‹ Les merveilles divines dans les saints du Moyen ÂgeChapitre 9 sur 54 · LA MAIN QUI FRAPPE LE PÉCHEUR, LE GUÉRIT PAR LA PÉNITENCE · texte numérisé non relu

LA MAIN QUI FRAPPE LE PÉCHEUR, LE GUÉRIT PAR LA PÉNITENCE

Vulnerat et medctur, percutit et manus ejiis snnabUHt. Job. 5. 18.

Il blesse et il guérit, il frappe et ses mains cicatrisent les blessures.

Les poètes ont feint que la lance d'Achille avait la propriété de guérir comme de blesser :

Si feril iralus, sanat placatus Acliilles, Atque eadem vulnus, quod dédit, hasia lenal.

Si Achille blesse en courroux, il guérit apaisé, et sa lance ferme la plaie qu'elle a faite elle-même. Quoi qu'il en soit, l'histoire atteste qu'il en fut réellement ainsi de la main du grand patriarche saint l3enoU, car

elle eut la vertu de guérir, après avoir blessé. Nous en tirerons une preuve remarquable de la vie de saint Henri, empereur. II n'était que duc de Bavière, et n'avait pas encore été élevé à l'empire. Un jour donc qu'il voyageait avec une nombreuse escorte de chevaliers, il alla demander l'hospitalité dans un monastère de Saint-Benoit, où il fut accueilli avec toute la charité et les égards dus à son rang. Là, il souffrit qu'on transformât en écurie pour ses chevaux une salle où les religieux avaient coutume de s'assembler pour tenir chapitre. Le saint patriarche ne put voir du ciel cette inconvenance sans un vif déplaisir. La nuit suivante, il apparut en songe à Henri avec un air mécontent, et le reprit sévèrement du peu de respect qu'il avait pour lui et pour ses fils spirituels, en profanant un lieu consacré à des exercices de religion et de pénitence. De la réprimande, il passa au châtiment, et lui donna sur le flanc un coup de la verge qu'il tenait en main. A l'instant, le duc sentit circuler comme du feu dans ses entrailles, et à partir de là, il commença à souffrir de la gravelle, et -dans la suite, la pierre se forma et lui causa de terribles douleurs. S'étant levé, il reconnut et déplora sa faute, il en demanda humblement pardon au Saint , et tâcha de l'apaiser par toute sorte d'hommages et à force de présents qu'il fit aux monastères de son ordre.

Deux de ces présents sont dignes d'être mentionni's. Le pape Benoît VIIl, en conférant le diadème impérial à Henri, lui offrit solennellement à Rome, une pale d'or, ornée de pierres précieuses, et surmontée d'une croix. Cette pale représentait la Mappemonde et faisait entendre tju'Henri était établi chef de l'empire, afin

qu'il le gouvernât sous l'égide de la croix. Le monarque admira ce présent et l'agréa de très-bonne grâce; puis il l'envoya par les mains d'un de ses seigneurs au monastère de Cluny, qui était de l'ordre de Saint- Benoît: cette image de la Mappemonde, dit-il, convient mieux à ces bons religieux qu'à moi, parce qu'ils ont renoncé généreusement au monde et qu'ils lui sont supérieurs par le mépris qu'ils en font.

Une autre fois, il ùta son diadème de son front, et, tout enrichi qu'il était de perles précieuses , il le fit encore offrir au même monastère, pour signifier qu'il soumettait son empire et sa personne aux ordres et à la protection du saint patriarche.

Mais peu satisfait de ces témoignages de piété, il voulut se transporter en personne au Mont Cassia pour y révérer le tombeau du Saint, et le prier de vouloir bien le délivrer des douleurs atroces que la pierre lui faisait souvent souffrir : c'est, se disait-il, la main de Benoît qui m'a puni coupable, c'est la main de Benoît qui me soulagera pénitent.

Lorsqu'il y fut arrivé, Dieu, voulant que la grâce lût d'autant plus éclatante, permit que l'empereur endurât des tourments plus cruels que jamais, si bien qu'il fût bientôt réduit à toute extrémité. Se voyant à deux doigts de la mort, le prince redoubla ses supplications au Saint, et loin de désespérer, il conçut au contraii'e une confiance plus vive de sa guérison ; car il n'ignorait pas les miracles sans nombre que le Ciel avait opérés en ce lieu pour la gloire du Saint qui y avait mené une vie angélique. Sa confiance ne fut point trompée. Une nuit, pendant qu'il était entre somme et veille, il lui sembla voir saint Benoît qui

i24 XXn"^ MERVEILLE.

lui demandait d'un air de conjpassiun et d'intérôt de qnoi il souffrait. Le prince lui ayant répondu , le Saint reprit : Puisque vous avez mis votre confiance en Dieu et en son serviteur, voici que je viens par l'ordre du Ciel pour vous guérir. — En disant ces mots, le Saint parut lui faire une légère incision au côté, puis passer la main droite par cette ouverture, et retirer une grosse pierre qu'il lui remit entre les mains, en signe de la grâce qui lui était faite. Ensuite, touchant très-délicatement la plaie, il la ferma et disparut. L'empereur s'étant éveillé complètement, et cherchant à s'assurer si sa vision n'était qu'un songe ou hien si elle était une réalité, s'aperçut qu'il tenait la pierre en main, et toute souffrance avait cessé.

