LES JEUX DE LA LUMIÈRE
Si notre cristallin était constitué d'une manière convenable, nous n'aurions peut-être qu'à cligner des yeux pour évoquer toutes ces teintes.
Les ombres seraient sans doute envahies par des couleurs merveilleuses.
Nous verrions d'immenses surfaces d*eau, de sable et de neige perdre leur monotonie à certaines époques du jour et rivaliser avec de véritables touffes de fleurs. One foule de nuances vagabondes changeant suivant les- heures de la journée, apporteraient dans tous les paysages, un nouvel élément d'harmonie et d'animation. Ces merveilleuses mutations produiraient des effets à la fois poétiques et terrifiants, dont il est impossible de nous faire une idée quoique la teinte du jour ne nous arrive jamais vierge.
En effet, le contact des aiguilles de glace qui flottent constamment dans les hautes régions, transforme les propriétés intimes de la lumière que nous distribue le dieu du jour. Si l'on regarde le firmament à travers le polariscope d'Arago, on verra que des couleurs étranges viennent apparaître en certaines parties du ciel, qui a perdu l'homogénéité de son azur.
Pendant toute la durée de la période glaciaire, des masses énormes d'aiguilles d'eau congelée flottaient dispersées dans les altitudes supérieures. Peut-être ces glaciers ambulants, qui n'ont pu laisser que de faibles traces dans nos âges tempérés, étaient-ils alors assez puissants pour rendre
complète la transformation des rayons qui parvenaient jusqu'au sol.
Un savant armé d'une simple lame de cristal aurait donc vu les paysages de ces périodes primitives enrichis de teintes sublimes inconnues de nos jours. Même dans les régions polaires nous n'avons que de rares reflets de ces splendeurs. Mais alors la nature prodiguait vainement ses trésors, devant l'ours et l'hyène des cavernes^ Le monde s'ignorait lui-même, carThomme, seul capable d'apprécier les jeux de la lumière, n'avait point encore fait son apparition sur le globe qu'il honore de sa présence.
LA 60UTTE D'EAU.
Voici une çoutte d'eau prise au bord d'une maie fétide, dans laquelle se rendent une infinité de petits ruisseaux qui la changent presque en égout; c'est une circonstance que les voisins ont déplorée plus d'une fois et qui met leur santé en un danger perpétuel. Mais ces matières putréfiées feront merveilleusement notre affaire ; nous profiterons impitoyablement du malheur de ces braves gens. Rien dans ce monde qui ne soit utile au moins comme enseignement. Si Ton était capable d'envisager les divers aspects des choses, on pourrait trouver quelquefois dans les événements les plus sinistres d'étranges compensations.
Cette pourriture va nous servir à reconnaître que la dépouille des êtres qui ont vécu, ne reste jamais longtemps oisive. Une existence cou-
sommée, c'est une place à prendre, c'est un coup àonné dans le métier éternel du temps. Une maille passe et une autre se prépare à passera son tour. Tâchez de voir dans ce tableau vivant ce que j'y vois moi-même, et ce que, suivant la trace d'hommes éminents, je vais essayer de vous y montrer à mon tour. *
Dans quelle science avons-nous plus besoin de guide que dans celle du monde auquel le monde ordinaire sert de vestibule, monde merveilleux qui semble intermédiaire entre celui de la réalité et celui de la fantaisie !
Des serpents s'agitent d'une façon désespérée dans le disque où les figurants de ces drames naturels viennent tour à tour comparaître. Je comparerai ces remuants animalcules à- des espèces de petites anguilles tourbillonnant avec une activité fébrile dans la goutte océan qui leur sert de patrie; elles poursuivent des êtres presque sphériques, que vous devez apercevoir avec peine comme autant de points noirs excessivement agiles et d'autant plus étonnants à étudier qu'on ne leur voit pas d'organe de mouvement. Tous, bourreaux et victimes, chasseurs et gibier, semblent animés d'une véritable fureur. Ils se poursuivent, se dévorent et se digèrent avec tant de rapidité que vous ne pouvez pas toujours distinguer celui qui maiige de celui qui est mangé.
