LA SAINTETÉ DOMPTANT ET APPRIVOISANT LES ANIMAUX LES PLUS FÉROCES
Dabo pacem in fitiibus vcst'-is ; auferam malai bestias. Levit. 26. 6.
Je ferai régner la pjflx sur vos frontières, et j'en écarterai les bêtes féroces.
Le séraphique patriarche saint François fut comme un autre Adam dans son état d'innocence, non-seulement à cause de la sainteté de sa vie, mais encore à raison de Tempire qu'il exerça sur les animaux. Je ne citerai ici qu'un seul trait de ce pouvoir. La ville de Gubbio était désolée par l'es incursions d'un loup d'une taille énorme et d'une férocité effrayante, qui rôdait sans cesse autour de son enceinte , et étranglait à l'occasion les hommes aussi bien que les animaux. En vain les habitants s'étaient-ils réunis en armes pour lui donner la chasse et le tuer; il échappait toujours à leurs recherches, et l'on ne trouvait aucun mo^'en de se débarrasser de ce dangereux assiégeant. La terreur
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était si grande qu'on n'osait plus se hasarder de sortir pour cultiver les champs.
Le séraphique père, s'étant rendu à Gubbio, fut touché de la peine des habitants, et déclara qu'il voulait aller en personne à la recherche du loup. On lui représenta le danger extrême auquel il allait s'exposer; on le supplia avec larmes de renoncer à ce projet. Pour lui, plein de confiance dans la protection divine, armé seulement de son crucifix, il partit avec un de ses compagnons. Un bon nombre de citoyens se tenaient aux créneaux du mur de la ville, pleins d'anxiété dans la crainte que le Saint ne devînt la proie du loup. L'animal accourt, furieux, en poussant des hurlements et en grinçant des dents. Ferme et intrépide, le Saint lui oppose le signe de la croix, l'arrête, lui ferme la gueule, et le fait trembler comme un lièvre. Ensuite il l'appelle : Frère loup, lui dit-il, au nom de Jésus- Christ, viens ici et dépouille-toi de ta férocité. — 0 merveille! A l'instant même, la bêle sanguinaire baisse sa tête orgueilleuse, et prenant l'air caressant d'un agneau, vient se prosterner aux pieds de François. Celui-ci, lui montrant le doigt, le gronde en ces termes : Tu es une bête trop vorace et trop meurtrière. Tu ne te contentes pas d'étrangler les animaux, mais tu fais périr des hommes créés à l'image de Dieu. Que de ravages tu as faits dans ces environs ! Quel châtiment ne mériterait pas celte férocité? Cette ville aurait le droit de t'égorger cruellement pour te punir. Mais je suis venu en pacificateur pour te réconcilier une bonne fois avec ses habitants. Si tu me promets de ne plus leur faire de mal, je ferai en sorte qu'ils te pardonnent les injures qu'ils ont reçues de toi, et qu'ils
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cf>s.sent d'être coui-roucés contre toi et C.o vouloir tr.. mort.
Le loup prêtait une oreille attentive à ce discours, et de temps en temps, il baissait le museau, agitait la queue et levait les pattes, comme pour exprimer son assentiment. Le Saint poursuivit : Puisque la convention est de ton goût, je te donne ma parole que les citoyens de cette ville pourvoiront à tes besoins , si bien que tu ne ressentiras jamais la faim; c'est elle qui t'a poussé jusqu'ici à faire un si grand carnage parmi les animaux et les hommes. Mais toi, prends bien garde de ne plus assouvir ta voracité à leur détriment. Me le proniets-tu de bonne foi ? En sigjie d'assentiment, la bête inclina la tête à trois reprises. François ajouta : C'est bien, mais je veux encore un gage plus certain ; voici que je te présente la main, donne-moi la patte. Alors le loup, comme s'il eût été doué d'intelligence, leva la patte et la posa sur la main droite du saint, au grand étonnement de tous ceux qui regardaient de loin cette scène.
Le traité conclu de la sorte , le séraphique père finit en ces termes : Or sus, loup, mon ami, puisque tu acceptes mes conditions, entre dans la ville avec moi pour ratifier la convention devant le public. Ne crains rien; je t'assure au nom du Très-Haut que personne ne t'enlèvera un poil et que tu seras accueilli avec bonté. — En achevant ces mots, il se dirige vers la porte et le loup le suit humble et doux.
Quand ils furent sur la place publique, il s'y fit un concours extraordinaire; hommes et femmes, grands et petits, tous voulaient être témoins du prodige dont le bruit remplissait déjà toute la ville. Là, le Saint fit
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wn sermon au peuple. Il lui dit "que Dieu permeltait avec justice que les bêtes féroces fissent du mal aux hommes, en punition des péchés du monde; que ce n'était là qu'une ombre des supplices qui sont réservés en l'autre vie aux méchants. Si l'on craint tant la voracité d'un Iftup, ajouta-t-il, à combien plus forte raison il faut redouter la rage implacable des esprits, infernaux qui dévorent les âmes et les corps par d'éternels supplices. Faites donc de dignes fruits de pénitence, afin de ne point tomber sous la dent de ces monstres, maintenant que vous voilà délivrés des griffes du loup.
.Enfin il conclut par ces paroles : Ce loup, chers habitants, m'a prorais et s'est visiblement engagé à vivre en paix avec vous; à l'avenir, il n'attentera plus à la vie d'aucun homme ni d'aucun animal dans cette ville; il mènera parmi vous la vie d'un doux agneau; mais de votre côté, il faut que vous lui donniez parole que vous lui fournirez sa subsistance, de sorte qu'il ne meure pas de faim. Acceptez-vous ce pacte? Je me porte garant de sa fidélité. — Tous répondirent d'une voix qu'ils acceptaient la condition. Se tournant donc vers le loup : Tu as entendu, reprit le Saint, avec quelle bonté les habitants de la ville te pardonnent les domma^s que tu leur as causés, et consentent à te donner le vivre? Eh bien ! seras-tu fidèle à observer le traité, et les respecteras-tu désormais? — A cette demande, l'animal témoigna de son acquiescement, en se mettant à genoux et en inclinant la tête. Le Saint ajouta : Confirme donc ici publiquement ta promesse, en me donnant le même gage qu'au dehors des murs. — De nouveau, le loup lève ane patte et la pose ami-
caléraent sur la main droite du bienheureux père, qui s'écrie alors : Que la paix soit donc pour toujours entre vous I
A la vue de si étonnants prodiges , tonte la ville éclata en transports de joie. Chacun bénissait la divine bonté; on ne tarissait pas en éloges sur la sainteté du libérateur.