11 appela donc d'une voix joyeuse ses courtisans qui se tenaient dans l'antichambre, et leur raconta la merveille que Dieu venait d'opérer en sa faveur par l'intervention de saint Benoît. Ceux-ci changèrent leur tristesse en joie, et céléhrèrent cette guérison avec les plus vifs témoignages d'enthousiasme. Mais le prince, jaloux d'en rapporter toute la gloire à Dieu, les engagea à supplier de concert avec lui son médecin et son avocat céleste, de vouloir bien être lui-même l'interprète de sa reconnaissance auprès du Seigneur, comme il avait été l'instrument de ses ineffables bontés à son égard.

Dès ce moment, il quitta le lit, pleiîi de vigueur et de santé ; puis il demanda qu'on réunît les rehgieux au chapitre, afin de faire l'éloge du Saint et de célébrer sa gloire dans le lieu même où il l'avait jadis offensé par inconsidération. Là, il leur montra la pierre extraite miraculeusement de ses entrailles, ce

XXVe MERVEILT.E. 12^)

qui les remplit d'une pieuse admiration ; il donna mille louanges et raille bénédictions au Saint qui avait été son libérateur, et lui exprima toute sa reconnaissance, de ce que, après avoir puni sa faute dans un de ses monastères, il avait récompensé dans un autre la sincérité de son repentir.

Enfin, en témoignage de sa gratitude, il fit offrir à l'abbé divers objets de vaisselle en or, en argent, et en pierres précieuses, ainsi que des étoffes précieuses pour orner l'église et l'autel de Saint-Benoît; il protesta qu'il y laissait son cœur, en retour de la pierre qu'il emportait avec lui, comme souvenir perpétuel de la grâce reçue et comme gainant irrécusable du miracle opéré par le Saint. Lapis iste vobis eril in tcsLimonium, ne forte postea negare velitis. (Josué. 24. 17.)

Laurent Surius, 16 juillet. Vie de S. Henri, empereur. — Ranuce Pic Spec. princip. p. 2. 1. 1 .

VISION TERRIBLE d'un PÉCHEUR OBSTINÉ.

Tcrrebis me per somnia , et per visiones horrore concuties. Job. 7. 14.

Vous m'effraierez par des songes, et vous me frapperez d'iiorreur'par des visions.

Quand uùe âme a vieilli dans l'habitude du péché, ni les promesses ni les menaces ne sont capables de l'amollir; il ne faut rien moins qu'au miracle de la

H. s. II. <ji

grâce. Entre une multitude d'exemples, celui de Pierre Diaz, évèque de Rodrigue, en Espagne, nous semble mériter d'être ici rapporté. Ce prélat avait malheureusement conservé dans Tépiscopat les habitudes vicieuses qu'il avait contractées dans le siècle. Mais malgré des penchants et des défauts tout à fait indignes de son caractère, il eut toujours une grande dévotion pour le séraphique père saint François. Il pratiquait en son honneur certains exercices de piété, et faisait d'abondantes aumônes à ses religieux.

Or il arriva, Fan mil trois cent quarante-trois, que cet évèque étant tombé dans une maladie mortelle, son domestique qui se tenait dans l'antichambre , fut témoin d'une vision effroyable. Il vit une quantité de corbeaux noirs et hideux voltiger sur le trône épiscopal et mettre en pièces les ornements pontificaux de son maître. Alors se montra une frère mineur qui se plaçant derrière le trône, chassait de la main ces vilains oiseaux. Ce frère s'adressant au domestique : Va, lui dit-il, et dis à ton maître qu'il se confesse de ses péchés, et en fasse pénitence; car ces corbeaux sont des di'mons qui, après avoir déchiré ses vêtements, en viendront à déchirer ses chairs. — Le serviteur entre de grand matin dans la chambre du prélat, lui fait part de la vision et s'acquitte du message dont le frère l'a chargé. Mais son maître se moqua de l'avis et dit d'uQ ton dédaigneux qu'il n'était pas assez grièvement malade pour avoir besoin de confession. C'est la réplique ordinaire des pécheurs obstinés, alors même qu'ils sont le plus dangereusement malades.

Trois jours après, le même serviteur eut une seconde vision. Il lui parut voir des dogues affamés qui

XXV*" MKRVEILLE. i'il

attaquaient révoque à belles deuts, pendant qu'il siégeait sur son trône; et ils l'auraient dévoré, si le même frère n'était venu à son secours et n'avait chassé ces mâtins voraces. Le frère dit encore au serviteur : Retourne trouver ton maître, et réitère-lui l'avis de se confesser ; car les monstres infernaux vont l'assaillir pour lui ravir la vie et l'âme tout ensemble. Le serviteur ne manqua pas de faire la commission et de rapporter point par point ce qu'il avait vu. Vous croyez sans doute, mon cher lecteur, que le prélat fut touché et atterré de ce nouvel avertissement. Hélas ! ce qui devait servir à amollir son obstination ne fit que l'accroître. 11 regarda cette vision comme le songe d'un cerveau malade.

