‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 35 sur 54 · LA MANSUÉTUDE CHRÉTIENNE DOMPTANT UN ANIMAL FÉROCE · texte numérisé non relu

LA MANSUÉTUDE CHRÉTIENNE DOMPTANT UN ANIMAL FÉROCE

Beati mites, quoniam ipsi possidebnnt terrant. Matïh. 4. 5.

Heureux ceu\ qui sont doux, parce qu'ils possèderout la terre.

Les saints Docteurs, commentant le psaume : Mémento, Domine, David, cl omnis manmeludinis epts ; souvenez-vous, Seigneur, de David et de sa grande mansuétude, disent que cette douceur fut le trait caractéristique du royal -prophète. Us attribuent à' cette vertu la grâce que Dieu lui fit vaincre la féi ocité des lions et des ours, ainsi que celle du géant Goliath.

Que celte vertu ait en effet la gloire de dompter et d'apprivoiser mèn)e k-s animaux les plus féroces, c'est

ce que nous voyons dans la vie de saint Carilèphe. Retiré dans un pauvre ermitage du Maine, en France, ce saint prêtre y vivait dans la société de quelques pieux compagnons, lorsqu'un buffle ou taureau sauvage d'une taille énorme vint exercer ses ravages aux environs. Personne n'osant attaquer le terrible animal, le serviteur de Dieu seul l'abordait sans crainte et le rendait humble et docile comme un agneau. Chaque matin, le taureau venait frapper doucement à sa porte, et là, se mettant à genoux, il attendait que le Saint vint le bénir et le caresser. Etonnés d'une telle familiarité, les compagnons du Saint ne savaient s'expliquer son empire sur cet animal. Le Saint leur dit que c'était là la ligure d'un prince puissant et superbe qui viendrait à eux plein de férocité, et qui s'en retournerait plein de douceur. L'événement ne se fit guère attendre.

Childebert, roi de France, étant entré dans le Maine avec la meilleure partie de son armée, entendit parler de ce taureau indompté, qui ravageait le pays, et se dérobait à toute poursuite, en fuyant dans la forêt. Il résolut de lui donner la chasse et de s'en rendre maître. Ayant donc réuni une grande troupe de chasseurs armés de lances et de javelines, il entra dans la forêt avec une grande meute de chiens. Au bruit éclatant des cors, aux aboiements des chiens, aux cris des chasseurs, le taureau s'élança de sa retraite, et saisi d'une terreur insolite, il courut à l'ermitage de Carilèphe, comme vers un lieu de refuge, et il se cacha derrière le saint homme. Les chasseurs survenant, le voient essoufflé, palpitant, et s'apprêtent à l'investir de leurs javelines, quand, tout à coup, ils

se sentent retenus par une force invisible, sans pouvoir faire un pas de plus. Confus de la mésaventure, ils vont tout conter au roi. Celui-ci tout indigné pousse son cheval vers rermitage, et voyant le taureau derrière le serviteur de Dieu, il lui crie d'un ton de bravade : Holà 1 qui êtes-vous? D'où êtes- vous venu? Comment avez-vous la hardiesse d'empêcher les chasses royales? — Nous sommes deux pauvres ermites, venus de l'Aquitaine, lui répondit le Saint, aDn de servir le Roi du ciel dans cette solitude. Jamais il ne nous est venu en pensée d'empêcher qui que ce soit de chasser. — Eh bien 1 cela est, répliqua Childebert : M'avez-vous entendu? Sortez de ce pays. Allez chercher un abri ailleurs, si vous ne voulez éprouver la force de mes chasseurs. — Ne vous fâchez pas, Sire, répondit le Saint; nous sommes tout prêts à vous obéir. Cependant, s'il vous est agréable, nous vous offrirons un peu de vin pour vous rafraîchir. Il n'est guère digne de vous ; mais nous vous l'offrons de tout cœur. — Gardez votre moût, reprit le roi avec dédain, je n'en ai nul besoin; mais allez en chercher de meilleur autre part.

Là-dessus, il pique son coursier et part à franc étrier. Mais au milieu de sa course, voilà le cheval retenu par une force invisible et immobile comme du marbre. En vain le roi se sert du fouet et de l'éperon, il ne fut pas en état de faire avancer ni reculer sa monture. Le roi et ses courtisans ne revenaient pas de leur étonnement. Un de ses officiers plus religieux que les autres : Sire, dit-il, je crains que ce ne soit ici une punition du Ciel, à cause des menaces que vous avez faites aux serviteurs de Dieu. Ils lui sont si aeréables