A partir de ce moment, le loup vécut en bonne intelligence avec les habitants. Quand il avait faim, il venait rôder autour des maisons comme un chien, cherchant et recevant de toute part de quoi manger. il servait de jouet aux enfants qui le caressaient sans crainte. 11 était devenu si doux pour les chiens mêmes que ceux-ci le suivaient sans aboyer contre lui. En un mot, il devint si doux et si pacifique qu'on pouvait dire en vérité de cet animal apprivoisé par saint François, ce qu'un poète avait dit par flatterie à César, que les lions mêmes oubliaient pour lui leur férocité naturelle.
Hcec clementia non paratur arle, Sed norunt, eut serviant, leones.
Ce n'est point l'art qui enseigne cette douceur aux lions; mais ils reconnaissent en vous leur maître. {Martial. I. 1 . epigr. 105.)
ChroiHq. des Frères mineurs, l. 10. c 29. — Henri Gron. Germ. Mag. Spec. disl. 7. ex. 10.
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CELUI OUI MEURT AU MONDE PENDANT LA \1K, VIT AVEC .lÉSUS-CIIRlST A LA MORT.
Ecati mortiii qui in Domino moriunliir.
Heureux les morts qui meurent dans i? Seigneur. APOC. U. 13.
La vie de saint Guillaume, duc d'Aquitaine, qui fut grand prince, grand péciieur, et grand pénitent, a été écrite par une foule d'iiistoriens. .îe rne borne à raconter ici de quelle manière il s'est converti. Je tire ce récit du Miroir des princes de Ranuce Pic, écrivain fort judicieux.
Saint Bernard, corarae on sait, parvint à dompter ce prince farouche, en lui parlant avec la sainte Hostie enire les mains: il l'éussit à le retirer de ses débordements, en le menaçant de la vengeance céleste. Dès ce moment, Guillaume résolut de faire une pénitence exemplaire, et en conséquence de pratiquer des austérités capables de balancer le nombre et la gravité de ses crimes, de changer la couronne dui aie en un capuce de pèlerin, le sceptre en bourdon, les ragoûts délicats et somptueux en herbages, en pain et en eau, enfin de quitter son splendide palais pour la solitude. Pour mettre son projet à exécution, il pensa devoir entreprendre le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice. Ayant doue disposé toutes choses et même dicté son
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testament, il se hâta de se mettre en route, accompagné de SCS barons, afin de ne point donner l'éveil sur ses desseins ultérieurs.
Arrivé dans ce lieu vénérable, il visita avec la plus grande piété les reliques du glorieux apôtre; puis, tirant à part trois de ses plus intimes conBdents, il leur découvrit, en les obligeant au plus inviolable secret, que sa résolution était d'abandonner les vanités du monde et de se retirer dans quelque ermitage écarté pour faire pénitence de sa vie dissolue et scandaleuse. Pour que la chose, ajouta-t-il, puisse avoir lieu en secret et sans trouble, je feindrai qu'un accident m'est survenu et que je suis réduit à la dernière e.iitrémité. J'interdirai à tous mes autres serviteurs l'entrée de mon appartement; vous seuls aurez accès près de moi, et voas laisserez croire par votre tristesse et vos larmes que je suis passé à une autre vie. Cependant, je me travestirai en pèlerin, et à la faveur de la nuit, je m'éloignerai, portant mes pas où il plaira à Dieu, sans qu'aucun des miens puisse jamais me revoir. Pour vous, vous ferez préparer un cercueil où vous mettrez un poids égal à celui de mon corps, et vous me ferez faire des obsèques convenables dans l'église de Saint-Jacques , où vous laisserez ma prétendue dépouille. Après cela, vous retournerez en Aquitaine, en affectant de la douleur de m'avoir perdu ; vous remettrez mon testament entre les mains du roi Louis que vous prierez en mon nom d'exécuter mes dernières volontés, spécialement en ce qui regarde mes deux filles Eléonore et Pétronille.
Une communication si imprévue jeta les trois courtisans dans la consternation. le pn'mier d'entre eu.\
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entreprit de le dissuader d'un dessein, qui ne s'accordait pas, dit-il, avec sa qualité de prince, que ses habitudes passées lui rendraient bientôt intolérable, qui serait préjudiciable à ses vassaux et pernicieux à lui-même. Mais le duc l'interrompit d'un air sévère, en lui disant qu'il ne voulait rien entendre qui le détournât de sa résolution irrévocable et qu'il entendait être obéi de point en point; il les conjura en même temps, au nom de l'amitié qu'ils lui portaient, de garder fidèlement le secret.
Dès lors, les trois officiers se soumirent sans réplique. Guillaume feint d'être saisi d'un mal mortel ; tous ses serviteurs d'accourir autour de son lit. Il leur déclare qu'il se sent à toute extrémité, les exhorte à se conformer à la volonté de Dieu, et les congédie en leur témoignant le désir' de n'être pas distrait davantage par leur présence, parce qu'il veut se disposer plus paisiblement au grand passage. 11 ne retient auprès de lui que ses trois confidents. C'était le jour du Vendredi-Saint. Il avait choisi expressément ce jour consacré par la mort du Sauveur. A minuit,- vêtu en pèlerin, il embrasse pour la dernière fois ses amis fondant en larmes et se met en route.
Après son départ, les trois confidents, se remettant de leur émotion, prennent le cercueil qui était préparé à l'avance, le chargent de manière à faire illusion, et se mettent à répandre la nouvelle de la mort de Guillaume, dont ils exposent la bière couverte d'un drap noir, avec défense de l'ouvrir. Ils ordonnent des obsèques solenneUes, auxquelles toute la cour assiste en grand deuil. [,e cercueil est ensuite inhumé en face de l'autel du saint apôtre.
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Les funérailles achevées, les officiers du duc retournèrent en Aquitaine et y portèrent la triste nouvelle de la mort de leur maître. Ils la conDrmèrent, en présentant à Louis VI , dit le Gros, roi de France, le testament par lequel le duc instituait Eléonore, sa fille aînée, héritière de son duché, à condition qu'elle épouserait le fils aîné du roi, nommé aussi Louis; à sa fille cadette, il assignait les fiefs de la Bourgogne, pour qu'elle épousât Rodolphe, comte de Vermandois. Toutes ces dispositions ne permirent point de douter que le duc Guillaume eût cessé de vivre.
Pour lui cependant, il fut, dit l'historien, conduit par la Providence à l'ermitage d'un saint moine, afin d'y faire son apprentissage dans la milice spirituelle qu'il entreprenait, et les moyens d'exercer une pénitence qui fût proportionnée à ses anciennes iniquités.
Cet ermite, après l'avoir suffisamment formé à la pratique de l'oraison, du jeûne et de la prière, lui imposa ou lui conseilla, par une inspiration du Ciel, de porter toute sa vie sur la chair nue une cuirasse de fer et sur la tête un casque d'acier, pénitence vraiment rude et admirable par laquelle il voulait lui apprendre que toujours et partout, il avait à combattre contre le démon, le monde et la chair, les trois redoutables ennemis du salut, et qu'ainsi il devait' toujours marcher armé pour résister à leurs assauts.
