un philosophe avala sous ses yeux toute la fiole. Le prince en colère courut sur lui, l'épée à la main, pour le tuer. Le sage, en se défendant, lui dit : Si votre breuvage est aussi puissant que vous le croyez, vous essaierez vainement
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de me donner la mort ; et s'il n'a pas la vertu que vous prétendez, quel mal y a-t-il à vous détromper?
Ce qui fat un trait de fulie chez ce mandarin, devint dans saint Bernard un trait de sagesse; il composa un breuvage qui délivrait les âmes de la véritable mort et leur donnait la véritable vie. Un jour, une troupe de jeunes seigneurs frivoles et licencieux se rendit à Clairvaux pour voir un saint dont la renommée publiait tant de merveilles. C'était au temps du carnaval, époque destinée aux festins et aux réunions. Ces jeunes gens, suivant l'usage et leur pencbant, cherchèrent donc au voisinage de l'église un local propre à donner un tournoi. La chose déplut à Bernard ; il les pria avec d'affectueuses instances de renoncer à ces jeux dangereux, du moins pendant ce temps, et de lui accorder ces quelques jours de carnaval. Cette jeunesse effrénée ferma l'oreille à la demande du Saint et persista dans son projet insejisé. Alors le Saint ajouta : j'ai confiance que«le Seigneur m'accordera ce que vous me refusez. Ensuite, il leur fit porter de la cervoise qu'il commença par bénir, et engagea ces messieurs à goûter de ce breuvage de salut, comme il le nomma. Tous en burent joyeusement, excepté un petit nombre qui, soupçonnant dans cette potion, une vertu ou un charme propre à les détourner des plaisirs du carnaval, refusèrent l'invitation de l'abbé. Leur soupçon n'était pas sans fondement. A peine les premiers eurent-ils fait quelques pas hors du monastère, que leurs cœurs étant changés, ils se mirent à s'entretenir de l'instabilité des choses humaines, de la vanité des honneurs, de la fragilité des plaisirs, des misères de cette vie, et des récompenses ainsi que des peines de l'autre. Peu à peu, ils
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se sentirent lelleruent pressés d'échanger resclavagc du monde pour le service de. Dieu, que soudain et de concert, ils résolurent de retourner au monastère et do demander humblement leur admission. Là, à force de patience, de constance et de générosité, ils s'alTernùrent dans le bien et persévérèrent glorieusement jusqu'à la mort.
Une semblable conversion a de quoi surprendre ; celle qui va suivre ne mérite pas moins d'admiration. Sur Tordre du pape Eugène IV, le saint abbé était allé à Cologne pour prêcher la croisade et engager l'empereur Conrad à marcher à la conquête de la Terre- Sainte. Témoin des prodiges opérés par le Saint, le monarque voulut recevoir la croix de sa main, et à son exemple, une foule de seigneurs, et un peuple innombrable. Bernard prêcha en plein air sur la vanité des plaisirs et des honneurs du monde, et son éloquence toute céleste lui gagna uu bon nombre de sujets distingués ; il les reconduisit avec lui à Clairvaux, et ils y embrassèrent la vie religieuse. Parmi eux, il y avait un certain Alexandre, personnage aussi réputé pour sa science que pour ses grandes qualités. Encore à la fleur de l'âge et possesseur d'une belle et riante fortune, le docteur n'aspirait qu'aux grandeurs de la terre, sans penser aux biens célestes. Afin de gagner à Dieu une âme si noble, le Saint eut recours à toutes les industries que put lui inspirer sa charité ingénieuse. Un jour qu'il l'entretenait; en particulier , il débula par discourir sur les dangers du siècle et en vint à traiter du bonheur de la vie religieuse. Alexandre était trop clairvoyant pour né pas comprendre où tendait le discours : A quoi pense votre paternité, dit-U au Saint,
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(le m'attirer ainsi dans ses Olets et de vouloir m'emprisonner à Clairvaux? Dieu me garde d'en avoir jamais la pensée. Je me trouve trop heureux dans ma patrie pour songer à m'ensevelir dans un cloître. — La nuit suivante, pendant qu'il dormait profondément, il eut une vision admirable. Il lui sembla que le saint abbé venait le visiter au lit, accablé d'une fièvre violente, qu'il le levait et le guérissait, et qu'ensuite, il lui jetait sur les épaules une tunique de moine. 11 la repoussait des deux mains et d'un air fâché. Mais le saint abbé revenant à la charge, la lui imposait de nouveau. Alexandre de son côté continuait de la rejeter tout courroucé. EnQn la troisième fois, le Saint l'emportait et malgré ses résistances, il réussissait à lui endosser la tunique, à passer les manches, à nouer le cordon d'une manière solide. Après quoi, il lui présentait sa crosse abbatiale, comme pour l'établir luimême abbé. Cela fait, le Saint disparut sans dire une parole.