A peine trois autres jours s'étaient-ils écoulés, qu'une troisième apparition plus terrible que les premières vint frapper les regards du }}Qn serviteur. Un grand feu paraissait allumé dans la cheminée de la salle ; une chaudière pleine de soufre et de poix était en ébullition. Autour du feu se tenaient d'affreux démons tout noirs de fumée, qui, armés de crochets, tâchaient de saisir l'évéque pour le jeter dans cette chaudière bouillante. Mais le frère qui à deux reprises déjà l'avait sauvé, le protégea encore cette fois. Puis il insista auprès du serviteur pour qu'il retournât sans délai auprès de son maître et lui racontât cette troisième vision, en lui signifiant de ne plus différer davantage à se coiifesser, car il ne lui restait plus que quelques heures avant de comparaître au tribunal du Juge éternel. Le serviteur lui répondit : Mon père, déjà je l'ai averti deux fois de votre part ; soyez sûr qu'il ne me cioira pas ; si vous ne me donnez quelque signe qui

puisse le convaincre. — Eh bien! reprit le frère, approche donc et trempe le bout du doigt dans cette chaudière, afin qu'il porte la trace du feu et de la poix. Ne crains pas; car tu n'en ressentiras aucune douleur. Après cela, tu iras à ton maître, et tu lui diras : François d'Assise, potir qui vous avez tant de dévotion, m'a enjoint trois fois de vous avertir en son nom ; et maintenant pour preuve de la vérité, il veut que je vous montre ce doigt tout noirci de soufre et de poix ardente. La chaudière est en pleine ébullition et toute prête à vous recevoir, si vous ne vous hâtez de faire une sincère pénitence de vos péchés. — En entendant de telles menaces et surtout à la vue de ce doigt brûlé, l'évèque fut saisi d'horreur, et rentrant en lui-même, il manda sur-le-champ un confesseur, se confessa à contre-cœur , et la confession à peine achevée, rendit soudain les derniers soupirs.

Les frères et les cousins du prélat virent cette mort sans trop de chagrin.' Ils en firent mystère, jusqu'à ce qu'ils eussent eu le temps de se partager et d'emporter ses dépouilles. Cela fait, ils le firent transporter solennellement à sa cathédrale, pour lui faire de magnifiques obsèques. Or, pendant qu'un nombreux clergé chantait autour du catafalque loftice des morts, teut à coup Tévêque se lève et s'assied sur le cercueil, à la grande stupéfaction des assistants qui, dans leur efTroi, songent à prendre la fuite. Mais il leur dit d'une voix sépulcrale ; Ne fuyez pas, vous n'avez rien à craindre; j'étais réellement mort, mais grâce à Dieu, je reviens à la vie. Sachez qu'à l'instant où mon âme quitta le corps, elle fut présentée au tribunal de Dieu; elle devait subir une sentence d't^tcrncUe damnation, parce

que la confession que j'ai faite n'était pas accorapagnée d'une douleur sincère et surnaturelle, mais inspirée par la crainte servile de la mort, sans égards pour l'offense de Dieu. Mais mon 'miséricordieux père saint François, à qui j'ai toujours été affectionné, a fait intervenir ses humbles et ferventes prières, et m'a obtenu une grâce extraordinaire qui a suspendu les foudres de la divine justice. 11 a allégué en ma faveur trois choses : Premièrement, la grande dévotion que j'ai toujours eue pour lui; secondement, les fréquentes aumônes que j'ai faites aux pauvres; troisièmement, ma ferme confiance dans la miséricorde divine et dans les mérites du sang de Jésus-Christ. Pour ces motifs, le souverain Juge a daigné me faire la grâce, par un privilège tout à fait singulier, de me rendre la vie ; il m'accorde un sursis de vingt jours pour faire une vraie pénitence. Au bout de ce temps, je mourrai définitivement et comparaîtrai de nouveau au redoutable tribunal.

Cela dit, il fit chercher ses vêtements, et descendit de son lit funèbre. Le peuple et le clergé lui firent l'accueil que suppose un tel prodige. Le même jour, qui était celui de la translation du corps de saint François, il monta en chaire et fit une prédication très-pathétique dans laquelle il débuta par déclarer à ses nombreux auditeurs le prodige dont il avait été l'objet, ce qui toucha tout le monde jusqu'aux larmes. Ensuite, il exalta la puissance, la bonté et la charité de son séraphique père avec une onction si pénétrante qu'il inspira à tous une tendre dévotion pour lui. De retour à son évêché, il eut soin de retirer des mains de ses proches ce qu'ils avaient emporté de sa succès-

sion, et en fit de larges aumônes aux pauvres, aux hôpitaux et aux églises. Enûn, il se livra tout entier aux exercices d'une austère pénitence, accompagnée de prières continuelles; et il redoubla toujours de ferveur, à mesure qu'il voyait approcher le terme. Il se munit ensuite des derniers Sacrements, exhorta son clergé à la perfection, bénit son peuple, et rendit pieusement son âme à son Créateur.