Guillaume profita de ces leçons ; il combattit et remporta de glorieuses victoires sur lui-même, et il termina sa vie par une heureuse mort que le Ciel se plut à honorer de grands miracles, et à couronner de gloire au séjour des Saints.
Il n'est donc point de pécheur, si crimijucl qu'il ait
j6 xv«' merveille.
été, qui ne puisse aspirer à la vertu et à la sainteté. Nous voyons dans saint Guillaume comment la grâce divine peut changer un lion féroce en un doux agneau, un corbeau en une colombe, un vase d'abominations et d'immondices en un vase étincelant de pureté, comme s'exprime l'Apôtre : Vas in contumeliam erit vas in honorem sancti^catum. (2. Timoth. 2. 20.)
Ranuce Pic. Spec. princip. — Laurent Surius, ■1 0 février. Vie de S. Guillainne.
EMBUCHES CiCnÉES DANS LES RICHESSES, DÉCOUVERTES PAR UNE VISIO^'.
Sedet in insidiis cum divitibus. V .9 8. L'ennemi se tisat «n embuscade à ct-té <*«« riches.
L'histoire n'a pas conservé le nom de ce saint prédicateur qui avait reçu de Dieu le inerveilleux talent de convertir les avares et les usuriers. Un jour qu'il prêchait avec beaucoup de véhémence contre l'usure, il arriva par hasard ou pour mieux dire par une disposition de la divine Providence, qu'un avare très-adonné à ce vice entra dans l'église. Par les contrats usuraires, disait alors le prédicateur, on vend son âme au tyran infernal pour une poignée de monnaie. Cette parole entendue en passant resta enfoncée comme un dard dans le cœur de cet homme. Doublement déchii'é,
d'un côté par la pensée qu'il devait restituer le bien mal acquis, et de l'autre par la crainte d'encourir les supplices éternels, il ne savait auquel des deux partis se résoudre. Un violent accès de fièvre qui le surprit, le fit pencher vers le plus sage. 11 fit appeler le prédicateur, et lui confessa avec des sanglots et des larmes que les grandes richesses dont il jouissait étaient le fruit de ses usures et de ses fraudes; il ajouta qu'en écoutant son sermon, il avait ouvert les yeux sur la gravité de ses fautes, qu'il craignait beaucoup d'être damné à cause de cela , enfin il lui demanda quel remède il y aurait à un si grand mal.
Le prédicateur, voyant l'état dangereux du malade, s'arrêta quelque temps comme irrésolu. Découvrirait-il franchement à ce pécheur la nécessité de tout restituer? Ne serait-ce pas peut-être le précipiter dans le désespoir? Car il savait que c'est une immense difiîculté de se dépouiller et de se réduire à la mendicité. Le malade s'apercevant des perplexités du/ prêtre : Que craignez-vous, mon père? lui dit-il pour l'animer. Dites librement ce que vous pensez : je suis prêt à exécuter vos avis , quand même il faudrait en venir à l'abandon complet de toutes mes possessions. — Làdessus, le prédicateur lui déclare sans détour qu'il ne voyait d'autre moyen plus sûr pour lui d'échapper à la damnation, que de choisir quatre personnes d'une probité parfaite, de remettre entre leurs mains les biens mal acquis à charge de les restituer aux créanciers, et de se retirer dans un hospice de charité pour s'y préparer à la mort qui ne pouvait guère tarder.
Le Seigneur qui voulait sauver ce pauvre pécheur, lui inspira le courage de suivre à l'instant ce salutaire
avis. 11 mande quatre amis en qui il avait confiance, et les charge de faire la restitution de toutes ses usures. Renonçant ainsi à tout ce qu'il possédait, il se fait transporter dans un hôpital public, résolu d'y mourir en pauvre ou d'y vivre de charités, s'il échappait à la mort. Telle fut l'efïicacité du repentir que la grâce sut inspirer à ce pénitent.
De retour dans sa maison, le prêtre se félicitait d'avoir été l'instrument et le témoin d'un changement si merveilleux. Mais la nuit suivante, il eut une vision bien propre à troubler sa joie. Deu^ démons lui apparurent : l'un qui avait l'air assez jeune ne cessait de soupirer et de témoigner du désespoir , tandis que l'autre, sous l'aspect d'un vieillard à barbe blanche et longue, semblait ricaner son jeune confrère : Etourdi, lui disait-il, pourquoi ces soupirs? pourquoi ces plaintes et ce désespoir? — Ah ! c'est avec raison que je me lamente, répondit le jeune. Ne sais-tu pas que l'âme de cet usurier pour laquelle j'ai déployé toute mon industrie depuis tant d'années, vient d'échapper à mon pouvoir? 11 est près de mourir. Je croyais l'offrir comme une riche proie à Lucifer, et la voilà qu'elle s'arrache de mes mains, en consentant à restituer! Comment m'excuser auprès de notre chef, qui m'avait chargé de cette conquête? — Le vieux répliqua : Enfin, on voit bien que l'expérience est l'apanage de la vieillesse. Jeune insensé, tu pleures de ce qui devrait être pour toi un sujet de joie? Laisse tes jérémiades, essuie tes larmes et livre-toi à l'allégresse : tu as bien plus gagné que tu n'as perdu. Qui ne donne volontiers un pour avoir quatre? Tu as perdu une âme, tu peux en enûler quatre. Dis-moi : est-ce que cet usurier n'a
pas chargé quatre exécuteurs testamentaires de sa restitution? Et tu crois qu'ils la feront? Eh bien! une longue expérience me donne la conviction qu'il n'en sera rien. Et tous les quatre tomberont dans tes Glets, et tu les attireras, si tu veux, dans notre infernal royaume. Tourne donc tes stratagèmes et tes embûches contre eux. Fais en sorte qu'ils se mettent à dépenser l'argent de l'usurier pour leurs propres besoins et ceux de leurs parents. Ce sera merveille, s'il leur vient en pensée de le restituer aux créanciers. Us se laisseront plutôt arracher la peau du dos que de se dépouiller du bien d'autrui, une fois incorporé dans le leur. Voilà donc une augmentation de butin à présenter au prince des enfers. Quelles louanges, quelles actions de grâces tu recevras de lui pour avoir quadruplé ta conquête I
Cependant le zélé prédicateur qui, ra'vi en extase, voyait des yeux de l'esprit les deux démons et entendait leur étrange conversation, revint à lui-môme tout stupéfait de celte scène. Il ne se contenta pas de rapporter la vision aux quatre exécuteurs testamentaires, mais il la publia hautement en chaire, et répéta souvent avec force que ceux-là s'exposent gravement au péril de la damnation qui se chargent à la légère d'exécuter les dernières volontés, et d'acquitter les legs.