A son réveil, Alexandre rit beaucoup de ce songe; il n'en tint aucun compte et persista dans son éloignement pour la vocation religieuse. Mais il ne put tenir un jour entier contre cette image, et il fut contraint de se rendre, au moment où il y pensait le moins. Saint Bernard s'étant mis à table avec quelques-uns de ses moines, on lui adressa un poisson très-délicat de la part de l'archevêque de Cologne ou de l'empereur Conrad. Il le reçut avec action de grâces; mais considérant qu'il ne convenait pas à des hommes qui avaient fait profession de pauvreté, il lève les yeux au ciel, les abaisse sur le poisson, reste quelque temps pensif, et après une courte prière, il le bénit au nom du Père,
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du Fils et du Saint-Esprit, espérant de le convertir en uu aliment plus spirituel que matériel. Ensuite, il appelle un frère et lui dit d'aller le présenter à Alexandre qui était sur le point de se mettre à table. Celui-ci reçut de meilleure grâce le présent de Bernard qu'il n'avait reçu ses conseils. Il entame et goùle le poisson ; ô merveille de la grâce ! il se sent intérieurement tout remué, ravi en esprit et inondé de sentiments de dévotion. Attendri et pénétré de-componction, il pleure, sans pouvoir s'expliquer le motif d'im changement si subit. Son songe de la nuit précédente lui revient alors à la pensée. Il voit clairement que Dieu l'appelle. L'inspiration le presse irrésistiblement. Sans attendre la Qn du repas, il court trouver le saint abbé, et se remet entre ses mains, afin qu'il dispose de lui selon la volonté divine. Abandonnant dès lors ses vains projets et les fallacieuses espérances du siècle, il se rend avec lui à Clairvaux. Là, il se dépouille de ses riches vêtements, reçoit l'habit religieux de la main du Saint, selon la vision qu'il avait eue ; et dans la suite, il y obtint le bâton pastoral, de sorte que tout se vérifia de point en point. En effet , ses éminentes vertus lui valurent d'être élu et créé abbé général de tout l'ordre de Citeaux.
Voilà certes des conversions prodigieuses. iVous pouvons y admirer les stratagèmes de l'aimable Providence. Elle ne tire point parti des jeûnes seulement, mais encore des aliments pour nourrir et fortifier les âmes. Elle est ce bon Pasteur qui attire au bercail la brebis égarée, non à coups de houlette, mais en flattant ses gûùts, pensée qui répond à celle de saint Augustin : Ruumm viridem ostcndis ovi et trahis illam; sic trahilur
anima voluptate. Vous montrez un rameau vert à la brebis et elle vous suit; c'est ainsi que lame est entraînée par l'attrait de la grâce. (Tract, 26 inJoann.)
1 Laurent. Surius, 20 août. Vie de S. Bernard, abbé. — 2. Henri Gran. Gerni. Mag. Spec. dist. 3. ex. 2io.
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magnanimite de deux saints évequks vis-a-vi3 d'un puissant potentat.
Loquebar de testimoniis tuis in conspi'ciu regiim et non confundebar. Ps. 118.^6.
J'ai proclamé vos ordonnances en face des rois, et je n'en ai pas rougi.