On l'enterra solennellement dans la cathédrale de Rodrigue. Sa tombe est fort belle. Elle est placée sous la voûte de la grande chapelle. On y voit son portrait en relief; il e§t revêtu des ornements pontificaux. Au-dessous, on lit cette courte épitaphe qui perpétue la mémoire du miracle :

Hicjacet Episc. Petrus Dias,

quem olim a morluis suscilavit

Divus Franciscus.

Ci-git Monseigneur Pierre Diaz.

qui fut ressuscité d'entre les mons

par saint François.

Considérez ici, pieux lecteur, d'une part, la confiance que vous devez avoir dans le recours aux Saints d'autre part , la crainte que doivent vous inspirer l'attache au péché et l'abus du sacrement de Pénitence. 11 est certain qu'on ne peut compter sur un privilège extraordinaire. Les miracles, en fait de convei'sion, ne peuvent nous servir de règles. En effet, c'est un axiome de droit ti^u'on ne doit regarder comme règle que ce qui ne sort pas des lois commuoes. Quœ a jure communi exorbitant, nequaquavi ad consequentium sunt trahenda. (De reg. jur. in 6.) Or, la loi commune, le droit commun, c'est que celui qui

XXVI*" MERVEILI.R. 131

diffère sa converdion jusqu'à la mort, meurt dans riinpéuitonce.

P. Marc (le Lisbonne. Chroniq. des Frères min.

XXVle MERVEILLE.

LA CONSTANCE d'uNE VIERGE VICTORIEUSE ■DE TOUS LES ASSAUTS.

Ccrtamen forte dédit illi, ut vinceret.

Le Seigneur l'a soumise àde grands combats, pour qu'elle remportât la victoire. Sap. 10. 12.

Le Dante, dans son troisième chant sur le paradis, feint d'avoir vu, parmi les chœurs des bienheureux, la jeune et illustre vierge Piccarda, qui lui raconte les épreuves qu'elle eut à subir sur la terre, et la gloire dont elle jouit au ciel.

Pour qu'on puisse démêler la véritable histoire de cette liéroïne d'avec les ornements de la fable, nous allons la rapporter ici d'après les chroniques de l'ordre séraphique. Piccai'da, fille de Simon Donali, un des principaux seigneurs de Florence, fut douée de tous les avantages de la nature et de la grâce qu'on peut désirer dans une jeune personne. Dès son enfance, elle fit preuve d'un jugement sohde, s'attacha aux exercices d'une piété, exquise, et forma le projet de consacrer sa virginité à l'Epoux céleste. Mais comme elle était d'une beauté rare, les principaux cavaliers de la ville ambitionnaient sa main et cherchaient tous les moyens

132 XXVI« MERVEILLR.

de l'obtenir. Ces recherches lui déplurent singulièrement; elle était d'autant moins contente d'elle-même qu'elle plaisait davantage au monde. Ses parents, qui la chérissaient comme la prunelle de leurs yeux, la promirent pour épouse à un jeune seigneur également distingué par sa naissance et ses richesses. Cet engagement causa un indicible chagrin à la demoiselle, qui nourrissait des pensées bien différentes dans son cœur. Aussi, pendant qu'on faisait les préparatifs des noces et qu'on disposait la corbeille de mariage, elle se détermina, par une inspiration d'en-haut, à déserter la maison 'paternelle. Sans donc en dire un seul mot à ses parents, elle part à la dérobée, n'ayant d'autre compagnie que son ange gardien, et s'en va au monastère de Saint-Pierre, où un grand nombre d'illustres vierges vivaient sous la première règle de Sainte-Claire. Elle sut si bien exposer sa cause, qu'elle fut admise sans retard dans l'intérieur du cloître, où elle changea son nom de Piccarda en celui de Constance. Elle se montra digne de ce nouveau nom par l'invincible générosité avec laquelle elle résista à toutes les attaques qui lui furent livrées, afin de la faire renoncer à sa sainte détermination. En effet, son père et son frère, profondément blessés de sa fuite, firent des recherches actives, et étant parvenus à découvrir sa retraite, n'omirent aucune tentative pour la ramener dans le siècle.

Us essayèrent d'abord de la gagner par les flatteries et les promc ses les plus propres à éblouir : elle pouvait, lui dirent-ils, devenir la première dame de Florence. Ce moyen ne réussissant pas, ils en vinrent à des reproches acerbes, l'accusant de déshonorer sa

famille; ils euretit même recours aux* menaces, lui déclarant qu'après l'avoir tirée de vive force de son couvent, ils la traiteraient en esclave. Mais tout fut inutile; la jeune vierge fut également insensible aux prières et aux menaces, comme une montagne qui se rit des tempêtes et un rocher qui se joue des vagues.