L'histoire rapporte que l'avare sincèrement converti mourut, en donnant des signes sensibles de prédestination ; en effet, il n'avait rien omis de ce qu'exige le vrai repentir auquel Dieu a promis le pardon et le ciel ! Mais quant aux quatre amis qu'il avait chargés de ses restitutions^ elle ne dit pas s'ils remplirent leur
mandat avec la fidélité voulue, ou bien s'ils firent tourner la succession à leur profil, de sorte qu'on ne sait si le rusé démon a deviné juste, et si l'autre, pour une âme perdue, n'en a pas gagné quatre. L'historien termine son récit par celte sage réflexion : Videant igitur quicumque morieniium executores, ne propter alienam substantiam, propriam velint animam condemnare, et pro vilissimo prelio vitam vendere sempiternam. Que les exécuteurs des dernières volontés prennent donc garde de ne pas vendre leur âme pour le bien d'autrui et de ne pas échanger la béatitude éternelle contre un gain passager et infime.
Henri Gran. Germ. Spec. Dist. 16. ew. 2%.
XVi" MERVEILLE.
LA SAGESSE JES GRAiNDS INSTRUITE PAR LA SIMPLICITÉ DES PETITS.
Sliilla mundi eœg,t Deiu- ut confumlat sa ijientes. 1 Corinth. 1. 27.
Dieuaohoisi les luEciiséssf^ionlew.onJepour r.'-infoudre les sages.
Un proverbe \ulgaire dit que la sagesse se cache souvent sous un pauvre habit : Sœpe sub lenui palliolo latet sapientia. (Cicer. 3. Tusc.) Nous allons le voir vérifié dans la leçon que deux hommes d'une extrême simplicité donnèrent à deux émineuts personnages de l'Eglise.
XVI" MERVEILLE. 8f
Henri, cardinal d'Albano de l'ordre deCileaux, avait été député par Clément lll auprès de Frédéric, emperenr d'Allemagne, à l'effet de publier et d'exciter une croisade générale contre les Sarrasins. Pour compagnons de voj'age, le légat prit avec lui quelques moines cisterciens. Un matin qu'ils faisaient route ensemble, le prélat les pria de dire chacun un mot d'édification pour les distraire de la fatigue du voyage. Tous s'en excusèrent, et l'un des principaux, mû par je ne sais quelle raison, engagea le cardinal à enjoindre à un l'un d'eux, simple frère convers, aussi riche de vertu qu'il était pauvre de science, à discourir devant eux. Après bien des difficultés fondées sur son ignorance, après s'être confessé incapable d'ouvrir la bouche devant des hommes aussi doctes, ce dernier, contraint par l'obéissance à parler librement, se mit à proposer en toute simplicité quelques pieuses considérations. Puis, entrant en matière, il en vint à faire l'éloge de l'abstinence et à s'élever contre le luxe en des termes qui témoignaient que l'Esprit-Saint lui-même gouvernait sa langue. A notre mort , dit-il , lorsque nous serons conduits aux portes du ciel, notre saint père Benoît viendra à notre rencontre, et voyant ses moines mal nourris et mal vêtus, il les reconnaîtra aussitôt, les accueillera avec joie et les introduira dans les joies du paradis ; mais quand il verra le cardinal Henri richement vêtu et somptueusement nourri, il demandera qui il est. Celui-ci lui répondra sans doute qu'il est aussi un moine cistercien. Mais le saint patriarche le regardant au visage et examinant l'étoffe de son vêtement, répliquera : Où sont doncVes traits pâles de mes moines, la pauvreté de leur tunique, la maigreur de
leur corps exténué par les jeûnes? que s'il persiste à dire qu'il a fait profession dans l'ordre de Citeaux, Benoît, pour s'en assurer, voudra qu'on ouvre l'estomac d'Henri, pour voir de quoi il s'est nourri. Si on y trouve des légumes, du poisson, des herbages comme ceux des autres religieux, il dira qu'on peut le faire entrer dans le ciel, comme étant un de ses vrais disciples. Si, au contraire, on y remarque des viandes délicates, des poulets, des oiseaux, des ragoûts, il dira qu'à s'en tenir à sa règle, on peut l'exclure, attendu qu'il n'a pas été un moine régulier.
Le moine avait ainsi parlé les yeux baissés ; se tournant ensuite vers le cardinal, il ajouta d'un ton modeste : Eh bien ! Monseigneur, qu'est-ce que le cœur vous en dit? Votre Eminence portera-t-elle le vrai cachet des enfants de Saint-Benoit, de manière à espérer son admission au ciel? Je dois bien le croire... ■ — Le cardinal accueillit la leçon avec un sourire plein de bienveillance , et donnant des éloges à la bonne simplicité du convers, il dit : Jamais personne ne m'a parlé comme vous. Nunqiiam sic locutus est homo. (Joan. 7. 4G.)
En somme, on voit que Uieu parle aux simples : Cum simpUcibus sermocinatio ejus. (Prov. 3. .32-) Et cette exhortation ne fut pas sans fruit. Henri modéra la dépense de sa table, qui, bien qu'assortie à sa dignité de prince de l'Eglise , excédait peut-être les bornes de l'observance religieuse.
L'autre trait que nous avons à citer a quelque chose de plus gracieux. Un archevêque de Cologne, électeur de l'empire, vêtu moitié en prélat, moitié en guerrier, avec la croix sur la poitrine et l'épée au côté, escorté
d'im plus grand nombre de suldats que de clercs , clievaucliait vers la capitale à la tête d'un escadi'on de cavalerie. Il longeait un champ où travaillait un bon laboureur de mœurs patriarcales. Celui-ci , voyant passer le cortège, s'interrompt et n'a pas assez de ses yeux pour regarder l'archevêque, dont le costume étrange excite en lui une surprise voisine de l'ébahissement. L'électeur le remarque, et arrêtant son cheval, il l'appelle à lui et lui dit d'un air de bonté : bon homme, je serais curieux de savoir pourquoi, à mon approche, tu as quitté ta charrue et tu t'es arrêté à me regarder les yeux fixes comme une merveille. Le laboureur répondit avec candeur et ingénuité : Seigneur, puisque vous me le commandez, je vous dirai sincèrement ma pensée et le sujet de mon étonnement. En vous regardant, je me suis demandé à moi-même, si saint Martin, quand il était évêque, s'en allait dans cet équipage, l'armure au dos, le casque en tête, et entouré de soldats.
L'archevêque rougit un peu de la réflexion, et repartit sans humeur : Il y a bien de la différence entre saint Martin et moi. 11 était seulement évêque et n'avait qu'une juridiction spirituelle. Pour moi, outre mon évèché, je suis seigneur temporel. Comme évêque, j'ai la crosse, et comme prince, je porte le sceptre. Aujourd'hui vous me voyez en capitaine à la tête d'un escadron armé; dimanche, si vous venez dans ma cathédrale, vous me verrez comme évêque remplir les saintes fonctions à l'autel.
