LES DESERTS
Ces immenses déserts , qui occfupent une grande partie de l'Afrique , peuvent être mis , avec raison , au rang des merveilles de la nature. Cet horizon sans bornes , dont l'espace oppresse , dont la surface , si elle est unie , ne présente qu'une tâche difficile à remplir , et où la colline ne cache et ne découvre que la décrépitude et l'immensité, est le spectacle ie plus imposant et le plus terrible qui puisse frapper les regards de l'homme. Il faut avoir parcouru ces vastes solitudes, pour se faire une idée de l'efifroi et de l'horreur mêlés de respect qu'elles inspirent. On se demande si ces sables, aujourd'hui stériles et délaissés , où l'on trouve des vallées et des bois pétrifiés , et où par conséquent il a dû y avoir des rivières et des forêts , ne sont pas la partie du monde la plus anciennement habitée. On cherche à découvrir si ce n'est pas l'abus que les biommes ont fait de ces contrées qui a causé
le changement qui s'y est ope're' , et si la dévastation totale des forêts n'en serait pas la preuve ; car , dès qu'elles ont cesse' d'exister et de protéger les élémens de la végétation , tout a disparu. Plus de rosée , plus de brouillards , plus de pluie,, plus de rivières , plus de vie , plus rien.
C'est dans le voyage qu'AU-Bey (i) a fait, e» i8o3, en Afrique, que nous puiserons la description d'un désert. Nous ne pouvions pas en choisir une qui. fût plus animée et plus conforme à la vérité.
Après avoir quitté la petite ville d'Ouschda ,. dans l'empire de Maroc, Ali-Bey, accompagné des gens de sa suite , de ses équipages , ainsi que de deux officiers et de trente oudaïas ou gardesdu-corps du sultan , s'enfonça dans le désert. L'avis qu'il avait reçu que quatre cents Arabes l'attendaient dans le désert, l'obligea de quitter secrètement la ville à neuf heures du soir. La nuit était fort obscure, et le ciel entièrement couvert de nuages. Après avoir marché fort vite, et gravi plusieurs montagnes , il arriva , à six heures du matin, vers des ruines au pied desquelles étaient une source d'eau et un grand douar (2). Il continua de marcher sans relâche >,
(i) 'Ali-Bcy «1 Abassi est reconnu , en Asie et en Afri-^ que, eomme fils d'Othman-Bey, prince des Abassides.
(3) C'est le nom que Ton donne à des babitations dont k&plas grandes sont compostées d^une vingtaine de tentes , et le«. ajutrcs. de quatre ou six seulement. Ces tentes sont
en suivant plusieurs vallée» tortueuses , au fond desquelles il trouva une rivière qui, quoique petite , n'en était ^as moins xitile aux laborieux habitans de plusieurs douars.
En vertu d'un ordre dont les officiers chargés d'accompagner Ali-Bey étaient porteurs , il sortait de chaque douar un Arabe ou deux , montés et équipés, qui s'incorporaient avec les gens de sa suite. Arrivés à neuf heures du matin à l'endroit ©ù se terminait la rivière , les trente oudaïas prirent congé du fils d'Othman-Bey , en lui laissant l'escorte des Arabes amenés sous le commandedément de deux officiers. Quelques pièces d'or qu'il remit à un des officiers pour les distribuer aux gardes du sultan , pensèrent lui coûter cher ; car à peine avait-il fait quelques pas pour s'éloigner d'eux , qu'il entendit du bruit derrière lui , et tourna aussitôt la tète : il vit les oudaïas qui étaient révoltés contre leurs chefs , et qui les menaçaient de les massacrer. Dans le même moment, deux d'entre eux vinrent à toute bride pour lui porter plainte contre les officiers , qu'ils soupçonnaient d'avoir retenu une partie de l'argent qui leur avait été destiné. Ali-Bey courut alors sur cette troupe , à laquelle il se hâta de faire baisser les armes. Ce ne fut pas sans peine
noires, rangées en cercle, se'parées les unes des autres par une distance de dix à douze pas« Elles sont habitées p^r des pasteurs dont les seules ressources consistent dans Ictr troupeaux qu'ils élèvent.