Vous avez le vertige,je le vois bien, en regardant ourbiUonnement fascinant, ce bouillonnement
LA GOUTTE D'EAD. 35
d'êtres animés. Mais il faut vous habituer à tenir la tête à cette espèce de lucarne, véritable œil-debœuf, ou, si vous aimez mieux, de jour de souffrance pratiqué sur le mur mitoyen de Tinfini. Vous voyez ces petits points noirs dont je vous ai parlé, et que je vous montrerai un jour avec un plus fort grossissement? Eh bien, ce sont des animaux, que dls-je, je me permettrai de dire que ce sont plus que des animaux.
«Quoil plaisantez- vous ? Ce sont des dieux alors.... Est-ce bien sérieusement que vous avez l'intention de nous montrer des divinités au fond d'une goutte d'eau ? »
Non , évidemment, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Mais, en réalité, ces points invisibles sont des collections d'animaux, de véritables sociétés naturelles; non pas analogues à la société humaine dont nous faisons partie, qui, composée d'individualités intelligentes, a un corps qui ne tonlbe que sous l'œil de la raison; ce ne sont point de ces organismes moraux progressifs, mais une communauté de chairs et de squelettes ; en un mot, un véritable polypier ambulant!
Vous le savez, il y a des gens qui ont une explication prête pour tout phénomène; le ciel leur tomberait sur la tête, qu'ils ne le soutiendraient pas à la pointe de leurs lances, comme nos durs aïeux les Gaulois; mais, avant d'être écrasés, ils trouveraient le temps de donner la raison de ce
I^hi^tiomène gênant. Certains naturalistes, forts en it^|)Othèses, ont donc imaginé qu'il suffisait de ran- ^p\' Ténigmatique infusoire dans le règne des vé- {t^lttUX. Satisfaits d'avoir découvert ce grand fait, Itë ont dormi sur leur gloire; mais, si vous m'en i^t*oyoz, vous continuerez bien naïvement à admirer ilo» phénomènes qui ne seraient pas moins étranges fc*lU appartenaient à la végétation. Si le grossismoment était un peu plus fort, vous verriez une ëipôce de brouillard, produit par l'agitation de l*«au, envelopper cette petite sphère. Si le microëGOpe avait un pouvoir quadrjiple seulement, je ma ferais fort de vous faire reconnaître que ce mouvement si étrange du milieu ambiant est produit par l'agitation des poils dont l'être est couvert presque autant qu'un hérisson. Mais, comme vous ië voyez, ces poils ne servent pas d'armure comme eeux du paisible herbivore. Ce sont autant de jambes, je devrais dire de nageoires, que l'animal trouve à son service.
Je ne cherche point à évaluer le nombre des poissons invisibles qui ont pour patrie cet humide diamant presque évaporé depuis que nous causons ensemble.
Mais je veux vous faire comprendre comment il se fait que l'éparpitlement des existences ait ïïeu de telle sorte que, le microscope en main, nous les voyions s'émiettant jusqu'à l'infini.
"•ibstance susceptible d'être animalisée peut ûdérée comme un atome étalé à la surface
de la terre, et que les rayons du soleil pénètrent de mouvement, d'amour et de science.
Cette matière première de toute vie pèse moins, relativement au poids de la sphère terrestre, que la peinture qui couvrirait une mappemonde de dix mètres de rayon ! Un globe géographique comme celui de la Bibliothèque impériale est plus surchargé de peinture que notre monde ne Test par les plantes et les animaux qui l'habitent. Toute proportion gardée avec les dimensions de la Sphère, j1 faut moins de substance à la nature pour faire éclater sa gloire depuis les régions du feu jusqu'à celles du froid éternel I Nos géographes usent relativement plus d'encre et de vernis pour tracer à la hâte un grossier croquis du contour des océans, du relief des chaînes de montagnes et de la course des fleuves!
C'est cet infiniment petit qui suffit aux forces vivifiantes pour tisser le glorieux manteau de la terre 1 Si cet actif commun, ce patrimoine organique des espèces végétales et animales, ét^it anéanti, les éléments astronomiques de la vie de l'astre seraient à peine altérés. Les astronomes voisins de notre véhicule cosmique ne s'apercevraient pas qu'il laisse tomber sa précieuse cargaison.
