APAISER LES DISCORDES EST UXE ŒUVRE TODTE DIVINE
Beati pacifici, qiioniam filii Dci vocabwntitr. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu. Matth. 5. 9.
Une des prérogatives principales du Fils de Dieu est d'unir les esprits dans la paix et la concorde, et de là vient qu'il est appelé le Prince de la paix : Princeps pacis, et la paix en personne : Ipse est pax nostra qui facit ulraque unum. (Eplies. 2. 14.) Quiconque donc aspire à devenir d'une manière spéciale le fils adoptif de Dieu, doit s'appliquer à réconcilier les cœurs divisés et ennemis. C'est le moyen de vérifier en soi l'oracle de Jésus-Christ : Bienheureux sont les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu. BeaLi pacifici, quoniam filii Dei vocabiintur.
Saint Thomas, archevêque de Cantorbéri, s'est particulièrement distingué par cette vertu. 11 est permis de douter, s'il fut plus admirable dans la lutte qu'il eut à soutenir pour la justice contre l'inique Henri II, roi d'Angleterre, ou dans le zèle qu'il déploj'a pour maintenir la paix entre des personnages de marque. Sa magnanimité et sa constance à combattre l'impiété du roi sont fort célèbres ; on connaît moins sa dextérité à concilier les différends. Je veux en donner ici une seule preuve. Le fait ayant eu lieu après sa mort.
nous pourrons en conclure combien la paix lui fut chère pendant la vie.
Il y avait dans la Germanie inférieure deux seigneurs également illustres par la naissance et par l'autorité, Othon et Ermet , que des questions d'Etat avaient divisés au point qu'ife se portaient réciproquement une haine implacable. Us tenaient continuellement leurs vassaux sous les armes non-seulement pour se défendre, mais pour attaquer leurs adversaires. Ni les prières de leurs amis, ni l'intervention des princes n'avaient réussi à calmer cette tempête qui menaçait la contrée d'une ruine entière. Celte ruine eut été inévitable sans l'heureux frein que mit enfin à la colère de ces hommes, si opposés en toutes choses, le seul sentiment sur lequel ils fussent d'accord. Tous deux professaient, à l'insu l'un de l'autre, une dévotion spéciale envers le glorieux martyr de Jésus- Christ, Thomas de Caulorbéri. Soir et matin , ils lui adressaient l'un et l'autre cette invocation : 0 Thomas, accordez-nous votre protection, et dirigez notre conduite, nos actes et notre vie. Opem nobis, o Thoma, porrige; mores, actiis et vitam corrige; et conduiseznous dans les sentiers de la paix, et in viarn pacis dirige.
Ce faible hommage suffit pour engager le Saint à avoir pitié d'eux. Une nuit donc, pendant l'octave de la Pentecôte, il apparut à Othon et lui dit : Comment se fait-il que vous ayez tant d'aversion pour un homme que j'affectionne tant? Vous avez sans doute oublié les grands biens dont vous m'êtes redevable. Je suis le martyr Thomas que vous invoquez chaque jour, pour obtenir la grâce de marcher dans la voie de la paix ; w. s. II. C
et cependant, vous faites une guerre acharnée à votre procliain. Je viens vous exhorter à venir, le septième jour do juillet, après l'octave des princes des Apôtres, à mon autel dans l'église de Saint-Martin, sur les confins de l'Artois ; vous vous ferez accompagner de votre fils Grosso'n. Je suis peiné de voir que vous avez laissé refroidir votre charité : Habeo adversiim te, quoi charitatem ttiam reliqidsli. (Apoc. 2. 4.) Si vous négligez ce rendez-vous, sachez que vous n'échapperez pas au jugement terrible des hommes qui font la guerre injustement. — Cela dit, le Saint disparut au regard d'Othon et alla se montrer de la même manière à Ermet. Il lui reprocha pareillement de haïr un de ses clients, de méditer la mort d'un homme qu'il avait pris sous sa protection ; ensuite il lui enjoignit de se rendre de son côté avec son fils Alméric, au lieu et au moment marqués pour Othon, le menaçant, s'il refusait, d'une punition éclatante.
Chacun des deux crut à l'apparition et exécuta l'ordre qu'il avait reçu, sans soupçonner que l'autre y eût aucune part. Ermet arriva le premier, à la tête d'une •compagnie de soldats, et il entra dans la chapelle de Saint-Thomas pour entendre la messe. Tout à coup survient Othon, aussi escorté de quelques troupes. Voyant son ennemi Ermet, à genoux, occupé du divin sacrifice, il alla prendre place' devant le maitre-autel , et là , détachant son épée, il la déposa sur le marche-pied et défendit à ses soldats de provoquer en aucune manière ses adversaires. Dès son entrée dans l'église, il avait été touché de cet esprit de charité qui réconcilie les ennemis et leur fait entendre ce doux langage : 0 hommes, vous êtes frères; pourquoi vouloir vous
faire du mal? ReconcUiabat eos in pace, dicens : viri, fralrcs estis, ut quid nocetis allerum'} (Act. 7. 2G.)
Cependant, on informe Ermct de l'arrivée imprévue d'Othon, lorsque dfljà ce dernier avait déposé son épée au pied de l'autel. Lui aussi sentit naître dans son cœur des sentiments de paix et de bienveillance envers son ennemi. Il tire donc également l'épée de son côté, la pose aux pieds de l'image de saint Thomas, et lui dit : grâces vous soient rendues, ô glorieux martyr, qui savez si bien rétablir la concorde entre les cœurs divisés. Oui, c'est vous qui m'avez enûn amené ici, pour embrasser un ancien ennemi qui redevient aujourd'hui mon ami. C'est à vous que revient l'honneur de cette réconciliation.
Le sacriQce terminé , Erraet sort de la chapelle ; Othon va à sa rencontre avec toutes les démonstrations possibles de la plus cordiale affection, auxquelles l'autre répond par les marques les plus tendres d'amitié. Ils s'embrassent et se serrent étroitement, comme s'ils avaient voulu faire passer leurs cœurs l'un dans l'autre; ils se saluent mutuellement du titre de serviteurs de saint Thomas, d'amis de ce glorieux martyr, comme le Saint lui-même avait daigné les désigner, l'un et l'autre, en leur apparaissant.
Leurs deux fils, Grosson et Alméric, se donnèrent aussi l'accolade, comme de bons frères qui se reverraient après une longue absence. Ensuite les deux comtes se tenant toujours par la main, voulurent assister à une seconde messe qui fut célébrée à l'autel de leur saint paciQcatcur. Ils Qrent de concert leurs offrandes au prêtre, en action de grâces de la faveur qui leur avait été accordée. Au moment où le célébrant fit la
cérémonie du baiser de paix, en disant : Pax vobis, ils renouvelèrent leurs embrassements. Enfin, s'élant fait remettre leurs épées qui étaient de grand prix, ils les déposèrent entre les mains de l'image du Saint, afin qu'elles fussent un monument durable de la cessation de leurs différends et de leur parfaite réconciliation.
Plût au Ciel que le saint archevêque renouvelât ces merveilles à l'époque où nous vivons ! Plût au Ciel qu'il intervînt auprès de la divine majesté, afin d'obtetenir par ses puissantes prières qu'une véritable paix règne entre les rois et les princes chrétiens ! Ut rerjibus et principibus chrislianis pacem et veram concordiatn donare dignetiir. (Prec. eccles.)
Th. Stapleton, de mirac. S. Thomas Canivar. -^ P. Anton. Danroult. S. J. Cath. hist. cap. 2. tu. 23. 539.