( i3o ) qu'il parvint à leur faire entendre raison ; cependant il fut assez heureux pour les calmer , et les renvoyer sans qu'il y eût de sang de répandu. Mais dans le cours de cette rixe , dont les suites auraient pu être très funestes , personne ne songea à faire provision d'eau j on commençait déjà à en manquer , et Ali-Bey ignorait que c'était le dernier endroit où il serait possible d'en trouver.
La crainte de rencontrer les quatre cents Arabes l'engagea à continuer d'accélérer sa marche. En conséquence , il alla toujours hors des chemins , au milieu du désert , marchant sur des caillons roulés , à travers les montagnes arrondies. Ce pays est entièrement privé d'eau; on n'y voit pas un arbre , pas un rocher isolé qui puisse offrir le plus petit abri ou un peu d'ombre. Une atmosphère parfaitement transparente , un soleil immense qui dardait sur la tête , ua terrain presque blanc, et ordinairement de forme concave comme un miroir ardent , un petit vent brûlant comme la flamme , tel est le tableau fidèle des lieux qu'Ali-Bey parcourait .^
En vertu d'une coutume barbare , qui veut que tout homme trouvé dans cette solitude soit considéré comme ennemi, les treize Bédouins d' Ali-Bey ayant aperçu , sur le midi , un homme armé , à cheval , qui se tenait à une distance très éloignée , se réunirent aussitôt , et partirent comme un trait pour le surprendre , en poussant de grands cris , qu'ils interrompirent par ces expressions de dérision et de mépris : Que cherches^
( i3i ) iu, mon frère ? Où vas-tu , mon fils? etc., etc. Mais le Bédouin , se voyant découvert , profita de son avantage , et s'enfuit dans les montagnes , où il fut impossible de l'atteindre.
Cependant les hommes et les animaux n'avaient presque rien mangé ni bu depuis le JQur précédent , et n'avaient pas cessé de marcher depuis neuf heures du soir. Un peu après midi il ne restait pas une goutte d'eau ; et les gens d'Ali- Bey, comme leurs montures, commençaient à être abattus par la fatigue. A chaque instant les mules tombaient avec leurs charges , et le pénible exercice qu'on fut contraint de faiie pour les relever et soutenir le poids du fardeau qu'elles portaient , acheva d'user le peu de force qui restait à ceux qui composaient la caravane.
A deux heures après midi , un homme épuisé par la fatigue et par la soif tomba par terre : on fit tout ce qu'on put pour le secourir ; on parvint même à introduire dans sa bouche quelques gouttes d'eau qu'on exprima d'une outre; mais ce fut sans succès, l'infortuné expira. AU-Bey lui-même commençait à éprouver une faiblesse qui , s'accroissant d'une manière effrayante , annonçait que ses forces allaient aussi Tabandonner.
Pendant ce temps-là plusieurs autres personnes de sa suite tombèrent successivement , et restèrent à terre abandonnées à leur malheureux sort, parce que la caravane allait déjà à sautée qui peut. Alors tout devint confusion et désordre : les hommes , les bagages , les mules se perdirenC^
Aïi-Bey, pïeiii de courage, malgré Teffroi que devait lui inspirer son cheval tremblant sons lui , clierchail à rassurer son inonde , et à l'engager à doubler le pas. Pour toute réponse , on k regardait fixement ; on portait l'index sur la bouche , pour indiquer la soif dont on était dé-^ voré. Le désespoir était général-, personne ne croyant jamais pouvoir se soutenir jusqu'à Fendroit où Ton trouverait de l'eau. Enfin , à près de quatre heures du soir , Ali-Bey tomba à son tour.
Etendu sans connaissance au milieu du désert , entouré de quatre ou cinq hommes seulement , qui étaient hors d'état de lui donner le plus léger secours, puisqu'ils ignoraient où ilsr pourraient trouver de l'eau , et que , lors même qu'ils l'auraient su , ils n'avaient pas la force d'aller en chercher, l'illustre voyageur aurait infailliblement péri, si la Providence ne l'eût sauvé par une espèce de miracle. Une demi-heure s'était écoulée depuis qu'il était dans cette angoisse, lorsqu'on aperçut dans le lointain une grande caravane de plus de deux mille personnes qui venaient de son côté. Un marabout ou saint , nommé Sidi Alarbi , la conduisait ; il se rendait , par ordre du sultan , à Tremecen. Touché de la triste position où il vit Ali-Bey et ses compagnons de voyage, il s'empressa de faire jeter plusieurs outres d'eau sur tous ceux qu'il vit gisans sur la terre.
