‹ Les merveilles du monde invisibleChapitre 21 sur 32 · CRISTALLIN · texte numérisé non relu

CRISTALLIN

C'est ainsi que Ton notome une partie diaphane de l'œil des animaux , celle qui ressemble à une lentille, et qui chez les poissons affecte même la forme tout à fait globulaire. Vous devez \ous attendre à ce que cet organe soit construit avec une délicatesse auprès de laquelle la structure de notre peau paraîtra grossière. Songez qu'il s'agit ici de rendre possible Texercice d'un tact merveilleux qui, au lieu de se borner à agir par contact, a l'ambitionr de pénétrer dans les espaces infinis. L'œil est en réalité la main qui permet au néant intelligent et raisonneur .de fraterniser avec les Soleils situés dans les profondeurs des cieux. N'est-ce

point par soa intermédiaire que nous scrutons la nature des astres tellement éloignés qu'il faut des télescopes d'un pouvoir prodigieux pour qu'ils viennent égayer l'azur sombre des nuits?

Quelle que soit votre perspicacité, ne cherchez point à lutter avec le pouvoir organisateur de la nature. Votre génie ne saurait, malgré les prétentions de quelques orgueilleux sophistes, parvenir à être l'ombre de la moindre partie de cette puissance infinie sur l'atome errant où nous sommes enchaînés par la ppsanteur. Nous avons déjà observé ensemble bien de» merveilles qui nous montrent l'organe toujours digne de la fonction. Cependant vous n'étiez certes point préparé à \ vous apercevoir que ce cristal organique, auquel aucun rôle actif ne saurait être assigné dans ce monde, est constitué de lames collées les unes contre les autres ; vous ne voudrez jamais croire que ces lames sont si fines qu'il en faut superposer un millier pour arriver à l'épaisseur d'un ongle I Ce n'est pas tout pourtant, car ces lames si minces sont elles-mêmes composées de pièces de rapport. En réalité , nous pouvons compter cinq millions de fragments coalisés ensemble pour former un globule dont le rayon ne dépasse pas un millimètre et demi !

Supposons que des rivaux de Fraunhoffer , d'Amici , de Lerebours aient des doigts assez déliés pour ajuster des morceaux de verre de dimensions pareilles : il leur faudrait au moins dix ans pour terminer un pareil ouvrage , en supposant même qu'ils soient assez alertes pour ajouter une lamelle par minute et qu'ils travaillent sans relâche. Or, cette supposition exige une vitesse absurde et pa-

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râdoxale ; car chacune des cinq millions de lamelles porte des franges irrégulières, en apparence du moins, mais qui ont chacune leur raison, d'être. On en a compté jusqu'à six mille par pièce. Comme il n'y en a pas deux qui soient rigoureusement pareilles , il faudrait donner 17000 coups de ciseau intelligent pour chacune de nos cinq millions de lames transparentes. Cela fait quelque chose comme soixante milliards de coupures qui devraient être faites par la main des fées dans un tissu plus délicat que l'aile des mouches 1

Comme si ce n'était point assez pour écraser notre orgueil , cet objet si merveilleux n'est qu'un organe accessoire , puisque l'on peut l'enlever aux malheureux atteints de cataracte.

Cependant soyez sûr qu'il n'y a point de luxe, de complication inutile dans cette construction si remarquable à tous égards. Quand même vous ne comprendriez pas ce que la nature s'est proposé, elle vous a donné assez de preuves d'économie, d'efforts , pour que vous lui épargniez le reproche de prodigalité. Vous devez être persuadé qu'elle tend toujours vers son but de la manière la plus simple , sans jamais violer les règles universelles et fatales qui président à l'évolution de la réalité gravitant vers le devenvr.

Évidemment, si cette lentille diaphane est partagée en un nombre prodigieux de fragments, ce ne peut être que dans le but de permettre à l'animal de modifltr assez sa^courbure pour l'adapter

aux besoins courants de la vision. Il a fallu doute employer ce subterfuge dans notre monde inférieur pour obtenir une contractilité tout à fa* rudimentaire , sans porter la moindre atteinte à la transparence qui doit rester toujours irréprochable.

Qui sait si dans des astres plus favorisés des animaux supérieurs à nous ne possèdent point un corps perméable h la lumière? Qui sait si le cristallin, cet organe après tout accessoire de notre vision, n'est point façonné avec un peu de* la matière musculaire des habitants de Mercure ou de Vénus?

Toutes les suppositions sont permises, excepté celle qui attribue à Tinintelligence de la nature nos. maladies et nos imperfections, et qui croit qu'elle a compliqué sans motif ce qu'elle pouvait créer simple.

N'avons-nous pas entendu les docteurs s'étonner bien des fois qu'avec un organe double nous ne recevions qu'une impression unique? Que dire alors de la perfection de la vue des insectes que vous êtes à même d'admirer! Comment comprendre qu'ils parviennent à ordonner leurs sensations visuelles, puisque le nombre de leurs yeux se compte par milliers !

Si le microscope ne mettait ce beau phénomène en évidence de la manière la plus éclatante, on accuserait certainement d'imposture le naturaliste qui viendrait nous enseigner que tant d'impressions différentes puissent se réunir et se condenser

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dans l'intérieur de la tête d'un être imperceptible. Vous ùtes peut-être à moitié incrédule, vous doutez probablement qu'il y ait autant d'images sur la rétine du petit articule que de Tacettes à sa cornée? Je vous engage à vous en assurer par vous-même, car en matière scientifique le scepticisme n'a jamais rien gâté; il n'y a véritablement que la foi qui empêche de faire son salut dans le monde de

ïone mouche, ce qui n'offre aucune diiîiculté. Si ppas êtes assez adroit pour placer convenablement t lumière, vous verrez que chacun des petits mi-

roirs va s*illufniner et que des milliers d'images étincelleront devant vous!

Mais pour bien apprécier ce magnifique détail, tâchons d'en comprendre la nécessité, ce qui doit être possible, car le monde semble présenter un nombre infini de syllogismes réalisés en matière ] vivante. On dirait que les idées de la nature sont | les êtres qu'elle a créés, et qu'en étudiant nous ! entrons dans l'intimité de ses pensées.

Est-ce que chacune de ces facettes imperceptibles ne peut pas être considérée, individuellement comme une loupe ? L'œil de l'être infiniment petit | est composé, dirons-nous alors, d'un nombre j énorme d'appareils d'optique appropriés à Tinspec- ! tien d'objets invisibles à nos yeux humains. Chacun de ces petits appareils d'optique est doué d'un pouvoir très-grand, mais n*i qu'un champ trèslimité. Malgré cet artifice, la vue de ces myopes est bien loin d'atteindre à la perfection, à la généralité qui distingue celle que nous possédons, nous autres, les presbytes. Les insectes, comme le microscope nous le montrera, semblent l'emporter sur un nombre infini de points de détail; c'est un monde admirable pour les spécialités, mjiis incapable de surpasser notre vue synthétique; à nous seuls, nous voyons plus d'objets que toute une fourmilière. De quelle puissance infinie de science

et de raison ne seraient pas doués des êtres qui, par rapport à nous, seraient ce que nous sommes, T)ovs autres, par rapport aux tourmis et aux

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