Vo\ant donc que tous leurs discours n'étaient pas capables d'ébranler sa constance, ils résolurent d'employer la violence. Son frère, nommé Fores, jeune homme d'un caractère bouillant, entreprit de l'enlever de vive force. Une nuit donc, ayant escaladé le mur du monastère , il entra dans le cloître, suivi d'une bande de soldats, et ayant surpris sa sœur, il la fait enchaîner malgré ses protestations et ses larmes. Ses gens l'emportent au dehors par le même chemin par où ils étaieiit venus, et l'emmènent au logis paternel. Là, on lui arrache sa tunique de serge et on la revêt d'un magnifique manteau nuptial. Ses pauvres consœurs furent doublement désolées et de l'affront qu'on avait fait au saint lieu et de la perte d'une si digne religieuse. Elles adressèrent donc de ferventes prières au Seigneur, pour qu'il voulût bien l'assister dans une épreuve si critique. La jeune personne une fois ramenée dans sa famille, ses parents ne cessèrent plus de l'obséder et de déployer tous les genres de manœuvres, caresses, promesses, crainte, menaces, afin de la décider à se marier. Mais rien ne put triompher de cette âme virginale ; elle répondait à tout : Je suis fiancée au Roi du ciel; je vous laisse à juger si je dois l'abandonner pour un seigneur de la terre; jamais je ne m'y résoudrai, quelles que soient vos promesses ou vos persécutions. — Néanmoins ses

M. s. II. 12

134 XXVl* MERVEILLE.

parents ne se désistèrent pas de leur dessein. Tout étant prêt pour la noce, le père fixa le jour de lu cérémonie.

La jeune personne en étant informée, en conçut un extrême chagrin, et elle se serait évanouie de douleur, si elle n'avait été soutenue par l'espérance que Dieu lui viendrait en aide. Le matin du jour fixé, elle s'adressa avec toute la ferveur possible à son céleste Epoux : Mon très-doux Seigneur, lui dit-elle, vous à qui j'ai consacré tout mon cœur, ah ! ne souffrez pas que l'holocauste que je vous ai offert de ma personne vous soit ravi par un homme mortel, et que la perle de ma virginité tombe dans la fange! Je vous en supplie, ô l'Epoux bien -aimé de mon âme, faites que cette lîeauté, quelle qu'elle soit, qui m'est en horreur autant .qu'elle plaît à des yeux mortels, soit ternie par une * infirmité hideuse; que mon pauvre corps soit couvert d'ulcères et de plaies ; qu'il exhale même une odeur si insupportable que tous m'aient en ajjomination et m'évitent jusqu'à mon dernier soupir. Je ne vois pas de moyen plus efficace pour garantir la consécration que je vous ai faite de mon cœur et mettre ma virginité à l'abri de toute atteinte.

Une prière si héroïque pénétra soudain jusqu'au Ciel et obtint immédiatement son effet. Au moment où toute la maison se livrait à l'allégresse, ne songeant qu'à la fête qui allait avoir lieu, la jeune fille reçut du Ciel la nouvelle que ses vœux étaient exaucés, et que sous peu de jours , la solennité du mariage serait changée en deuil et en larmes. Ce jour-là même, elle eut im accès de fièvi^e qui fut comme l'avant-coureur de la révolution qui devait s'opérer; en pou de temps,

tout son corps se couvrit de pustules affreuses d'où sortaient du pus et des vers. La généreuse jeune fille les regardait comme les perles et les fleurs de sa virginité. Tous en la voyant étaient émus de compassion ; elle seule se réjouissait dans son cœur, bénissant Dieu de la grande grâce qui la délivrait d'une alliance profane. Au bout de huit jours de souffrances continuelles , endurées avec une invincible patience , et même avec une joie sensible, elle fut réduite à la dernière extrémité. Dans cet état, elle demanda à ses parents d'être revêtue de l'habit de Sainte-Claire, aDn de mourir du moins, puisqu'elle n'avait pu vivre sous ce costume; elle les pria aussi de la faire inhumer dans le caveau des religieuses, pour jouir après sa mort de la compagnie de celles avec qui on ne lui avait pas permis de vivre. Après avoir obtenu ces grâces, elle expira paisiblement, la sérénité sur le front, la joie au cœur, le doux nom de Jésus sur les lèvres, et elle alla ainsi jouir à jamais des noces du céleste Epoux,

Qui pergit inter liUa

Septus choreis virgintim,

Sponsus decorus yloria,

Sponsisque reddensprœmia.{Eymneûes vierges )

De cet Epoux qui se promène parmi les lis, entouré du chœur des vierges; de cet Epoux brillant de gloire qui récompense si magnifiquement ses chastes épouses.

P. Marc de Lisbonne. Chroui'iue des Frères mineurs. 2 part. Uv. 2. chap -îi.

DIEU MAXIfESTE SA PROVIDENCE DANS LES CAS DÉSESPÉRÉS.

Adjutor in tribulationibus, quœ invenerunt nos nimis, (Ps. -15. 1.)

Dieu est notre secours au milieu des tribulations qui nous accablent.