Ali-Bey n'eut pas plus tôt reçu sur son visage et sur ses mains quelques immersions de cette
C »53 )• eau salutaire , qu'il reprit ses sens , ouvrit lesyeux , et regarda de tous côtés , sans pouvoir d'abord reconnaître personne. Mais insensiblement sa vue s'e'claircit , et il aperçut sept à huit schérifs qui , se tenant autour de lui , lui parlaient et lui faisaient amitié. Il voulut leur répondre , et en fut empêché par un nœud invincible qu'il sentait dans sa gorge. Il ne put donc se faire entendre d'eux que par signes , et indiquer sa bouche avec le doigt.
Alors on essaya et l'on parvint à lui faire avaler , à différentes reprises , quelques gorgées d'eau. La parole lui revint, et il dit aux schérifs : Qui etes-vous ? Ne craignez rien , lui répondit Sidi Alarbi , en se nommant ; bien loin d^élre des voleurs ou des brigands , nous sommes vos amis. Rassuré par ces paroles , Ali-Bey se livra entièrement aux soins de ces braves gens , qui ne négligèrent rien pour le mettre en état de continuer sa route , et qui , du moment qu'ils virent qu'il pouvait se passer d'eux , remplirent d'eau une partie de ses outres, et le quittèrent aussitôt, parce que le temps qu'ils perdaient en cet endroit était trop précieux , et que rien en effet ne pouvait en réparer la perte.
Cette attaque de la soif se manifeste par les symptômes les plus horribles. Toute la peau du corps devient aride , les yeux sont sanglans , la^ langue et la bouche , tant en dedans qu'en dehors , se couvrent d'un tartre de l'épaisseur d'une pièce de cinq francs. Cette crasse est d'un jaune obscur.
(i34) d^un goût insipide , et d'une consistance parfais tement semblable à la cire molle des rayons du' miel. Une défaillance ,ÔU une sorte de langueur arrête le tnouvement ; la respiration est suspendue par une angoisse ou une espèce de nœud dans le diaphragme et dans la gorge ; quelques grosses larmes isolées s'e'chappent des yeux ; on tombe à terre y et en peu d'instans on a perdu connaissance.
Ce ne fut pas sans quelques diJOdcultés qu'Ali- Bey put se remettre à cheval et continuer sa route. Ses gens, pendant l'heureuse rencontr qu'il venait de faire de la caravane de Sidi Alarbi , étaient allés , chacun de leur côté , pour chercher de l'eau. Ils en apportèrent effectivement que , bon gré mal gré , il fut obligé de goûter y afin de récompenser le zèle que ces fidèles serviteurs avaient mis à le secourir. Nul doute qu'ils seraient arrivés trop tard ; mais ce n'était pas leur faute. A sept heures du soir , il fit halte auprès d'un douar et d'un ruisseau, après une marche forcée de vingt-deux heures consécutives. Fendant la nuit, tout son monde et ses bagages arrivèrent successivement : Sîdi Alarbi , qui les avait rencontrés , avait tout secouru , tout fauve.
La plus grande partie du terrain de ce désert , pu on ne voit aucune espèce d'animal , soit quadrupède ou oiseau , soit reptile ou insecte , où l'on n'aperçoit aucune plante , où l'homme se trouve seulement environné du silence de la mort^
( i35 > est de largile pure , à Texception de petite traits calcaires. Toute la surface est couverte d'une couche de pierres calcaires de couleur blanche y roulées, libres , grosses comme le poing , presques toutes égales, et ayant la surface carrée, comme si c'étaient des morceaux de vieux mortier ; ce qui ferait présumer qu'elles sont un véritable produit volcanique. Cette couche est étendue avec une égalité si parfaite , qu'elle ne laisse absolument aucun point à découvert, et qu'elle rend la marche extrêmement fatigante.