Le laboureur parut satisfait de la réplique. L'archevêque allait poursuivre sa foute : Si Votre Seigneurie me le permet, ajouta le manant avec un petit sourire
et d'un ton respectueux, j'aurais encore une demande à lui faire. — Dites francliement et sans crainte, répondit le prélat. — Seigneur, reprit le campagnard, voici ce que je voudrais savoir : si par malheur, ce qu'à Dieu ne plaise, le prince temporel dont vous me parlez venait à se damner, où irait l'évêque dont vous me parlez aussi? A cette Que question, le prélat ne répondit qu'en témoignant son étonnement et sa confusion. 11 éperonna son coursier et continua sa route tout rêveur, réfléchissant sur le sérieux avertissement que l'Esprit-Saint venait de lui donner par la bouche d'un simple manant. Dans la suite, il prit ses mesures de telle manière que les intérêts de sa principauté ne causassent aucun préjudice aux obligations de l'évêque. Et sic incederet fer bona temporalia, ut non amitteret œlerna, et redderet quœ sunt Cœsaris. Cœsari, et quœ sunt Dei Deo. (Matth. 12. 17.)
1. HenriGran. Germ. May.Spec. Dist. 6. exil. — Césaire. L. des Mir. l. 5. ch. 59. — 2. Théophile Raynaud, S. J. In asceter. de religioso loricato. A^ioc. 6. — Henri Gran. Germ, dist. 20. ex. 30.
GRANDEDR d'aME d'uN CONFESSEUR A l'ÉGARD
d'un prince de la terre.
Noli quœrere fieri judex, nisi valeas rirtute irrumpere iniquitates, ne forte extimescas faciem potentis. Eccli.7. 6.
N'aspirez pas à devenir juge, si tous n'avez pas le courage de briser l'iniquité ; car vous pourriez trembler et faillir en face des puissants.
L'autorité d'un confesseur tient de la toute-puissance ; il faut aussi qu'elle soit accompagnée de beaucoup de grandeur d'âme. Cette magnanimité a brillé dans saint Raimond de Pennafort. Choisi en qualité de confesseur par Grégoire IX, toujours il pratiqua dans le saint tribunal la maxime de l'Apôtre : Argue cum omni imperio; nemo te contemnat. Reprenez en toute autorité, et que nul ne vous méprise. (Timotb. 2. 15.) Toujours, en effet, il agit avec respect, mais sans crainte à l'égard même de cette suprême autorité de Pontife et de Vicaire de Jésus-Cbrist, avertissant, corrigeant et au besoin imposant des pénitences proportionnées aux fautes. Parmi ces pénitences, nous citons avec plaisir une de celles qu'il prescrivit plusieurs fois à ce grand pape, et qui consistait à traiter sommairement et à faire expédier promptement par ses officiers les causes des pauvres qui recouraient à la cour romaine,
sans les faire languir soit pour Taudience, soit pour la conclusion. Le pape, en charitable pasteur qu'il était, acceptait volontiers ce genre de pénitences, et s'y conformait avec un admirable empressement. Plus d'une fois aussi, il témoigna qu'il estimait Raimond comme un des plus dignes ministres du Seigneur, à cause de la noble liberté avec laquelle il exerçait son office de confesseur et cette puissance sans bornes, comme dit saint Jean Chrysostôme, que Dieu a donnée à ses prêtres. Omnifariam potestatcm a Deo coticessam sacerdoiibus. (Hom. 5.)
Mais ce qu'il y eut de plus digne d'admiration, ce fut la conduite qu'il tint à l'égard de Jacques, roi d'Aragon, surnommé le conquérant. Ce pi'ince gardait à la cour une dame du nom de Bérengère dont la conduite était scandaleuse. Raimond étant son confesseur, le reprit d'abord avec beaucoup de douceur, puis, avec un zèle plein de charité, il l'engagea à rompre avec celle femme. Le roi promettait toujours et n'effectuait jamais. Or il arriva qu'ayant à faire un voyage dans l'Ile de Majorque, il désira se faire accompagner de son saint confesseur. Celui-ci s'y refusa, à moins que le roi n'eût auparavant congédié Bérengère. 11 lui en donna sa parole, et toutefois il la fit passer en secret dans le vaisseau qui devait le transporter. On débarque dans l'île. Le Saint, s'apercevant qu'il avait été trompé par le roi, va le trouver aussitôt et lui dit d'un ton ferme et résolu : Sire, il faut que c;tte femme soit éloignée de la cour, ou je m'en retourne sur-le-champ à mon couvent de Barcelone. — Le roi feignit de vouloir la congédier ; mais en même tempSj il dépêcha un messager au port, avec ordre de menacer
(le son courroux tout maria qui aurait l'audace de transporter Rairaond en Catalogne. Le Saint voyant que le monarque cherchait à le payer de belles paroles, et ne sachant pas d'ailleurs la défense qu'il avait intimée aux nautonniers, se décida à partir. Une nuit donc, après matines, il va prendre la bénédiction de son prieur et se dirige vers le port, dans le dessein de s'embarquer sur un vaisseau prêt à faire voile pour l'Espagne. Mais ni dans ce vaisseau, ni dans aucun de ceux qui se trouvaient au port, on ne voulut le recevoir à cause de la défense du roi. Il se rendit donc à Soglière, autre port de la même île; mais là encore, il fut repoussé d'un patron d'une barque en partance pour la Catalogne. Alors Raimond se dirigea vers un promontoire qui avançait assez dans la mer, et dit à son compagnon : Vous allez voir quelle embarcation le Roi du ciel va nous fournir en place de celle que nous refuse un roi de la terre.
A ces mots, il tire son manteau, l'étend sur les eaux, et prenant son bourdon à la main, il fit le signe de la croix, se plaça sur ce manteau comme sur une barque et s'y établit non-seulement sans crainte, mais avec une entière sécurité. Il invita son compagnon à y entrer et à le suivre; mais celui-ci, frappé de stupeur à la vue du prodige, n'en eut pas la hardiesse et resta sur le rivage. Le Saint souleva une partie du manteau en l'air en guise de voile et la soutint par l'extrémité de son bourdon qui lui servit ainsi de mât. 11 se mit alors à naviguer, secondé d'un vent doux et favorable qui se leva au moment même, comme pour seconder son évasion. Mais par un nouveau prodige, le vent ai-réta en même temps la marclie d'une embarcation
que le roi avait expédiée à sa poursuite. Il fallut à peine six heures au Saint pour franchir les soixante railles qui séparent Tîle de Majorque de Barcelone.