Alonzo Zuazo, seigneur espagnol d'une piété éminente, dut la conservation de ses jours à des prodiges de plus d'un genre, Dieu le destinant à détruire Tidolàtrie et à propager la vraie foi dans un grand nombre de lieux. Il faisait voile vers la Nouvelle-Espagne sur un grand navire, chargé de cinquante-cinq passagers, lorsqu'au milieu d'une nuit obscure, il fut surpris par un des plus furieux ouragans qui aient jamais bouleversé l'Océan. Nulle espérance de salut ne restait aux pauvres navigateurs que la confiance en Dieu. Sur les exhortations d'Alonzo, tous se mirent en prière; ils invoquèrent surtout la Reine du ciel, en lui redisant les strophes deV Ave maris Stella. L'embarcation, presque engloutie dans les flots, revint alors à la surface, et un rayon de lumière apparut pour guider sa marche. Enhn, poussée par la violence du vent, elle alla se briser contre les ccueils, et une partie des passagers ainsi qu'une grande quantité de marchandises devinrent la proie des vagues. Quarante-sept échappèrent au naufrage, en grimpant sur les rochers ; mais les

XXVn^ MERVEILLE. \21

vagues en fureur les poursuivirent dans cette retraite, et en arrachèrent quelques nouvelles victimes. Vers le milieu du jour, le calme venant à renaître, ce danger s'éloigna, mais pour faire place à un autre qui n'était pas moins critique. Ces roches dépouillées n'offraient pas un seul brin d'herbe pour assouvir la faim des naufragés.

Alonzo, voyajit le cas désespéré, se mit à genoux pour se recommander à la divine Providence. Sa prière achevée, Dieu permit qu'on découvrît aussUùt, au pied du rocher, un canot ou espèce de barque qui y était échoué et à moitié enseveli dans le sable. Il descend avec quelques aides pour renflouer cette barque, dernière planche de refuge; et après l'avoir raccommodée de son mieux, il y entre avec trois compagnons. Puis, ayant exhorté ceux qui restaient à espérer en Dieu, et leur avoir promis qu'il leur renverrait le canot pour les prendre, s'il parvenait à gagner la terre-ferme, il se dirigea vers l'Orient. Après avoir cheminé quelque temps, il découvrit une petite île, et ayant abordé, il se jeta à genoux pour baiser cette terre et rendre ses actions de grâces à l'auteur de tout liien.

Au point du jour, Zuazo se disposait à renvoyer le canot, afin de prendre les autres passagers, lors(|u'on entendit des voix lamentables et qu'on les vit arriver Tun après l'autre, celui-ci en rampant sur les rochers, celui-là en nageant d'un banc à un autre, si bien que tous abordèrent à la petite île. Grande fut la joie avec laquelle ils furent accueillis et embrassés. Mais elle fut bientôt changée en tristesse, quand on reconnut que cette plage était déserte et n'oflVait absolument rien à manger. Comme il y avait déjà longtemps qu'ils étaient M. s. 11. -Jî;*

à jeun, ils seml)Iaient devoir périr de faim et de soif, lorsfjne, par un bonheur providentiel, parurent cinq tortues d'une grosseur extraordinaire. En les apercevant, le capitaine, qui s'était recommandé aux cinq plaies du Sauveur, dut considérer ce présent comme un effet de sa prière. Aidé de plusieurs de ses compagnons, il les retourna sur le dos et leur enleva leur conque; puis il se mit à sucer la liqueur qui sortait de leurs blessures. Les autres l'imitèrent; ils trouvèrent cette boisson plus douce que le nectar, tant ils étaient excédés par le besoin. Au moyen de la chair de ces tortues, ils purent subsister quelques jours, au bout desquels on découvrit au loin une autre petite île, où Alonzo envoya la barque, afin de voir s'il ne se s'y trouvait pas d'eau potable. Les envoyés revinrent en disant qu'il ne s'y trouvait pas une goutte d'eau douce, mais qu'en revanche elle abondait en oiseaux de différentes espèces. A cette nouvelle, les naufragés ranimèrent leur confiance ; le religieux capitaine les exhorta à se confier en Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui espèrent en lui : Qui non derelinquit sperantes in se; il leur rappela l'exemple des Israélites à qui la Providence envoya dans le désert une nuée de cailles pour les rassasier : Plitit super eos sicut arenam maris volatilia pennata. (Ps. 127. 27.) Il y fit donc passer son monde en diverses fois. L'Ile renfermait en effet un si grand nombre d'oiseaux, qu'on ne pouvait faire un pas, sans rencontrer les œufs qu'ils pondaient. Une rencontre si heureuse fit éclater tous ces pauvres gens en actions de grâces; ils ne savaient comment remercier cette douce Providence qui leur procurait une si précieuse ressource dans la nécessité où ils étaient.

Aussi, avant d'en profiter, tous se mirent à genoux pour l'endre hommage à la bonté divine.

