AVERTISSEMENTS AUX JUGES ET AUX JURISCONSULTES
Eriidimiiii qui judicatis tenant: servite Domino in timorc. Ps. 2. 10.
Instruisez-vous, vous qui jugez la terre, et servez le Seigneur avec crainte.
L'illustre martyr saint Cjprien déplorait en ces termes les injustices du barreau : Inler leges i])sas delinquitur, inter jura peccatur. Innocentia nec illic, ubi defenditîir, reseruatiir. Qui sedet crimina judicaturus, admittit, et, ut reus pereat innocens, fit reus judex. (Lib. 5. ep. 2.) On prévarique au sein même des lois; on pèche sur le siège même de la justice. L'innocence n'est pas en sûreté dans le lieu où on la défend. Tel
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est assis pour juger les crimes, et en commet luimême; et pour condamner l'innocent, le juge se fait coupable.
Pour prévenir ou combattre autant qu'il est en nous un si grave dérèglement, citons ici deux traits fort instructifs, empruntés, le premier aux annales des Dominicains, le second, à celles de l'ordre séraphique.
Le bienheureux Pierre Jérémie , qui était d'une noble famille de Palerme, fut envoyé à Bologne pour y faire des études de droit et prendre le doctorat. Ses progrès furent si rapides et si brillants qu'il fut reçu aux applaudissements de l'Université. Or, pendant qu'il se préparait à la défense de ses thèses, il entend tout à coup pendant la nuit frapper violemment à sa fenêtre. Un froid glacial parcourt ses membres. D'où pouvait venir ce bruit? La fenêtre était fort élevée au-dessus de la rue. 11 ne pouvait venir de là. Pierre se hasarde à demander : Qui est là? — Une voix effrayante lui répond au milieu des lamentations : Je sais l'âme de votre parent. Après avoir pris le bonnet de docteur, j'ai exercé la profession d'avocat ; dans cet état, j'ai défendu plusieurs causes injustes, et pour ce motif, j'ai été condamné aux peines éternelles par le Juge suprême. Je suis sur le point d'aller subir mon châtiment; mais auparavant, Dieu a voulu que je vinsse vous avertir de vous tenir en garde contre un tel malheur. Soyez sage à mes dépens.
Pierre fut si atterré de la vision, qu'il en trembla longtemps de tous ses membres. Revenu à lui, il se dit : A quoi pensé-je? Dieu m'avertit par un message effroyable de no point m'exposer à perdre mon âme, pour défendre les intérêts des autres. Au lieu d'étudier
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les lois, je ferais bien de m'appliquer à la pratique des conseils évangéliques. — Après avoir mûrement délibéré, il prit son parti. Le lendemain matin, au lieu de paraître, il envoya sa renonciation aux docteurs qui se disposaient à lui conférer le bonnet. Puis, il se rendit secrètement chez les Dominicains et demanda l'habit. L'académie apprit bientôt qu'il était admis dans Tordre. Professeurs et étudiants, tous voulurent assister à la cérémonie de sa profession, et autant ils témoignaient de regret d'avoir perdu un sujet si distingué, autant celui-ci marqua sa joie d'avoir échangé les palmes corruptibles de la science pour la couronne éternelle.
Le second fait est raconté dans les chroniques des Frères mineurs. Jean Parent, ayant quitté Pistoie pour se fixer à Rome, y avait acquis la réputation d'un habile jurisconsulte. Créé citoyen romain à cause de son mérite, il s'occupait de procès et d'affaires. Un soir qu'il était allé se promener dans un bois voisin de la ville, il vit un porcher qui se donnait beaucoup de peine pour faire entrer ses pourceaux dans l'étable ; il n'en venait pas à bout, les uns fuyant d'un côté, les autres de l'autre. Outré de dépit, il en vint aux imprécations, et se mit à dire dans sa colère, cliose qui ne peut s'entendre que des juges iniques : Puisséje vous mettre tous tout d'un coup dans l'étable, comme les juges entrent dans l'enfer 1 — A ce mot, les porcs de se précipiter tous à la fois, en se jetant les uns sur les autres , dans la dite étable. — A cette vue, notre jurisconsulte fut saisi d'une secrète horreur : Ou'ai-je entendu? qu'ai-je vu? se dit-il. Ah! il y a ici quelque avis du Ciel sur le danger que je cours.
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C'en est fait : Adieu, barreau ! adieu, clients ! je vous quitte et je renonce aux procès. — En même temps, il se dépouille de sa toge, et précipitant sa marche, il médite, s'il ne ferait pas bien d'entrer dans un couvent de Saint-François. C'est à quoi il se détermina Qnalement, et il y devint un parfait modèle de toutes les vertus religieuses. Dans la suite, il fut élu ministre général de tout l'Ordre, et en devint une des plus brillantes étoiles.
A ces deux faits , joignons-en un troisième tiré de la chronique des Augustins. Le vénérable Augustin d'Iterano était regardé dans le siècle comme l'oracle de la jurisprtidence. Un jour qu'il était à étudier une cause importante, il fut saisi d'une fièvre mortelle qui menaçait de le traduire au tribunal du souverain Juge. Il se mit donc à se replier sur lui-même et à examiner par quel moyen il poun^ait y défendre la cause de son salut, quels arguments et quels témoins il aurait à produire en sa faveur. Frappé de cette pensée que toute sentence doit être révisée à ce tribunal et que son jugement est sans appel, il se sentit pressé de changer d'état et d'ollice. A peine rétabli, il ferma ses codes, et se déguisant, il se rendit incognito chez les ermites de Saint-Augustin, où il demanda d'être admis en qualité de frère convers. Reçu selon son désir, il exerça dans l'Ordre les emplois les plus humbles, comme de balayer les cloîtres, de servir à la cuisine, d'aller à la quête, et autres semblables. Il se tenait ainsi caché, quand il plut au Seigneur de le découvrir à l'occasion ([ue voici.