La perte de poids résultant de cette catastrophe serait f>areille à celle que nous éprouvons lorsqu'on nous arrache un cheveu, que dis-je, un poil follet.... Et encore! — Avec quelle ardeur \a n\^ ive^
doit-elle pas s'emparer de la dépouille des êtres pour réagir contre cette pauvreté relative! Un gramme de matière azotée découpée en monades suffit pour en fabriquer mille milliards; c'est-à-dire huit cents fois plus d'animaux microscopiques qu il n'y a d'animaux humains dans les cinq parties du monde.
Nous découpons une telle multitude d'êtres vivant dans une masse si petite, que nous arrivons pour ainsi dire à supprimer la matérialité de la matière. Quelques gouttes d'eau, quelques atomes de la substance vivifiable qui, depuis que la vie pare la surface de ce monde sublunaire, a revêtu tant de formes différentes, voilà ce que nous empruntons à la terre. Un rayon de soleil , ou bien un peu de chaleur, c'en est assez pour que nous voyions grouiller sous nos yeux une multitude infinie d'animalcules bizarres, dont les mœurs sont inconnues, dont la plupart n'ont point encore reçu de nom. Ceux qui viennent d'éclore sont-ils des nouveaux venus dans notre monde, formés par une espèce d'insurrection des atomes qui, s'indignant de rester oisifs, se précipitent vers des destinées inconnues?
Proviennent-ils, au contraire, des germes que
l'atmosphère contient en nombre infini dans ses
flots? Ces monades, ces rotifères, ces colpodes, ces
* ^•digrades, sont-ils les frères de ceux que d'autres
'*vateurs ont étudiés avant vous? Ce n'est point
'croscope, mais à la raison qu'vl ^aut deman-
der la solution de ce grand problème, car la puissance des lentilles ne peut certainement triompher de la petitesse du germe !
Quelle dimension voulez-vous qu'atteigne le germe de la monade, d'un être qui, lorsqu'il possède son parfait développement, est de beaucoup plus petit que le germe des animaux supérieurs, et qui nage confusément à la limite du monde invisible même au microscope? Que peut peser la graine d'un être qui ne pèsera jamais que le millionième du millionième^'un gramme?
C'est dans l'été de 1698 qu'un des pères de la micrographie, le célèbre Leuwenhoek, aperçut dans les eaux stagnantes de la HollaUjde le monde inconnu d^ habitants des marais. Lp premier de tous les hommes, véritable Christophe Colomb du monde invisible, il contempla des globules translucides doués de la faculté de tourner sur euxmêmes sans cause assignable, sans motif plausible. — Je me meus^ parce que je veux me mouvoir^ voilà la seule réponse quil put tirer de ces globules obstinés à se cacher sous leur petit diamètre.
Il fallut toute la persévérance, tout le génie de plusieurs naturalistes pour établir un des faits les plus étranges que la vie animale puisse nous montrer.
Ces savants virent l'enveloppe du volvoce, c'est le nom qu'on donne à cet être étrange, s'ouvrir pour laisser passer des globules qui y étaient renfermés et quï semblaient attendre Ae tï\oxï\^\\\. ^^
vivre. Lorsque la membrane a accompli cette œuvre, elle se dessèche et dépérit. Mais les êtres qu'elle a lancés dans le monde continuent à grandir. Produits par une espèce d'explosion vitale, ils sont eux-mêmes destinés à faire explosion à leur tour. Ils donneront la vie à leurs successeurs de la même manière qu'ils l'ont reçue de leurs parents, et les générations se succéderont avec une effroyable
Rotifères.
rapidité jusqu'à la consommation des siècles, comme elles se précipitent depuis l'origine des choses.
On pourrait croire que ces êtres qui se propagent par explosions successives ne sont que de simples bulles vivantes. Mais le microscope nous révèle le mystère de leur efl'rayante complication : ces points imperceptibles ne peuvent pas être confondus avec des atomes marchant en vertu d'une
'essentielle motilité : ce sont des corps pourvus d'organes multiples combinés avec une science admirable. Mais le volvoce lui-même n'est point le dernier terme des grandeurs observables. Au-dessous nous trouvons la monade, qui cependant ne saurait être considérée comme homogène. On y reconnaît ou plutôt Ton y devine des organes multiples creusés dans l'épaisseur d'un pf^tit corps qui
Monades.
n*a pas toujours un demi-millième de millimètre de rayon.