que s'ils ordonnaient au soleil de s'arrêter, je crois qu'il leur obéirait comme à Josué. — Cbildebert goûta la remontrance, et envoya aussitôt ce même officier faire des excuses en son nom à Carilèpbe, avec prière d'intercéder en sa faveur. Le Saint pria en effet, et le roi se sentit dégagé. A peine eut-il recouvré sa liberté, que sa monture se dirigea d'elle-même avec une grande vitesse vers l'ermitage. Cbildebert n'eut pas plus tôt aperçu de loin le serviteur de Dieu , qu'il descendit de cbeval, alla vers lui à pied et se prosternant en sa présence , lui demanda pardon de l'injure qu'il lui avait faite. Le saint prêtre se mit lui-même à genoux pour l'embrasser, le releva et lui donna le baiser de pais. Il lui dicta ensuite quelques sages avis; l'exboi'ta à se souvenir qu'il y a au ciel un roi supérieur à tous les rois de la terre, et devant qui tôt ou tard ils auront à comparaître et à rendre compte de leur gouvernement; il l'engagea à ne se pas laisser enfler par les grandeurs terrestres qui s'évanouissent comme une fumée, à observer la religion, la justice, la miséricorde, parce que, selon l'avertissement du sage, la miséricorde et la justice conservent le roi, et la clémence est l'appui de son trône. Misericordia et veritas custodiunt regem, et roborutur clemenlia thronus ejus.

Le prince reçut les avis du saint bomme, comme sortant de la bouche de Dieu même, il en fut si touché que prenant sa main, il la baisa avec respect. Puis il le pria de lui faire goûter de ce vin dont le Saint lui avait fait l'offre si gracieusement. Carilèphe lui en présenta de sa propre main. Le roi en but avec autant de plaisir (jue si c'eût été du nectar. Ensuite le Saiut II. s. M. 27

en offrit à chacun des nombreux courtisans du roi, et tous en burent à satiété , sans que la coupe se vidât jamais. Le Seigneur qui autrefois multiplia les pains au désert, en faveur d'un peuple affamé, voulut bien multiplier le vin en cette rencontre pour la gloire d'un de ses serviteurs. Frappé de ce nouveau prodige, Cbildebert se jette encore une fois aux pieds de Carilèpbe, et le supplie d'agréer en présent tout le terrain qui avoisinait l'ermitage, afm d'y bâtir un monastère pour la gloire de Dieu et l'avantage du royaume. Mais le Saint remercia le roi de sa libéralité, et ne voulut accepter que le terrain nécessaire pour un cloître et un hospice de pèlerins. Les étrangers en effet affluaient en ce lieu, et il désirait exercer envers eux l'hospitalité. Les femmes toutefois n'étaient pas admises dans cet Jiospice. Les bienfaitrices mêmes en étaient excluses, le Saint ayant pour maxime qu'il y avait moins à redouter pour la vertu des religieux d'être en butte aux injures des hommes qu'aux libéralités des femmes, selon ce que dit le Sage : Melior est iniquilas viri, quam mulier benefaciens. (Eccli. 42. 14.)

Luureiil. Surius, I jiilii. In vitaS. Carikphi.

e:jpiue des saints slb les éléments.

Domitiabitur potestate viulta, et faciet quoi placuerit et. Cantic. U. 3.

Il gouvernera avec grande autorité et exécutera toutes ses volontés.

I,a vie du saint abbé Furséus fut une série et un tissu d'œuvres merveilleuses. U paraissait jouir d'un empire souverain sur les éléments. Citons quelquesuns des miracles qu'il fit en ce genre.

Pbiltan, prince de beaucoup d'esprit, Cls de Fuldega, roi des Muniens en Irlande, ayant un grand désir d'apprendre le métier des armes, se rendit trèsjeune encore à la cour du roi Elsinde. U y fut reçu avec beaucoup de distinction, etià, il eut l'occasion de connaître Gelza, fille du roi, princesse d'une grande beauté. Il ne tarda pas à la demander pour épouse. La princesse répondit qu'il n'était pas permis à une cbrétienne de se marier avec un idolâtre. Je suis prêt, répliqua le prince, à renoncer au paganisme et à embrasser la foi chrétienne, si vous me promettez de m'épouser.

En effet, il reçut le baptême, et puis on procéda au mariage, mais sans en informer le roi Elsinde, comme l'exigeaient les convenances. Le roi en fut tellement irrité, que dans un premier mouvement de

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colère, il ordonna que sa fille et son jeune enfant seraient brûlés vifs.

Les ministres de la justice exécutèrent l'ordre sa n'^ retard. On dressa un immense bûcher sur la place publique. Une foule considérable se pressait autour de réchafaud. Tout le monde était indigné de la barbare résolution que le père avait prise d'assister en personne à l'exécution. Déjà on mettait le feu aux étoupes, et la princesse était traînée vers le bûcher, réclamant en vain pitié pour elle-même et pour son fils. Tout à coup l'enfant, c'était Furséus lui-même, fit entendre ces mots d'une voix claire et distincte : Quelle cruauté sans exemple qu'une fille soit condamnée sans justice par son propre père !

Cette voix d'un tout jeune enfant fut entendue de toute l'assistance et inspira des sentiments universels de pitié et d'horreur. Le roi seul ne s'attendrit pas. Il persistait à exiger l'exécution de ses ordres barbares. Mais tandis qu'il s'attendait à voir la condamnée réduite en cendres, celle-ci, debout, les mains levées vers le ciel, versait d'abondantes larmes.