Lorsque du rivage de cette dernière ville, on commença à l'apercevoir, une foule considérable courut sur la plage, afin de contempler la merveille. On croyait à l'apparition d'un fantôme, et plusieurs iirent le signe de la croix, mus par je ne sais quelle terreur. Enfin, le Saint aborda, et dès qu'il eut pris terre, il retira son manteau et s'en revêtit de nouveau ; il était aussi sec que s'il sortait du vestiaire.
Tout le peuple, témoin de ce spectacle, se précipita à ses pieds et voulut les lui baiser. Raimond, prenant son bâton en main, s'achemina directement vers son couvent, et le trouvant fermé, il y entra miraculeusement, sans attendre qu'on vînt lui ouvrir, et à son entrée, il alla demander la bénédiction au supérieur de la maison, laissant la foule ravie des merveilles qui venaient de s'accomplir sous ses yeux et dont elle rendait gloire et louange à Dieu : Magnificabant Deiim dicentes: vidimus mirahilia hodie. (Luc. 5. 26.)
Le roi Jacques, apprenant ces prodiges, rentra en lui-même et flt cesser le scandale. Plus que jamais, il conçut la plus grande vénération pour l'homme de Dieu. Le manteau miraculeux devint aussi un objet de culte pour la ville. On le portait chez les malades, et il opéra des guérisons surprenantes.
C'est ainsi que le Seigneur se plut à témoigner combien il est honoré par ceux qui, constitués juges au saint Tribunal, savent au besoin se mettre au-dessus de toute considération humaine. La sainte Eglise, dans son office dû saint Raimond, bénit Dieu d'avoir choisi
en sa personne un si digue ministre du sacrement de Pénitence, et d'avoir gloritié sa magnanimité par des miracles si éclatants : Deus, qui beatum Raymundum ■pœnitentice sacramenti insignem ministrum elegisti, et per maris xindas mirabiliier traduxisti, etc.
P. Pierre Ribadeneira. S. J. 6 janvier. Vie dj S. Raimond. confess. — Laurent Surius.
XYI11« MERVEILLE.
COURONNE d'hommages OFFERTE A LA TRÈS-SALNTE VIERGE,
ET BÉCOMPEiNSÉE PAR d'iNSIGNES FAVEURS.
In capilc cjiis corona stellarum duodecim.
Apoc. 12. 1.
Elle a sur la tête un diadème de douze étoiles.
Je veux raconter ici une grande merveille opérée par la glorieuse Vierge Marie en faveur d'un de ses dévots serviteurs ; ce sera un encouragement pour toutes les âmes qui aiment à honorer cette Reine puissante du ciel et de la terre.
Il avait coutume de la couronner chaque jour d'un diadème mystique, en mémoire de ces douze étoiles dont saint Jean vit son front orné : In capile ejits corona stellarum duodecim. Il lui adressait douze sortes de louanges iju'il avait lui-même composées en son honneur et qui lui avaient été inspirées par sa tendre piété. Chaque matin, à son lever, se mettant à genoux les bras en croix , il récitait un Pater en l'honneur de
H. s. II. 8
90 XVIIT'" MERVEILLE,
Dieu le Père; il y ajoutait quatre Ave, en mémoire des quatre prérogatives que Dieu le Père a accordées à la sainte Vierge, savoir : sa sanctiO cation dès le premier instant de sa Conception, le salut de l'archange Gabriel, sa fécondation par le Saint-Esprit, et la Conception du Verbe éternel. Ensuite, il disait un second Pater en ' l'honneur de Dieu le Fila, et le faisait suivre de quatre ' autres Ave, en mémoire des quatre privilèges accordés par Dieu le Fils à sa Mère, et qui sont sa virginité sans tache, sa fécondité sans corruption, sa grossesse sans incommodité , son enfantement sans douleur. Finalement, il récitait un troisième Pater en l'honneur du Saint-Esprit, et y joignait quatre Ave pour le remercier d'autant de grâces qu'il a faites à sa divine épouse, c'est-à-dire une,foi très-vive des mystères, une profonde humilité qui la rendit très-obéissante, une sagesse consommée dans tous ses discours, une constance parfaite dans la vertu.
On ne saurait dire à quel point il gagna les bonnes grâces de la Vierge par ces pieux hommages; le cœur de Marie était tout à ce fervent serviteur, et ses mains répandaient sur lui des flots de grâces, parce qu'il ne laissait point passer un jour sans lui offrir très-exactement cette couronne de prières.
Or, il arriva que ce grand dévot de Marie concerta un jour je ne sais quel grand voyage, avec deux de ses amis. Déjà ils étaient fort avancés dans ce voyage, quand un matin de très-bonne heure, s'écartant de ses compagnons de route, il se retira dans un coin de l'hôtellerie pour payer à sa chère avocate le tribut ordinaire de ses hommages. Ceux-là, étant prêts à partir et ne pouvant supporter le retard, lui dirent
XVIU" MERVEILLE. .l'i
avec impatience et clialeur ijue ce n'était pas le moment de prolonger ses prières et qu'il fallait plutôt profiter de la fraîcheur de la matinée pour s'avancer. Mais le serviteur de Marie, sans s'émouvoir, continua jusqu'au bout sa pratique journalière, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt les bras en croix. A la vue de ces cérémonies, nos voyageurs ne purent se contenir; ils tirèrent l'un par son manteau, l'autre par le bras, et le traitant de petit saint et de faiseur de signes de croix, ils l'entraînèrent avec eux.
Vers le" milieu du jour, comme ils pressaient leur marche, notre dévot resta de nouveau en arrière, s'occupant sans doute à prier. On arrive à une forêt. Une troupe de brigands tombe à l'improviste sur les deux premiers voyageurs, les dépouille et les égorge impitoyablement. Le troisième sui'vient, ne se doutant aucunement du malheur de ses compagnons. Il est assailli à son tour par les l)rigands qui, les armes à la main, le menacent de mort. Dans un danger si formidable, privé de tout secours humain, il recourt à sa céleste protectrice. Elle lui inspira un parti salutaire; ce fut de prier ces brigands pour l'amour de Dieu et de sa Mère, de lui accorder quelques instants pour aller prier à l'écart, mais sous leurs yeux, selon qu'il s'était engagé à le faire chaque jour. Il ajouta qu'il reviendrait ensuite se livrer à eux et qu'ils feraient de lui tout ce qu'il plairait à Dieu.
