‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 49 sur 54 · LE JEU DES SAINTS A POUR BUT LK GAIN DES AMES · texte numérisé non relu

LE JEU DES SAINTS A POUR BUT LK GAIN DES AMES

Liidcbant coram Deo omiil rlrtiite.

I Paralip. 13. 8.

Ils jouaient en présence de Dieu de tout coeur.

La sainteté ne se montre pas toujours rigide et austère au point de fuir les conversations, de haïr les délassements et de ne se plaire que dans la solitude et dans l'exercice de la pénitence' et des macérations. Elle se permet quelquefois de prendre part à d'innocentes et joyeuses récréations et à converser agréableraeïit avec le prochain. Que d'autres louent la gravité de saint Bernard que ses religieux ne virent jamais rire.

LSX.WUl'^ MERVIiILLE. 405

Je veux ici rappeler une de ses condesceridunces. Que mes lecteurs n'aillent pas pourtant se scandaliser de lui voir manier des dés.

Le Saint, à peine rétabli d'une maladie, voyageait un jour, monté sur un beau coursier, que lui avait donné un bienfaiteur de son monastère. Cbemin faisant, il rencontra un de ses amis qui s'étonna de le voir si bien équipé. Celui-ci ût route avec lui. Père Bernard, lui demanda-t-il tout en chevaucbant, comment se fait-il que vous ayez un si beau ciieval? Je ne suis pas joueur; mais je risquerais volontiers ce que j'ai de mieux et ma personne même pour en gagner un pareil. S'il était en d'autres mains, je ferais volontiers un défi à son propriétaire. — Le Saint, entendant qu'il était prêt à se risquer lui-même , répondit : Et moi, je ne refuserais pas de jouer ce cheval, si je savais le jeu. — 11 ne faut ni art ni science, répliqua l'ami, pour jeter sur une table quelques dés, et voir qui des deux fera le plus de points. — S'il en est ainsi, reprit le Saint, j'accepte le défi ; mais prenez garde à la promesse que vous avez faite : si je perds, je vous abandonne à l'instant le cheval; mais si je gagne, je veux que de votre côté vous vous livriez à ma discrétion pour faire de vous selon que Dieu m'inspirera. Qui sait s'il ne vous sera pas plus avantageux de perdre que de gagner ?

La convention est faite. Ils poursuivent leur route jusqu'à un certain lieu. Là, le joueur se hâte de tirer de sa poche quelques dés, et renouvelle sa demande. Bernard lui dit qu'il lui cède l'avantage de tirer le premier. L'autre jette trois dés et tire un boa

numéro. Déjà il se croit vainqueur et il met la main sur la bride du cheval. Doucement , mon ami , lui dit le Saint; ne chantez pas victoire avant la fin de la bataille. Vous savez bien que les dés contiennent un chiffre plus haut que le vôtre. Laissez- moi tirer à mon tour. — Il jette les dés, et Dieu lui dirigeant la main, il emporte tous les points.

A ce coup, son compétiteur demeura interdit; il retira la main de la bride du cheval, s'avoua vaincu et se déclara prêt à accomplir la convention : Me voici, mon père, entre vos mains. Je vois clairement que Dieu veut me faire quelque grande grâce par votre moyen. — Le saint abbé, l'embrassant avec tendresse, l'invita à se rendre avec lui à Clairvaux. Là, voyant son changement et ses saintes dispositions, il lui donna l'habit religieux. Le novice s'appliqua avec ardeur à la perfection. 11 devint im miroir de vertu et d'observance religieuse.

Heureux joueur qui, en perdant une partie, a gagné la vie éternelle, que la victoire lui eût peut-être fait perdre.

L'exemple de saint Bernard fut imité avec le même succès par saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus. Etant à Paris, il tâchait par toute sorte d'industries de gagner des âmes. Dans ce dessein, il alla faire visite à un certain docteur en théologie. 11 le trouva s'amusant à jouer au billard avec un ami. Reçu avec beaucoup de civilité, il s'approcha du billard pour voir la partie. Le docteur, soit pour faire honneur à son visiteur, soit pour son propre amusement, l'invita à faire une partie avec lui. Le Saint s'excusa fort poliaienl sur son inhabileté, attendu qu'il

u'avait jamais manié les instruments du jeu. Mais le docteur insiste. Ignace de son côté se sent inspiré d'accepter : Soit, dit-il, Monsieur, je me rends à votre invitation. Toutefois je voudrais jouer pour quelque chose, car les pauvres comme moi, n'ont pas le moyen déjouer comme passe'-'temps. Mais parce que je suis pauvre, je n'ai que ma personne, et je la mets en jeu. Si je perds, je vous servirai un mois avec obligation de faire tout ce que vous jugerez bon; mais si je gagne, vous, par contre, vous serez obligé de faire pendant le même espace de temps tout ce que je désirerai de vous. Et je vous déclare que je ne vous prescrirai rien que pour votre profit et votre consolation.

Dieu qui avait inspiré cette proposition au Saint, la fît goûter du docteur, d'autant plus que celui-ci se tenait bien assuré de la victoire. Les voilà donc à l'œuvre. Ignace, à qui il fallut d'abord apprendre à tenir la queue, passa immédiatement maître, et ne manqua pas une seule bille. Le docteur y mit aussi toute sa science, mais il ne put réussir une seule fois : Ignace! s'écria-t-il à cette vue, ce ne sont pas là de vos coups, mais des coups de providence. Je reconnais ici la main victorieuse de Dieu qui veut que je me soumette à votre direction. Je me rends; me voici à vos ordres ; faites de moi ce qui vous plaît. — Alors le Saint ajouta en souriant : Et moi je vous accepte avec la confiance que Dieu m'aidera à vous rendre à vousmême avec usure. Je ne vous demande que de passer un certain temps dans les exercices spirituels que je vous proposerai. — Le docteur agréa ce parti. Il se mit à méditer un mois entier sous la direction d'Ignace, mais avec tant de profit et de consolation (ju'il avoua

n'avoir jamais rien expérimenté de semblable. U bénissait le jour où il avait perdu au jeu, parce qu'il n'eût pas mieux réussi , disait-il, quand il aurait gagné le royaume de France,

Ah 1 si tous les jeux avaient de si heureux résultats, saint Jean Chrysostôrae n'eût pas eu sujet de les condamner, comme entraînant la perte de trois choses précieuses, savoir : l'argent, le temps et l'àme.

F. Valerius Venetus. In prato florum, l. 1 . de ludo, et Henricus.- In Specl. ib. cit. — P. Daniel Bartolus S. J. In Vita S. Ijnalii, l. 1 . in fine.

r.XXXlX" MERVEILLE.

LA CUAnriÉ ET LA DOUCEUR CONVERTISSENT LES GRANDS PÉCHEURS.

Charilas opcrit multitiidincm peceiitorari.

Page 1