LES ANDES
Les Andes (ou Ik Cordillère des- ) sont une longue chaîne de montagnes d'une hauteur prodigieuse , qui , commençant à s'élever dans la terre Magellanique , courent par le royaume de Chili et Isi province de Buenos- Ayres , jusqu'à celle du Pérou et de Qnilo, d'où elles continuent, en se réiréoissant et en se resserrant pour tra-
( i3 ) verser Fisthme de Panama ; après quoi elles re-commencent à s'élargir et à s'étendre par les proyinces et royaumes de Nicaragua, de Guatimala , de Corta-Rica , de San-Miguel , deMexique, de Gayaca et de Puébla , poussant une infinité de rameaux , comme pour unir les parties méridionales du continent d'Amérique avec les septentrionales. L'étendue de ces montagnes est de 4,3oo milles;
C'est là que là nature parait dans toute sa magnificence. Son travail y est plus vaste et plus hardi: que dans aucune autre contrée de l'univers. En. effet, l^urope, l'Asie et l'Afrique n'offrent rien qui -soit comparable aux Andes. Le fameux pic de Ténériffé leur cède même en hauteur, et la plaine de Quito, qui peut être considérée comme leur base , est elle-même plus élevée audessus du niveau de la mer que les sommets de plusieurs montagnes de l'ancien monde. Environnée de nuages , et couverte d'une neige éternelle , que lès rayons ardens du soleil de la cône torride ne sauraient fondre , la Gordilière de» Andes- domine , commande et distribue, en quelque sorte ^ autour d'elle , les éclairs , la foudre et les tempêtes. On dirait que , non contente d'avoir reçu de l'Eternel des sommets inaccessibles , elle est encore jalouse de conserver sa solitude et ïe mystère qui l'accompagne , en les défendant de toute atteinte. Malgré tant d'obstacles , quelques vayageurs n'en ont pas ihoihs entrepris de porter «n pied téméraire dans ces montagnes ; et , si leur
courage n'a pas été couronné d'un plein succès , ils ont toujours eu la gloire d'agrandir le domaine de la science , en visitant les parties situées sous la zone torride , et en s'élevant dans des régions inconnues, jusqu'à i4,6oo pieds au - dessus du niveau de la mer.
Les montagnes les plus recommandables de la Cordilière des Andes , sont le Chimborazo y le Cotopasci et le Pichincha. L'accès de la plaine de Quito , qui , comme nous l'avons déjà dit , leur sert de base , est lui-même difficile. La route de Tarigagna , qui y conduit , est d'une rudesse ex-^ trême. Qu'on se figure une montée presqu'à plomb , et une descente si rude que les mules ont toutes les peines du monde à s'y tenir debout ; aussi , pour descendre de ces hauteurs , s'y préparent-elles de la manière suivante : dès qu'elles sont parvenues au lieu où commence la descente , elles s'arrêtent , et joignent leurs pieds de devant l'un contre l'autre , en les avançant un peu sur une ligne égale , comme pour se cramponner. Elles j.(Mgnent de même leurs pieds de derrière^ les avançant aussi un peu en avant , comme si elles voulaient s'accroupir. S'étant ainsi arrangées , elles conunencent à aller quelques pas , comme pour éprouver le chemin ; après quoi , sans changer de posture , elles se Iais|sent couler en bas avec tant de vitesse , qu'on dirait que le vent lea emporte. Pendant ce temps - là , le cavalier n'a autre chose à faire qu'à se tenir ferme sans remuer^ parce qu'un mouvement fait mal à propos
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suffirait pour faire perdre l'équilibre à la mule f et les précipiter tous les deux. D'ailleurs , si elle s'écartait tant soit peu de ce sentier étroit , elle se perdrait dans quelque abîme. Ce qu'il y a de plus admirable , c'est l'adresse de ces animaux , qui f dans un mouvement si rapide , où il semble qu'ils ne puissent se gouverner , suivent les différens tours du chemin , comme s'ils l'avaient reconnu auparavant , et qu'ils l'eussent exactement mesuré, afin de se précautionner contre les irrégularités qui pourraient les en écarter. Mais , quoique ces mules , à force de faire ce voyage , soient accou-* tumées à ce dangereux manège, leur état 4e brutes, ni l'habitude y n'empêchent pas qu'elles ne fassent paraître , avant d'entrer dans cette route, une espèce de crainte ou de saisissement : car , dès qu'elles arrivent au lieu où commence une pareille glissoire , elles