L'empereur Othon I*^"" e.st surnommé le Grand, à cause des importantes victoires qu'il remporta sur les rois de Germanie, de France et d'Italie. 11 joignait à la bravoure une piété très-édiflante qu'il témoigna, en particulier, en allant se jeter humblement aux pieds du pape Jean XII, à Rome. Il avait coutume de faire porter la lance du Sauveur à la tête de ses armées. Il Qt le voyage de Rome à Puglia, à pieds nus, pour vénérer le temple de l'archange saint Michel. Toutefois il eut en diverses circonstances le malheur de ternir cette grande piété par des fautes inexcusables.
Ayant fondé un évêché àMagdebourg, il prétendit le doter et l'enrichir, en soustrayant de sa propre autorité
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ù celui d'Alberslad un domaine qui en dépendait. Mais Bernard, évèqne d'Alberstad, s'opposa avec beaucoup de vigueur au projet impérial, et en vint même jusqu'à menacer le monarque de l'excommunication, s'il passait outre. Othon, courroucé de ce que le prélat s'arrogeait des droits sur ce fief qu'il prétendait relever de sa couronne, donna ordre à ses soldats de le saisir, de le mener à Quedelengor, et de l'y tenir prisonnier jusqu'à ce qu'il eût cédé. Mais la prison ne fut pas capable d'ébranler la constance d'un Pontife à qui les droits de son Eglise étaient plus chers que sa liberté.
Sa captivité se prolongea. En vain attendait-il de jour en jour que l'empereur, revenu de son emportement, s'apaisât et donnât ordre de le rendre à son diocèse. Le monarque ne paraissant pas disposé au repentir, l'évèque imagina un moyen étrange pour l'y obliger. On entrait dans la Semaine-Sainte. Le prélat désirait vivement de pouvoir présider aux fonctions du Jeudi-Saint dans sa cathédrale. 11 envoya l'ordre à son maître des cérémonies de lui faire apporter à la prison tous ses ornements pontificaux, comme pour célébrer les divins oflSces. Les ayant reçus, il fit prier Othon qui résidait en ce moment au voisinage, de vouloir liien se rendre jusqu'à sa prison, puisqu'il ne lui était permis d'aller trouver sa majesté. Cependant il se pare de ses ornements. L'empereur supposant qu'il était enfin dompté et qu'il allait céder à ses exigences, consent à aller le voir et se fait accompagner d'un brillant cortège. Arrivé devant les barreaux de la prison, il n'est pas peu étonné de trouver Bernard en habits ponticaux, la crosse à la main et la mitre en tête. Mais il
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le fut bien davantage , quand il l'entendit s'exprinier ainsi avec une assurance pleine de dignité : Sire, vous avez forfait à la justice, en mettant la main sur un prêtre, pontife du Très-Haut ; car je suis son ministre, quoique indigne. En conséquence, je prononce contre vous la sentence que vous méritez : En vertu de mon pouvoir épiscopal, je vous excommunie et vous retrancbe de la communion des fidèles et de la participation aux sacrements. — A un coup si imprévu, Othon feignit d'abord de sourire, et se tournant vers ses courtisans : Ce bon évèque, dit-il, a perdu le sens ; la prison lui a tourné l'esprit. — Mais de retour au palais, il réfléchit sur la formidable censure dont il venait d'être frappé ; le trouble et l'effroi s'emparèrent de lui, il pâlit, et, rentrant en lui-même, il fit relâcher le prélat et renonça à ses injustes prétentions. Quelle que fût sa puissance, elle ne put tenir contre la généreuse menace d'un prêtre de Jésus-Christ, captif par ses ordres.