La Vierge, qui inspira cette demande à son bon seiviteur, porta de même les brigands à y condescendre. S'étant donc écarté à la distance d'un jet de pierre, il se met à s'acquitter de sa pratique avec plus de ferveur et de confiance que jfiniais. A peine eut-il commencé,
deliout, les bras en croix à réciter son premier Pater, ô prodige ! la Reine du ciel apparaît plus brillante que le soleil, accompagnée de sainte Catherine et de sainte Lucie qui resplendissaient, elles aussi, comme des étoiles. La souveraine Maîtresse s'arrêta dans les airs audessus de la tête de son serviteur, sans qu'il l'aperçût ; mais les brigands virent parfaitement ce qui se passait, du lieu où ils se tenaient. Le premier Fater prononcé, ils virent donc sortir de la bouche de l'étranger une rose magnifique , que sainte Catherine recueillit sur l'ordre de la Vierge et passa à sainte Lucie. Cette dernière tenait de la main gauche un cercle d'or et de la droite un fil d'or, avec lequel elle commença à foroier de cette rose une couronne. L'étranger continua et récita les quatre Ave, qui produisirent également quatre roses très-blanches. Sainte Catherine Qt de même que pour la première, et sainte Lucie continua pareillement à tresser sa guirlande. 11 dit le second Pater et les quatre Ave sufvants; une rose couleur de pourpre et quatre autres aussi blanches que la neige lui sortirent des lèvres. Recueillies comme les précédentes, elles allèrent grossir la guirlande commencée. 11 en fut de même du troisième Pater et des quatre derniers Ave. La couronne terminée se composait ainsi de trois roses rouges en l'honneur des trois personnes divines, et de douze blanches en l'honneur des douze prérogatives de Notre-Dame, à qui elle fut offerte par les deux Saintes. La Vierge, l'ayant reçue, la déposa de ses propres mains avec les marques d'une bienveillance spéciale sur la tête de son dévot serviteur, sans qu'il eût le moindre soupçon d'une faveuï si insigne. Mais, encore une fois, aucun de ces détails n'échappa au
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regard toujours plus attentif des brigands, qu'une secrète hoi'reur tenait comme hors d'eux-mêmes , à l'aspect de toutes ces merveilles.
Notre voyageur revenant ensuite vers eux, selon sa parole, en fut reçu avec les plus grands témoignages de respect. Les brigands, dont la curiosité était au comble, lui demandèrent (quelles étaient ces Dami^s si belles avec qui il s'était entretenu dans la prière. 11 répondit qu'il n'en avait vu aucune et encore moins tenu conversation avec elles : Comment peux-tu nier le fait, reprirent les brigands, tandis que nous avons vu de nos propres yeux trois princesses magnifiques, l'une qui avait un port de reine, les deux autres ravissantes de beauté? Tu priais tantôt debout, tantôt à genoux, et cependant elles cueillaient de superbes roses qui te sortaient de la bouche, et dont elles tressèrent une couronne qui fut mise ensuite sur ta tête par leur Reine. Eh quoi! tu n'en as pas senti la merveilleuse odeur? Elles exhalaient un parfum céleste. Ohl que tu es heureux d'avoir reçu une telle couronne I
A ce discours, notre voyageur, saisi d'étonnement, leva les mains pour sentir s'il avait effectivement une couronne sur la tête. Il la tire de son front et en respire la suave odeur et reconnut aisément qu'elle était un présent de sa divine protectrice Marie.
Alors, il leur fit un récit détaillé de ses aventures. Ces deux hommes que je vois là sans vie, leur dit-il, sont mes deux compagnons de voyage. Ce matin, ils m'ont entraîné de vive force pour continuer notre voyage, sans me donner le temps de m'acquitter de mes dévotions accoutumées envers la Mère de Dieu. Donc, je les ai laissé prendre les devants, et je les
94 XVIIl^ MERVEILLE.
suivais tout à Taise pour réciter mes prières. Je suis tombé dans vos mains, et vous m'avez accordé la grâce de pouvoir satisfaire à ma dette de chaque jour. Si vous désirez que je vous e>p!ique le mystère de cette couronne, voici, je pense, ce qui en est. Les trois roses rouges représentent les trois Pater que j'ai récités en riionneur de la très-sainte Trinité. Les douze roses blanches signifient les douze étoiles ou les douze principales vertus de la Mère de Dieu, que j'honore par autant d'Ave Maria, selon la vision de saint Jean l'évangéliste, qui vit la Reine du ciel couronnée de douze étoiles : In capite ejus corona stellariim diiodecim. Quant aux vierges qui cueillaient et tressaient les roses, je crois que c'est sainte Catherine et sainte Lucie pour qui j'ai une dévotion particulière. Que vous seriez heureux, si comme moi, vous vous mettiez sous la protection de Notre-Dame, et si, détestant vos péchés passés, vous recouriez à la miséricorde de son divin Fils !
Ces paroles furent comme autant de flèches qui pénétrèi'ent jusqu'au fond de ces cœurs durs, et les firent éclater en actes de contrition et en larmes de pénitence, lis résolurent de changer de vie, et d'abandonner, non pas seulement leur infâme et criminelle profession, mais même les vanités d'un monde perfide.
En lisant ces amoureuses inventions de la plus clémente des Mères, qui ne s'enflammerait du désir de l'aimer et de la servir ! Qui ne s'écriera avec le doux saint Bernard : Totis medullis cordium, lotis frcecordioriim affectibus, Mariam veneremnr; quia sic est voluntas ejus qui totum nos habere voluit per Mariam. Vénérons Marie du fond de nos cœurs et de toute l'étendue de no^ affections; car telle est la volonté de
C(4ui qui a voulu nous accorder toutes les grâces par le moyen de Marie.
Jacob de Voragine, et Henri Gran. Germ. Mag. Spec. in uU. append. B. Virg.
l'esprit D2S TÉNÈBRES DÉGUISÉ EN ANGE DE LUUIÈRE.
Ipse satanas transfigurât se in angelum Ittas. Satan lui-même sait se transformer en ange de lumière. 1. Cor. 11. 14.
L'Apôtre a bien raison de nous avertir que la lutte principale que nous avons à soutenir, n'est pas précisément celle qui provient des ennemis visibles, c'est-àdire du monde et de la cbair, mais bien celle que nous suscitent nos ennemis invisibles, c'est-à-dire les princes et les puissances des ténèbres, les esprits infernaux : Non est nobis colluclatio adversus carnem eu sanguinem, sed adversus principes et potestates tenebrarum. (Ephes. 6. 12.) Ces derniers nous attaquent tantôt à force ouverte, et tantôt en secret et par ruse.
De quelle sorte d'armes et de ruses n'usôrent-ils pas contre le vénérable Père Jordan, grand prédicateur et général des Dominicains, et en particulier pour le détourner de la prédication de l'évangile? Un jour qu'il conjurait un énergumène, le démon lui tint ce discours : J'ai une convention à vous proposer. Je vous
promets de ne plus tenter désormais vos frères, si de votre côté vous prenez l'engagement de ne plus prêcher aux peuples. — Dieu me garde , répliqua le saint prédicateur, d'imiter jamais ces impies qui ont fait un pacte avec la mort et un pacte avec l'enfer. Perçussimhs fœdus cum morte, et cuiii inferno fecimus pactum. (Isa. 28. 15.) Irrité de la riposte, le démon eut recours à la violence pour fermer l'issue à la parole divine; tantôt il chercha à lui faire prendre des boissons empoisonnées, tantôt à le blesser à la gorge. Mais toutes ses tentatives restèrent sans résultat. Dieu préserva toujours son serviteur d'une manière admirable, soit en lui découvrant le poison, soit en le guérissant par le moyen d'un baume céleste.