Malgré cette abondance, plusieurs d'entre eus finirent par succomber, consumés par une soif dévorante; car depuis douze jours, ils n'avaient pu se procurer une seule goutte d'eau douce, et l'eau de la mer était un poison mortel pour eux. Le capitaine eut la charité d'ensevelir ces morts de ses propres mains, et il les inhuma dans le sable, après avoir récité sur eux les prières de l'Eglise. La soif de ces malheureux était si excessive, qu'ils collaient leurs lèvres aux pierres, afin de se rafraîchir un peu. Un page d'Alonzo, nommé Louis, ayant vu sur le rivage une louve marine qui allaitait ses louveteaux, s'approcha d'elle doucement dans l'obscurité, et tenta d'appliquer sa bouche à une des mamelles de l'animal. Mais quelque précaution qu'il prit, la louve, sentant que c'était un mouvement étranger, se redressa sur lui, lui enfonça ses griffes dans la jambe et la déchira jusqu'à l'os. Touché de compassion à la vue de cet accident, Alonzo referma la plaie, l'arrosa d'eau marine, la banda, si bien qu'au grand étonn^ement de tous, elle guérit promptement.

Dans une telle détresse, quel parti prendre? Le pieux capitaine recourut de nouveau à son refuge ordinaire, c'est-à-dire à la prière. Il conjura la divine bonté de daigner ajouter le bienfait de l'eau à celui de la nourriture dont elle les avait si libéralement pourvus : Aperiret fonles aquarum. Un second miracle fut le fruit de sa prière. Parmi ceux qui avaient péri de soif, il y avait une jeune fille de onze ans, appelée Agnès. Avant d'expirer, cette enfant fit signe qu'elle avait quelque chose à dire. On s'approche pour re-

140 XXVlie MERVEILLE.

cueillir ses paroles; elle raconte qu'une dame d'un certain âge lui était apparue, vêtue de blanc et de vert, brillante comme le soleil; que cette dame avait déclaré qu'elle était sainte Anne, l'aïeule de Jésus-Christ, et lui avait demandé où était Alonzo. L'enfant le lui montrant du doigt, lui avait répondu : Le voilà, Madame. — Allez donc lui dire de ma part, reprit la dame, qu'il se rende à uue île que je lui indiquerai du côté de l'Occident; là, il découvrira une source d'eau douce, et ainsi il ne mourra pas de soif dans ces déserts.

Sur ce rapport, le capitaine, ayant découvert l'île, leva les mains au ciel, et ordonna aussitôt à quatre de ses hommes de diriger le canot vers l'endroit désigné par la Sainte. Y étant arrivés, ils se mirent à sonder en divers endroits, mais en vain; partout il ne se présentait à eux que des Olets d'eau saumâtre. Le découragement succédant à la conûance, ils n'attendaient plus que la mort. Alonzo les encourageai ; il les assura que la promesse de la mère de la très-sainte Vierge ne faillirait pas et qu'ils verraient se renouveler le prodige autrefois opéré par le prophète Elisée, c'està-dire le changement de ^eau^ salée en eau douce. AQd d'obtenir cette grâce, il les engagea à se retirer deux à deux à l'écart, pour demander pardon à Dieu de leurs péchés, et lui faire vœu de continence pendant une année, s'il daignait exaucer leurs humbles prières. Pendant que lui-même épanchait son âme devant Dieu, il se sentit inspiré d'ordonner une pieuse procession, en forme de croix, au ti'avers de l'île. Cette cérémonie se Gt avec beaucoup de piété ; le capitaine entonna les litanies des Saints, auxquelles ses compagnons répondirent d'une voix faible, mais avec les sentiments d'une dévotion sincère.

La procession terminée, au centre même de la croix qu'on avait parcourue, Alonzo fit creuser la terre par un de ses compagnons, les antres restèrent à genoux, attendant pleins de confiance. 0 merveille! A peine eut-on creusé la profondeur d'une coudée, qu'il jaillit une source d'eau très-douce. Alonzo en remplit une conque, et fit signe à ses compagnons de ne point boire, avant qu'il eût offert les prémices au Très-Haut et à la glorieuse sainte Anne, en répandant cette eau en forme de croix, comme David avait offert en libation l'eau de la citerne de Bethléem. Libavit eam Domino. (2 Reg. 21 . 16.) Ensuite il en donna une gorgée à chacun en guise de communion, et enfin il leur permit d'en boire à volonté.

11 ne faut pas demander avec quel empressement et quel plaisir, ils satisfirent leur soif. 11 nous sufîli'a de dire qu'avec cette provision d'eau, et au moyen de la cliair des^ tortues et des oiseaux qu'ils allaient prendre de temps à autre dans les différentes îles, ils vécurent moins pénijjlement, en attendant le moment heureux où ils sortiraient de cette triste position.