Ainsi Je dernier élénient de notre science de la nature est un tout organisé, naissant, vivant et mourant, ayant des volontés sans doute, et des sensations peut-être.
Si nous nous arrêtons ici, c'est à regret, je vous l'assure, car ces monades sont remarquées par un mécanisme analogue à celui de la spirale d'Archi-
mède, qui se visse dans l'eau. Si l'on avait comprit plus tôt le mode de locomotion de ces nageurs, oo n'aurait point attendu Sauvage pour remplacer les roues à aubes de nos bateaux à vapeur.
Mais à la peine que nous avons à pénétrer jusqu'à la monade, nous pouvons penser que nous ne pénétrerons pas de sitôt beaucoup plus loin, et cependant la monade elle-même doit être bien loin du monde moléculaire proprement dit. En effet notre rétine est impressionnée pfu; les rayons de la lumière, c'est-à-dire qu'elle p^rçoi|i très-distinc- .j tement des mouvements dont rampïî^fje ne s'élève pas à un millionième de millimètre, ta longueur de l'ondulation du vert, distance que i^ous apprécions très-nettement dans le phénomène de la vision, est à la longueur d'une moujade ce que la longueur d'un éléphant est à cette dernière ! Nous sommes encore loin des êtres assez petits pour que l'on puisse comparer leur taille à celle d'une onde j lumineuse.
Au delà que reste-t-il encore? L'inconnu, nuit ; profonde que nos microscopes se refusent à sonder, : et dans laquelle nos successeurs découvriront peut-être quelque chose.
Si vous parcourez une collection géologique un eu complète, vous ne pouvez manquer d'être rappé de la proportion qu'atteignent certains chantillons. Je demanderai la permission de si- ;naler comme un des plus merveilleux objets que ^ous^puissiez jamais avoir Toccasion d'admirer, un norceau de quartz hyalin installé triomphalement sur un piédestal de bois à rentrée des galeries de minéralogie du Muséum de Paris.
Figurez-vous un bloc semi-transparent, ayant à peu près un mètre de haut, portant des faces admirablement polies, terminées par des arêtes vives, et se coupant sous des inclinaisons parfaitement régulières.
Il semble que la lumière se réfléchit avec orgueil sur un aussi admirable joyau; que Vétermlfe ^
44 JJR HOXDB 1KVJS1IIL£.
bissé son empreinte sor ce chef-d'œurre des foi mystérieases qui présidèrent k la formation i{ mondes.
Qai ponrrait tronver assez de rhiffires pour ei primer le nombre de fois que la terre a toui dans son orbe, pendant que les attractions^ tra^ lant patiemment, rangeaient les uns à côté d( autres ces milliards de molécules? Tandis que cycli*s innombrables s'écoulaient, les océans prii mitif^ ne connaissaient, sans doute, ni orages, n| tempêtes; car la pierre transparente ne laisse apercevoir aucune marque d'imperfection ou d'irrégularité quelconque.
Mais ces grands exemples de cristallisation monumentale sont réellement assez rares. La majeure partie des roches ne semblent montrer que le fruit d'une action désordonnée.
Cubes, octaèdres, dodécaèdres, tous ces petits corps semblent des diamants tombés par myriades des mains d'un divin lapidaire. C'est peut-être ê dessein que la nature ne nous a point armés d'organes assez parfaits pour reconnaître partout li trace de l'ordre qui règne autour de nous. Qui sait si elle ne sourit pas maternellement lorsqu'elle entend de pauvres aveugles comme nous blas* phémer contre l'admirable ordonnance de toutes les choses nécessaires?
Les substances les plus communes peuvent nous fournir des spectacles admirables qui devraient suffire à nous convaincre. Si Ton pouvait réunir
LBS CRISTAUX. 45
\i le sel marin qui est dispersé dans les océans, pourrait en former un massif beaucoup plus ivé que le mont Blanc ou même le mont Rose.
Foilà une substance dont la nature s'est montrée >digue et qui ne semblerait avoir aucun prix à ses IX. Gependantil suffira d'un milligramme dissous is une goutte d'eau pour former une infinité de slits cubes diaphanes merveilleusement encheîs. Si vous chauffez la liqueur, Tévaporation 'accélérera, et vous verrez alors les cubes couronis par de charmantes pyramides.
