LE RAVISSEUR PRIS AU PIÈGE
Captio, quant abscondit, appréhendât eiim, et In laqiieum cadat in ipsum. Ps. 34. 8.
Qu'il tombe dans l'embûche qu'il a préparée et qu'il soit pris dans son propre piège.
Sur le point de raconter l'aventure d'un jeune homme qui fut pris, quand il croyait prendre, il me souvient d'avoir lu quelque chose d'analogue dans Aldobrand. {Liv. 2. des crustace'es.) Un pêcheur de Marseille avait, un soir, laissé sur le bord de la mer, sa barque chargée de poissons. U y avait là quel(}ues écrevisses de mer dont les pinces , comme on sait , accrochent les objets avec tant de force qu'il est impossible de les en arracher. Or, un renard, ayant senti de loin l'odeur du poisson, se glissa dans la barque abandonnée pour prendre part à la pêche. Mais ayant mis les pattes entre les serres des écrevisses, il y fut pris comme dans des ceps, sans pouvoir se dégager. Le pêcheur, revenant le matin, trouva donc que ses poissons avaient été à la chasse.
Le jeune homme que j'ai en vue eut un destin à, peu près semblable, pour avoir voulu jouer du renard. Une jeune demoiselle de Soria, appartenant à une famille noble et riche, vint à mourir à la fleur de l'âge. Bien qu'elle eût le désir de consacrer à Dieu .sa u. s. II. 32
virginité, ses parents l'avaient destinée à une raagniflque alliance; ils ressentirent un vif chagrin de sa perte, et en témoignage de leur regret, ils résolurent de lui faire les obsèques les plus splendides. Ils la revêtirent, non comme une morte, mais comme une flancée, des riches habits et des joyaux précieux qui avaient été à son usage, et ils la firent inhumer en cet état. Oh ! c'est bien ici qu'on peut appliquer le reproche de saint Jérôme aux riches ambitieux : Cur moriuos vestros auralu obvolvitis vestibus? Cur ambitio inter Inclus lacrymasque non cessât? An cadavera divilum, nisi in serico, putrescere nesciunt? (L. 3. ep. de V. Paul.) A quoi bon envelopper les morts dans des tissus d'or? Comment votre ambition ne disparaît-elle pas au milieu du deuil et des larmes? Est-ce que le cadavre des riches ne saurait pourrir, sinon dans la soie?
Assistait à ces funérailles somptueuses un jeune homme à la main légère, qui, voyant la richesse des vêtements mortuaires, jugea qu'ils seraient de bonne prise et feraient mieux son affaire que celle de la défunte. Plein de cotte idée, il eut la dévotion de passer la nuit suivante dans l'église. Quand tout le monde fut parti , il alla au tombeau , en souleva la pierre et en descendit les marches ; il se mit ensuite à dépouiller le corps et à faire un paquet de ses vêtements. Mais quand il voulut enlever le dernier, la jeune fille, comaie par un sentiment de pudeur, se leva sur son séant, et le saisit par la main avec une force irrésistible : Indigne voleur, lui dit-elle en même temps, quoi! tu ne respectes pas les morts? Tu as Taudace de troubler ainsi mon repos? Jamais pendant ma vie, un homme n'a pu voir mon visage à décou-
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vert,, et tu voudrais me dénuder après la mort? Tu paieras cher cet attentat. — Le malheureux larron, terrifié, répondit tout tremblant : Laissez-moi, laissez-moi, jamais plus je ne recommencerai. — Non, non, répondit la jeune fille, je ne te lâche pas. Tu es entré ici de ton plein gré; tu n'en sortiras pas comme tu voudrais. — t.e voleur la conjura avec larmes et gémissements, au nom du Ciel; il lui promit avec serment de s'abstenir à l'avenir d'une telle profanation.
Enfin la jeune fille, émue de ses larmes et de son repentir : Si tu veux, dit-elle, recouvrer ta liberté, il faut que tu me promettes, qu'au sortir de cette église, tu te rendras dans un monastère et que tu y prendras l'habit. Surprise par la mort, je n'ai pu exécuter le dessein que j'avais ; tu le fermas à ma place. — 11 en fit le serment. Remets donc mes vêtements, continua la jeune fille. — Et la chose exécutée, elle s'étendit de nouveau dans sa tombe, sans plus faire un mouvement.
Plus pâle que la mort, le jeune homme sort du caveau et va droit au monastère, appelé des Géants, qui était gouverné par l'abbé Jean, vieillard aux traits austères. Il frappe. L'abbé lui demande qui il est et ce qu'il désire. — Dieu, répond le jeune homme, m'envoie chez vous pour me faire religieux. — Cet état, jeune homme, ne vous convient pas, répliqua le vieillard ; il n'est pas aussi facile que vous l'imaginez. D'autres jeunes gens de votre âge ont essayé et n'ont pu soutenir les épreuves. — Le postulant, se mettant alors à genoux, raconta au milieu des larmes et des sanglots, la scène qui venait de se passer et la promesse qu'il avait faite. 11 ajouta qu'avci'
la grâce de Dieu et les prières de tant de bons serviteurs de Dieu, il deviendrait un disciple digne d'un si grand maître. ,
L'abbé comprit à ce récit que cette vocation venait du Ciel. 11 l'introduisit dans l'église et lui donna l'habit. Bien que pauvre et grossier, cet habit parut à notre jeune homme bien plus précieux et plus doux que ceux qu'il avait osé enlever à la jeune fille défunte.
Joan. Abbas in prato spirit. et Sophron. apud Joan. Marium Verdizotlum de Vit. SS. PP. l. 6. narr. 1 1 .