s'arrêtent sans qu'on ait besoin de tirer la bride pour les en avertir; et si, par mégarde, on leur donne de Téperon , elles ne se hâtent pas davantage , et ne bougent pas de la place qu'elles n'aient pris leurs précautions. De même, en s'arvêtant à l'entrée d'une de ces glissoires , elles font paraître l'altération qu'elles éprouvent ; elles commencent d'abord à trembler, et l'on remarque en elle» une espèce de raisonnement : car , en examinant le chemin aussi loin que leur vue peut s'étendre, elles semblent vouloir éviter le danger qu'elles annoncent , en s'ébrouant fortement et en époutvantant le cavalier y qui , quand il n'e^t pas accou-^
C.6) tumé à ce» sortes de mouvemens , n'est pas peu ëtonné et alarmé de ces pressentimens. Alors les Indiens prennent le deTant , se portent tout k long du passage , grimpant sur quelque roc qui avance en saillie , s'accrochant et se cramponnant à quelques racines d'arbres qui paraissent* à découvert dans ces lieux -là. Ils animent les mules par leurs cris , et ces animaux , encourages par ce bruit , se déterminent à courir le risque de la descente, et se laissent aller tout le long de la glissoire. Quand une mule a passé plusieurs fois par ces sortes d'épreuves , et qu'elle y est bien exercée , elle acquiert une certaine réputation dans le pays , et mérite bien qu'on fasse cas de son expérience.
Le peu de soin qu'on a d'entretenir ces chemins , qui passent le plus souvent par des montagnes et des rochers , en augmente l'incommodité naturelle. Si un arbre déraciné est tombé au travers de la route , et bouche entièrement le passage , il ne faut pas croire qu'on se mette en peine de l'en ôter ; et , quoique tous ceux qui passent n'aient pas peu de peine à surmonter cet embarras , il n'y a personne qui ait la complaisance de couper l'arbre , pour débarrasser le chemin' à ceux qui viennent après. Ces arbres sont quelquefois si' gros , qu'il y a des troncs qui ont au-'delà d'une aune et demie de diamètre. Quand leur volume est tel , ou à peu près , les Indiens en diminuent, à coups de hache, une partie , selon qu'ils le pigent nécessaire , et ils aident ensuite
Ci?) les mules ^ sauter par- dessus le reste du troii<^. Pour cet effet , ils déchargent ces animaux , et , à force de travail , ils leur font surmonter ces obstacles , non sans perte de beaucoup de temps et autres dommages. Après tous ces efforts, ils laissent l'arbre dans la même situation où ils Tout trouvé , et ceux qui viennent après tiennent la même conduite , laissant toujours aux autreslesoin de s*aider de la même manière. L'arbre reste ain» jusqu'à ce que le temps Fait pourri , et alors le chemin redevient libre.
Don Ulloa , dans la relation qu'il a faite de son voyage à Quito, relation danslaquelle nous avons puisé les détails qui précèdent, rapporte qu'après avoir côtoyé pendant neuf jours la montagne , de la manière dont nous venons de le décrire , il était arrivé à un endroit où la terre était entièrement couverte de neige blanche et transparente. La cabane ou hutte dans laquelle il passa les nuits ne le garantit pas de la rigueur du froid ; mars il ne perdit pas courage , et s'étant remis le lendemain en route , il la continua pendant sept autres jours , après lesquels il rencontra une plaine charmante où règne un éternel printemps , et où l'a nature étale toutes ses richesses. Un air pur , un ciel tranquille , des arbres toujours verts , des prairies émaillées de fleurs , des fontaines , des ruisseaux , des rivières, rien ne manque à ce séjour enchanteur , à l'extrémité duquel on aperçoit la belle ville de Quito, capitale du royaume du même nom. Qui
( i8 ) croirait qu'après un pénible voyage à travers une montagne aride et couverte en plusieurs endroits de glaces, on puisse rencontrer un pays plus élevé qu'aucun autre qui soit au monde , placé dans le centre de la zone torride , et où cependant la chaleur est tolérable, et le froid même assez sensible ? Qui pouiTait s'imaginer encore que ce pays délicieux est en quelque sorte la base de montagnes inaccessibles dont les côtés sont couverts de neiges , et les sommets enflammés par les volcans ? Tout cela cependant est une vérité attestée par tous les savans qui ont entrepris et fait ce merveilleux voyage.