Jamais vous ne fatiguerez la main invisible qui taille ces poussières si finement sculptées. Jamais vous ne surprendrez des solides plus compliqués se glissant dans la société de ces cubes par quelque inadvertance. Les habitudes des atomes ne changent pas plus vite que celle des astres. Elles sont aussi vieilles que Torbe de la terre 1
Mais ne croyez pas que cette merveilleuse persistance soit un obstacle à une variété non moins surprenante; ces propriétés si tenaces se combinent avec les forces physiques, entrent en lutte avec elles. Le sel ammoniac vous donnera des exemples remarquables de ce protéisme, si surprenant déjà dans le monde de la chimie, mais qui n'est rien auprès des innombrables métamorphoses dont l'action des puissances vitales nous montrera tant de merveilleux exemples.
On dirait que les forces physiques collaborent à reflet produit, car, abandonnée à elle-même dans
différentes circonstances de température ou d'él tricité, la même solution laissera déposer tao des cubes, tantôt des octaèdres, peut-être même d trapézoèdres. Si vous accélérez Tévaporation a moyen de la lampe à alcool, vous verrez tomb rapidement dans le champ du microscope uneséri de petites barbes de plume, qu'on dirait arrachéft|jiaux ailes de quelques charmant colibri du règiM|rinvisible.
La nature des dissolvants agit également d'une manière très-énergique sur la forme des dépôt*. Faites dissoudre dans un peu d*eau distillée quelques fractions de gramme d'un sel de brucine, vous obtiendrez alors des cristaux étoiles doués d'une merveilleuse régularité. Avec le sulfure de carbone, vous aurez une disposition singulièrement différente, mais dont la régularité ne vous semblera pas moindre, si vous avez un microscope assez puissant pour la reconnaître.
Le spectacle des infiniment petits donne naissance à des sensations que Ton pourrait appeler infiniment grandes, très-salutaires, et d'autant plus énergiques que l'esprit est plus naïf. Comme la musique , la micrographie s'adresse à tout le monde.
Ma mère me conduisit, il y a plus- d'une vingtaine d'années déjà, chez un démonstrateur de physique, qui avait un cabinet sur le boulevard des Italiens. J'ignorais alors ce que c'est qu'un sel, qu'un acide, qu'une lentille; mais je tremblais d'émotion en voyant tomber du ciel sur la terre de
magnifiques arborescences, et la vitesse avec laquelle l'écran se recouvrait de végétations bizarres me paraissait fantastique.
Je me croyais en face de. quelque sortilège; je poussais des cris de joie et- j^ m'attendais à voir réaliser devant moi les merveilles du petit Poucet et de la Belle au bois dormant. J'a^)pais vu venir Togre, que j'étais parfaiteçaent pré^ré à le recevoir.... en me sauvant à to^ites jambes.
Je n'avais vu dans aucune église un chapelet de gemmes polies comme ces .perles adorables qui venaient briller devant ;nous chaque fois que la scène changeait.
Est-ce que la statue de la Vierge, me disais-je, n'aurait pas dû porter à son cou un collier composé de ces petits dés obliques, formés par ce que plus tard je sus être du sulfate de cuivre, car leur teinte azurée n'était-elle point évidemment la preuved'une. destination céleste?
J'admirai encore des cristaux pareils à ceux que l'on tire de l'acide urique. C'étaient de petits rubis prismatiques, que j'aurais crus dignes aussi de décorer une madone, 5i les rayons obliques ne m'avaient montré une teinte d'un beau vert émeraude, que je soupçonnais d'avoir quelque origine infernale.
J'ai vu.... mais qu'est-ce que tout ce que j'ai vu, il y a vingt ans et plus, au prix de ce que vous pouvez voir vous-même avec quelque lentille et un faisceau de lumière à la Drummond? Alors on savait
à peine ce que sont les aérolithes, ces pierres étrai ges qui tombent du ciel. On ne se doutait pas qi Tin&ni des cieux nous envoie un inonde, susce] tible d'être exploré à travers les besicles du sagel Ces hôtes du firmament sont criblés d'étrahg( géodes, de lignes heurtées semblables à des in* scriptions run|^ues, à des caractères cunéiformes...]
Voilà des Alpes de saphir, desCarpathes d'opale, des Sahara de cristal, des Vésuves d'émeraude. La lumière, cette messagère des espaces célestes, esb en fête; on dirait qu'elle délire.