Le couvent avait perdu, par suite d'un procès, une possession qui était sa principale ressource. Les reli-
gieux se voyaient par là réduits à la dernière indigence. Touché de compassion, Augustin demanda au père procureur papier et plume, afin d'écrire pour la révision de la cause. Le procureur se mit à rire, pensant qu'il maniait beaucoup mieux le balai que la plume. Cependant, sur les instances du frère, il lui procura ce qu'il désirait. Il marqua en peu de mots les raisons qu'on pouvait alléguer et cita les lois à l'appui ; le plaidoyer était si péremptoire que le procès fut gagné. Le procureur mit ce papier sous les yeux du juge Jacques dePayliare, qui était un jurisconsulte très-estimé à Sienne. Celui-ci l'ayant parcouru : C'est, dit-il, ou un démon, ou un ange, ou Mathieu d'Iterauo qui a écrit ce plaidoyer. (Augustin s'appelait dans le monde du nom de Mathieu.) — Non, répond le procureur; c'est l'œuvre d'un pauvre frère servant de notre monastère. — C'est impossible, réplique le docteur; je vais de ce pas visiter ce grand homme. — Il se rendit en effet au monastère, et après avoir adressé quelques questions au frère, il finit par reconnaître, sous le nom d'Augustin, le célèbre avocat Mathieu d'Iterano. Se tournant alors vers les pères, il leur dit du ton le plus pénétré : Gardez avec respect ce trésor et cet oracle de sagesse.
p. Domiri. Marias Marchesius. In Sacr. Diar. Dominic. 3 martii. — F. Lucas Vadirigas. In hist. Francise- l. 1. an. Ghristi 1211. — P. Jord. à Saxoiiia in V. fr. ereni. S. Aug. ap. Gran. Germ^ (liât. 7. ex. 67.
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SIMPLICITÉ d'un enfant PLUS SAGE QUE LA MATURITÉ
d'un vieillard.
Justitia simplicis dirigil viam ejus.
La droiture de l'homme simple le guide dans toutes ses voies. Prov. 11. i.
L'innocence fait les délices du cœur de Jésus. Nous en avons la preuve dans une pauvre petite flUe, nommée Dominique du Paradis. Née de pauvres cultivateurs, cette enfant avait reçu du Ciel une grande âme et avait été prévenue de grâces extraordinaires. A peine eut-elle achevé son premier lustre, qu'elle conçut un tendre amour pour le Sauveur du monde et la Reine du ciel, dont elle tenait l'image dans sa chambrette. Elle avait coutume de faire là ses prières avec une piété au-dessus de son âge. Souvent, elle allait cueillir les plus belles fleui's du jardin, et en formait des bouquets dont elle ornait l'image de Jésus et de Marie. Ce pieux hommage plut tant à la Vierge-Mère , qu'elle étendait quelquefois la main pour prendre ces fleurs et en faire respirer le parfum à son divin Enfant. Quelquefois le saint Enfant rejetait ces fleurs sur la tète et dans ' le sein de la petite fille, aûn qu'elle jouît à son tour de leur parfum. Ce parfum lui ôtait le sentiment des plaisirs terrestres et lui en donnait même du dégoût, surtout quand elle y voyait une ombre de péché. Elle
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était dès lors d'une extrême vigilance pour éviter tout ce qui aurait pu altérer, même légèrement, la candeur de son âme. Donnons un trait qui montre sa délicatesse. Etant un jour indisposée, sa mère voulut lui faire manger un peu de viande. C'était un vendredi. L'enfant obéit simplement; mais ensuite il lui vint une inquiétude d'avoir transgressé la défense de l'Eglise; elle fut tellement tourmentée de cette peine qu'elle ne savait plus trouver de repos. Elle eût voulu aller sur-le-champ se confesser; mais, malade, comment aller à l'église? et puis, n'ayant personne à sa disposition, comment le faire venir? Elle était donc trèsaflligée , se croyant dans la disgrâce de son Jésus. Heureusement, il lui vint à la pensée un excellent expédient. Elle avait remarqué que les femmes de son village, avant d'aller s'agenouiller aux pieds du confesseur, commençaient par se prosterner devant un autel où l'on voyait l'image de la Vierge avec son divin Fils. Comme ces femmes remuaient les lèvres en priant, la bonne petite pensa que c'était leur confession qu'elles faisaient là, d'abord, avant d'aller au prêtre. Dans l'impossibilité où elle se trouvait de se confesser à celui-ci, elle jugea donc qu'elle pourrait du moins le faire à l'image de Jésus et de Marie. Elle se lève, comme elle peut, et va faire sa confession qu'elle accompagne de soupirs et de larmes. Elle s'attendait qu'elle allait voir Jésus et Marie lever la main et faire le signe de la croix pour l'absoudre à la manière des prêtres. Voyant qu'ils ne remuaient pas, elle en ressentit un nouveau chagrin, parce qu'elle en conclut que sa faute n'était pas si facile à pardonner. Elle se remit donc à pleurer et à gémir pour en obtenir le pardon.