Satan voyant donc que la violence ne lui servait de rien, en revint à ses ruses. Le pieux général voyageant pour visiter les monastères de son ordre, tomba malade d'une fièvre aiguë dans une ville du Piémont. Comme il ne s'y trouvait aucun couvent de Dominicains, l'évoque l'accueillit dans son palais, à cause de la haute idée qu'il avait de sa sagesse et de sa sainteté. II lui céda son propre appartement et son lit de parade, orné de rideaux à dentelles , et le coucha sur un matelas bien doux, lui donna des couvertures trèsflnes, et enfin lui fit servir des remèdes délicats et précieux. L'humble serviteur de Dieu ne voulait pas "dé toutes ces déUcatesses; mais il fut contraint de s'y soumettre par un prieur de l'ordre, auquel on avait confié le soin du malade, et à qui par conséquent le malade devait pour lors obéissance. Le démon j ugea l'occasion favorable pour le tromper et le vaincre, en lui faisant faire une imprudence et risquer sa vie.
Xl-X"" MERVEILLE. 97
Il comptait ainsi mettre un terme aux travaux glorieux du saint homme. Dès la première nuit donc, il lui apparut sous la forme d'un ange gracieux, environné de lumière, et le regardant d'un air surpris : Comment! lui dit-il, c'est vous, vénérable père Jordan, que je vois en cet état, vous, le grand prédicateur de la sainteté? Cette mollesse et ce luxe me disent que non; mais votre extérieur et votre physionomie me disent que c'est bien vous. Comment pouvez-vous goûter du repos au milieu de ces délices? Quoi? du sirop de hyacinthe, et des juleps délicats 1 Qu'est devenu votre esprit de mortification? Je ne voudrais pas qu'un tel scandale parvînt à la connaissance de vos frères, eux qui, après les plus rudes travaux, n'ont que la paille pour lit! Allons, levez-vous, et si l'observance régulière vous est encore chère, rejetez toutes ces commodités indignes d'un religieux qui fait profession de pauvreté. Mieux vaudrait languir sur la dure, que de vous amollir sur ce duvet. — Cela dit, il disparut. 11 n'était pas encore parti que le saint homme s'élançant hors de son lit,- se coucha sur le plancher.
Le matin, le prieur qui avait soin de lui, le trouve en cet état, tremblant de froid avec la fièvre. Etonné de cette nouveauté étrange, il l'avertit qu'il a transgressé ses ordres, le prie et le conjure d'être plus docile, ajoutant qu'il se rendait homicide de lui-même et donnait un mauvais exemple aux malades de l'ordre. 11 le contraignit ainsi de se laisser reporter au lit.
I.e démon ne se tint pas pour battu. I.a nuit suivante, il reprend la forme d'ange, et entr'ouvrant les draperies du lit, il lui tient de nouveau ce discours : a. s. II. 9
je pensais qu'il vous eût sufli d'un avertissement du Ciel pour vous ramener à Tobservance régulière ; mais je vois que l'amour-propre a pris le dessus. Voilà donc à quel point vous êtes rebelle à la lumière d'en haut ! Obéissez enOn à la voix de Dieu qui vous ordonne d'abjurer cette fausse délicatesse, et qui veut vous guérir parmi les austérités de votre vocation.
Le bon religieux, chose à peine croyable, se laissa de nouveau persuader; il quitte une seconde fois son lit et s'étend sur le plancher. La nuit à peine écoulée, le père prieur revient le visiter et le voit étendu à terre, transi de froid et évanoui. Etourdi à ce spectacle, il élève la voix et s'écrie : Qu'est-ce que cela pour de l'austérité? Quel esprit éti-ange ! Et il continua ses doléances sur le même ton, jusqu'à ce qu'enfin le général l'interrompant, lui répondit : Cessez ces murmures; ce n'est point par caprice que je suis ici ; c'est par l'ordre d'un ange du Seigneur qui m'a formellement déclaré que la volonté de Dieu n'est pas que je sois couché si mol-' lement. — Un ange du Seigneur ! répliqua le prieur, cela ne peut pas être;. c'est plutôt le père du mensonge qui vous a persuadé de contrevenir à l'obéissance. Ne savez-vous donc pas que ses pièges sont sans nombre? Mullœ sunt insidiœ dolosi. (Eccli. 11.3.) Ne voyez-vous pas que le malin esprit veut prolonger votre maladie et même vous faire mourir, pour entraver le bien que /ous faites et empêcher la gloire de Dieu? Croyezmoi'; remettez-vous paisiblement au lit, si le séducteur revient, faites qu'il soit le mal venu.
Jordan s'en tint à ce conseil. L'ange de ténèbres reparaissant pour la troisième fois, il le reçut en ces termes : Retire-toi; Satan, tu m'es un snji-t de scan-
dale. Vade post me, scandalum es mihi! (Matlh. 16. 23.) Oui, va-t'en, vilaine bètc, chien infernal. Crois-tu pouvoir de nouveau me tromper avec tes beaux semblants? Relourne dans tes abîmes; je te reconnais, et je tedi'leste. — Le monstre se voyant découvert, s'évanouit comme l'éclair, en exhalant sa rage et son dépit.
Quant au serviteur de Dieu, il commença à entrer en convalescence, et se disposa à poursuivre le cours de ses missions apostoliques. Il y fit de si grandes choses, à la confusion des démons, que son nom, devint aussi terrible à l'enfer qu'il acquit de célébrité dans l'Eglise.
Qui ne sera frappé des ruses et des artifices de Satan? Qui pourra échapper à ses trames, si les saints eux-mêmes en sont quelquefois victimes? Ah! Dieu seul a le pouvoir de nous en garantir. De laqueo venanlium, a negolio perambulante in lenehris, ab incursu et dœmonio meridiano. (Ps. 90.) Par conséquent, comme l'Apûtre nous en avertit, c'est dans la puissance et la grâce de Dieu, que nous devons uniquement mettre notre espoir, et c'est par les seules arnjes de la foi que nous parviendrons à résister aux embûches de l'infernal ennemi. Conforlaminï in Domino et in potentia virtutis ejiis. Induite vos armaturam Dei, îit possitis stare adversus insidias dinboli. (Ephes. i 1 .)
Laurent Surius, 13 février, Vie du V. Jordan, dcminicaiii.
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