On trouvera plus digne encore d'admiration le trait suivant de la vie de Guillaume, archevêque de Mayence et Ois de ce même empereur Othon. Celui-ci avait épousé en secondes noces la reine Adélaïde, veuve de Lothaire, roi d'Italie, malgré l'affinité spirituelle qui existait entre eux. Cette alliance avait donc eu lieu au mépris des saints Canons. Le zélé prélat ne se laissa trahir, ni par son affection filiale pour son père, ni par son respect pour la majesté du souverain; mais il l'avertit d'abord avec l'amour d'un fils, puis avec l'autorité d'un pasteur. Le monarque, aveuglé par la passion, ne voulut ni demander la dispense au pape, ni accéder aux remontrance? de l'évêque, et il persis-
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tail dans sa coupable union. Alors son fils, n'écoutant que le zèle de la maison de Dieu, le menaça des censures ecclésiastiques. Le père se crut outragé, et se laissant emporter par Tindignation, ordonna de renfermer Guillaume dans une éti'oite prison où il le retint pendant une année entière. Cette violence n'ùta rien au prélat de sa liberté d'esprit, ni de sa constance à répéter à l'empereur ses protestations ; il ne cessa de lui dire comme Jean-Baptiste à Hérode : non licet libi, ce mariage est un scandale.
Enfm, à l'ouverture du Carême, la colère du prince s'étant un peu calmée, il fit ouvrir les portes de la prison pour que l'archevêque pût aller remplir ses fonctions. Mais celui-ci, voulant montrer que la prison lui importait peu, quand il s'agissait de la défense de la religion, refusa d'user de sa liberté, avant d'avoir achevé le psautier qu'il s'était mis à transcrire en lettres d'or sur le parchemin.
A sa sortie, voyant que l'empereur son père persistait dans son union illicite, loin de se relâcher du devoir de son ministère, il en vint enfin des menaces aux censures et prononça contre lui une sentence d'excommunication. Othoneut beause plaindre et s'irriter de ce qu'après avoir pacifié l'empire par ses armes, il ne pouvait obtenir la paix de son propre fils. Il eul beau prétendre, qu'en épousant Adélaïde, il avait délivré de la captivité et rétabli dans son rang cette princesse, et qu'ainsi sa conduite méritait plutôt l'éloge ([ue le blâme; l'archevêque demeura inflexible: Mon seigneur et mon père, dit-il à l'empereur, vous me reprochez de vous traiter avec trop de sévérité et sans égard, et de vous accabler sans profit du poids des
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censures de l'Eglise. Mais vous vous faites l'ennemi de la vérité, et moi, je ne cherche que votre bien. On verra au jugement de Dieu lequel de nous deux trangresse la loi divine. Sachez que les monarques euxmêmes comparaîtront à son tribunal, et préparez-vous à lui rendre compte. Je vous le prédis : les fêtes de la Pentecôte ne passeront pas, sans que vous et moi, nous n'ayons à répondre de notre vie devant ce Juge suprême.
Cette protestation fut une double prophétie. Fort peu de temps après, l'archevêque rendait saintement son âme à son Créateur ; et le jour même de la Pentecôte, pendant qu'environné de toute la pompe impériale et entouré des seigneurs de sa cour, l'empereur assistait au saint sacriûce, il fut frappé d'une attaque soudaine d'apoplexie et renversé de son trône par terre.
11 demanda et reçut, avec de vifs sentiments de componction , les derniers sacrements , et quelque»; heures après, il expira, changeant un jour de fête en une scène lugubre de deuil.
Sic, conclut l'historien, qui de incestuoso conjugio contcmpsil inter homines judicari, ad tribunal œterni judicis coactus est pertrahi. Et qui subjectum sibi dedignatiis est aiidirc Pontificem, terribilem super se non potuit évader e majestatem. Ainsi celui qui refusa d'être jugé par les hommes au sujet de son mariage illicite, fut appelé au tribunal du souverain juge; et pour n'avoir pas prêté l'oreille aux avertissements d'un évoque humilie, il attira sur sa tête une sentence terrible de la Majesté suprême. Dieu voulut punir sa faute par une mort subite, afin, nous l'espérons,
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de pouvoir ensuite récompeusLT son ropenlir et ses vertus.
4. Albert Granzi. L. i. Saxon, v. 7. — Théatin. V. G. Verbo Conslantia — 2. Laurent Surius, tiré du B. Pierre Damien. — Et Sigonius. L. 7. des Bois d'Italie.