Une source miraculeuse sortit tout à coup de terre et éteignit le feu. Dieu fit ce miracle en faveur de l'innocent enfant, et ainsi le méchant prince, qui était resté insensible à ses plaintes, fut confondu par ce nouveau prodige. Le peuple, frappé d'admiration, jeta les hauts cris, en demandant grâce et pardon. Le roi, craignant donc du tumulte et une sédition commua la peine de mort en un bannissement perpétuel pour les deux époux.

Forcés de quitter l'Irlande, ceux-ci se réfugièrent dans une petite île d'Angleterre, où était situé un

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gicfhd monastère que gouvernait saint Brendan, onde paternel du prince. Le saint abbé les accueillit avec la plus grande affection^ et leur donna un gîte dans riiûtellerie du monastère. Une nouvelle merveille signala leur entrée dans la maison. Au milieu de la nuit, le moine chargé du soin des étrangers vit l'appartement des deux époux tout environné de lumière et de feu. Effrayé de la vision, il courut avertir l'abbé. Celui-ci se rendit sur les lieux et fut témoin d'un prodige tout semblable à celui du buisson ardent de Moïse, il se contenta donc de bénir ses neveux, sans les éveiller. H comprit que c'était un présage de la sainteté future de l'enfant que le Ciel leur avait donné. Brendan le baptisa sous le nom de Furséus, qui, dans l'ancien idiome hibernois, signifie vertu. Nous ne nous arrêterons pas ici à montrer comment l'enfant justifia par la suite tous ces présages par sa sainteté et par le zèle avec lequel il évangélisa l'Irlande et la France. Mentionnons seulement deux miracles insignes qu'il fit, étant abbé du monastère de Péronue en Picardie.

Il ne manquait plus à l'édifice (ju'une cloche pour appeler le peuple aux saints offices. Le saint abbé était en peine de s'en procurer une, lorsqu'un jour, sorti avec ses religieux pour recevoir et accompagner le corps d'un gentilhomme qu'on conduisait au cimetière, il fit la rencontre d'un ange qui lui offrit une grande et belle cloche. On s'empressa de la monter à la tour, et au premier son qu'elle donna, le défunt, qui n'était pas encore inhumé, se releva vivant, à la grande stupéfaction des assistants qui crièrent tout d'une voix : Miracle! Mais ce ne fut là qu'une merveille en

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quel [lie sorte temporaire. En voici une autre qui fut plus duralile. Chaque lois que le Ciel se courrouçait et que la tempête grondait et menaçait de quelque orage ou grêle, il sufTisait de toucher la cloche de saint Furséus, et aussitôt les vents se calmaient, les nuages se dissipaient et le ciel reprenait sa sérénité. Aussi loin que la cloche ppuvait s'entendre, jamais il n'y eut d'orage ni de grêle; et pourtant les champs voisins n'étaient pas épargnés. Cette cloche avait la vertu d'apaiser le tonnerre, de disperser la grêle et de tranquilliser le ciel. Saint Furséus n'exerça pas un moindre empire sur la terre. 11 avait été en pèlerinage en Italie. A son retour en Irlande, il trouva sa patrie en proie à une telle disette que les populations y périssaient de faim et de misère. Arrivé à la porte d'un de ses monastères, il voit venir à sa rencontre tous ses religieux pâles, exténués, languissant de faim : Ne soyez pas en peine, mes enfants, leur dit-il d'un air gai, de savoir ce que vous mangerez ou boirez. Car votre Père sait que vous avez bcsom de ces choses. Cherchez premièrement le règne de Dieu et sa justice; et le reste vous sera donné par surcroit. — Entré dans le monastère, il ordonna aux religieux de prendre tous les instruments de culture et de jardinage, bêches, râteaux, etc, et il les conduisit sur les champs. Après les avoir retournés, il y fait jeter des semences. Le soir vint; les moines, en retournant, se disaient qu'il faudrait encore bien du temps, avant de pouvoir recueillir; mais ils furent bien vite tirés de leur embarras. Le lendemain matin, ils virent que la semence avait germé, produit de rherl)e, des épis mêmes qui n'attendaient que la faux. Leur surprise à cette vue ne saurait se décrire. Ils

bénirent le Seigneur mille et mille fois, et se mirent, pleins de joie , à récolter cette moisson improvisée. Saint Furséus prit de là occasion de relever leur pusillanimité et de leur inspirer une confiance illimitée en Dieu. Sûrs de la protection céleste, ils déposèrent dès lors tout souci des choses terrestres, et dans les moments de besoin , ils se disaient réciproquement : Abandonnons entre les mains de Dieu le soin de nos personnes, et il nous fera subsister; il ne permettra pas que le juste soit dans une fluctuation perpétuelle. Jacta super Dominum curam tiiam, et ipse te emUriet; nondabit inœternum flnctuationem jiisto. (Ps. 54. 23.)

P. Joan Bollandus. S. J. t 2. Act, Sanclor. 10 januarii. Vila S, Fursei.

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