Est-ce que nous n'assistons point aux saturnales d'Isis?
Un jour prochain, sans doute, nos grands nécromanciens du boulevard se fatigueront de faire filèf la carte. Qu'est-ce que l'escamotage de leurs muscades en comparaison du travail des puissances qui sont à nos ordres, et qui, elles, sont en état d'escamoter un monde?
Que valent donc les tours d'équilibre de leurs pantins, en présence de l'équilibre éternel des lois naturelles? Est-il un kaléidoscope qui puisse rivaliser avec ces teintes, ces arêtes, ces angles^ ces plans entre-croisés, qui ne sont pas seulement admirables parce qu'ils nous renvoient une lumière chatoyante, et parce qu'ils caressent doucement notre rétine ? En effet, ils sont encore plus beaux, sans aucun doute, parce qu'ils nous révèlent un monde d'harmonie au milieu duquel nous vivions avec la croyance au chaos.
Sachons bien que notre œil verra de nouvelles hierveilles chaque fois que nous pénétrerons plus avant dans le règne, non-seulement de la nature vivante, mais encore de la nature inanimée. Ramassez les scories abandonnées d3 nos routes, et vous y découvrirez sans p^ne des cristallisations qui affectent la forme de fleurs! 11 en est du monde de la vue comme de celui de Touïe. Tous les sons ne sont pas musicaux pour nous, non parce que les autres cessent de Têtre, mais parce que nous cessons de nous en apercevoir.
Tantôt les phénomènes durent trop pour que nous puissions apprécier même leur existence ; tantôt, au contraire, ils sont trop rapides, et les fruits, qui n'ont point eu le temps de grandir, se présentent à nous comme le produit d'actions désordonnées. Quoique plongés dans un ordre éternel qui succède au passé et qui prépare lavenîr, nous doutons de l'harmonie, et non-seulement de la rationalité de la matière, mais encore de la rationalité de la raison même.
Qu'un Victor Hugo emploie donc enfin son génie à deviner et à nous faire comprendre les passions de ces atomes qui semblent animés puisqu'ils se poursuivent avec tant d'acharnement, qui paraissent intelligents puisqu'ils se montrent de si sur blimes, de si merveilleux architectes I
Armé d'un microscope, Byron aurait deviné peutêtre à quoi songe le caillou pensif, quelles sont les affinités secrètes auxquelles il regrette de ne poxx-
voir satis&ire et vers lesquelles il s'élance pendant toute réternité. Qu'un Shelley vienne nous peindre ces franges dignes de celles qu'il a entrevues sur le manteau de la reine MabM
Qu'aurait dit Gœthe de ces aiguilles sans pointe, de ces colonnes sans chapiteaux, de ces torsades | sans fin, de ces rubans/ de ces franges, de cette mêlée où toutes les formes, toutes les teintes, toutes les nuances viennent se marier, se pénétrer et se fondre? « Je sais bien qu'ils ne sont point animés, cependant je suis séduit par cette richesse, il me semble malgré moi qu'ils obéissent à des appétits irrésistibles, désordonnés. Comme moi, pauvre molécule sensible, ces molécules inertes savent aimer et souffrir. »
1 . La reine Mab est une des plus gracieuses créations de cet infortuné poëte, qui périt dans un orage. Byron retrouva son cadavre et lui fit rendre les derniers honneurs. Quoique enlevé jeune au monde littéraire et philosophique par cette catastrophe, Shelley a laissé cependant une réputation qui ne périra pas. C'est un des véritables imitateurs de la poésie de la nature si dédaignée pendant le long sommeil du moyen âge, alors que l'homme , en proie à de tristes rêves, avait surtout peur du réveil. Moins artiste et moins savant que Gœthe, Shelley avait cependant une âme plus sympathique et plus humaine. On n'avait pas non plus à lui reprocher cet espèce de scepticisme et de désespoir qui fait que la poésie de Byron est toujours un peii boiteuse.
CRISTUJJSATION.
Voilà le phosphate double d'ammoniaque et de magnésie tel qu'on l'obtient dans les circonstances ordinaires.
Iii>^
Mais, au contraire, dans les substances organiques en décomposition, il prend la forme suivante :