Leur espérance s'accrut encore , lorsqu'ils curent conçu l'excellente idée d'employer leur canot au transport des débris de leur vaisseau. Jean Sanchez, en pilote expérimenté, avait eu la précaution de les faire repêcher et de les rassembler, pour le cas de Ijesoin, dans le creux d'un rocher. Le mât, les cordages, les voiles et les autres gréements du navire, il avait sauvé tout ce qu'il avait pu. Alonzo fit donc i^apporter le tout dans l'île où était la source d'eau douce. Tous se mirent en devoir de reconstruire la felouque. Les clous retrouvés ne sufTisant pas. ils en firent au moyen

(l'épées brisées en morceaux, et pour bouclier les jointures , on les tamponna avec des câbles réduits en étoupe, qu'on enduisit de graisse de tortue. Enfln, comme c'est la nécessité qui est mère de l'industrie, •

Providel extremis prudens sûlerlia rébus;

elle leur suggéra les moyens de se fa,;onner une embarcation.

Mais pendant qu'ils travaillaient avec le plus de zèle, un incident les jeta de nouveau dans le plus sérieux embarras. Le canot qui leui* servait à transporter les provisions, fut engluuli par une bourrasque imprévue, ce qui les laissa complètement au dépourvu. Ils furent ainsi forcés de jeûner pendant quelques jours, et le désespoir était près de s'emparer d'eux, quand, par un nouveau trait de Providence, pendant qu'ils étaient en prière, le Ciel leur envoya une quantité de tortues et de loups-mai'ins dont ils firent leur proie. Ce secours inattendu leur rendit le courage et leur permit d'achever leur travail.

La felouque étant donc en état de tenir la mer, Alonzo la fit approvisionner de chair de tortue, et d'eau douce, qu'on enferma dans des outres formées de la peau des loups marins, puis il l'expédia vers la Nouvelle-Espagne avec une pancarte sur laquelle il avait écrit, au moyen du sang de tortue, ces simples paroles : « Alonzo Zuazo a fait naufrage près des îles Alacranes ; il demande secours. »

L'embarcation fut montée par Gonzale Gomez, François Velestrée et Jean d'Arenas, qui, tous trois, avaient fait vœu à l'occasion de leurs malheurs, d'embrasser la religion de Saint-f rançois. En arrivant à Villa-Ricca,

ils donnèrent aussitôt avis au gouverneur de la ville , (jue le chevalier Alonzo Zuazo se trouvait depuis plus de quatre mois aux iles Alacranes, privé de tout secours humain, et qu'il fallait se hùter de lui envoyer un vaisseau, si on voulait le sauver. Le gouverneur ne différa pas un moment. 11 expédia un vaisseau bien équipé et approvisionné pour le prendre.

Après une navigation laborieuse, il parvint enfin en vue de l'île lo jour solennel de Pâques. Dès qu'il fut aperçu de l'île, nos naufragés le saluèrent avec d'indicibles transpoi'ts de joie et au milieu d'acclamations enthousiastes, lous se jetèrent à genoux pour bénir raille et raille fois le Seigneur, sa divine Mère et sainte Anne. Ils coururent au rivage, où ils reçurent les plus chaleureux erabrassements. Eux, de leur côté, racontèrent leurs merveilleuses aventures, et spécialement la découverte de la fontaine, qui de douce qu'elle avait paru jusque-là, redevint alors amère et salée ; la faveur, cessant avec le besoin, constatait bien le miracle.

Avant de mettre le pied dans le vaisseau, Alonzo voulut donner à ces îles un nom qui répondît à ses aventures. A la première, où ils s'étaient désaltérés avec le sang de tortue, il donna celui de sanguis lestndinum, sang de tortue. Il appela la seconde, provideiHia vûiucrum, providence des oiseaux, parce qu'il y avait trouvé une quantité d'oiseaux pour sa nourriture. Enfin il nomma la troisième, fmtalia Elisei, la fontaine d'Elisée, à cause de la source d'eau douce qu'il avait eu la faveur d'y rencontrer.

Tous ceux qui lui étaient restés s'étant embarqués, au nombre de dix-sept, le pieux capitaine entonna le Te Deum laudamus, qui fut répété de concert par tous

les assistants. Après une courte et heureuse traversco, ils arrivèrent à Vilia-Ricca, où ils furent reçus avec une joie inexprimable. Fernand Cortez, le célèbre conquérant de la Nouvelle-Espagne, fit offrir dix mille ducats à Alonzo pour compenser la perte qu'il avait faite par suite de son naufrage.

Ainsi ses grands malheurs aboutirent à une plus grande prospérité. Alonzo se montra toujours plein de reconnaissance pour les faveurs qu'il avait reçues de Dieu. Il en donna les plus éclatantes preuves, en se vouant avec zèle au sei'vice du Seigneur et à la propagation de la foi. Ne pouvant entrer sur ce sujet dans les détails convenables, je me contente de dire qu'il vécut en apôtre, et qu'il répondit constamment par la plus tendre dévotion aux bontés de sa céleste protectrice, sainte Anne. Jamais il n'oublia ce qu'il devait à son intercession. Fontes amari oidiilcaii sunt eis ad bibenâum, et annonam de cœlo consecuti sunt. (Judith. 5. Ib.)

J -8. Rnmus. De Nmig. ad ludos, l. 20. cap. ■H . et Hist. inU.

XXVIIl" MERVEILLE.

Page 1