‹ Les merveilles du monde: ou Les plus beaux ouvrages de la nature ..., Volume 2Chapitre 55 sur 134 · L'HOSPICE DU GRAND SAINT-BERNARD · texte numérisé non relu

L'HOSPICE DU GRAND SAINT-BERNARD

La nature et les hommes se sont réunis pour faire' une merveille de cet hospice. Fondé, en962, par saint Bernard (i), et situé à l'extrémité Ja plus orientale du lac qui occupe le fond du vallon étroit et allongé qui se trouve à la partie la plus élevée qui soit non seulement en Europe , mais dans tout l'ancien continent , sa position est très voisine du terme des neiges éternelles ; aussi le froid s'y fait-il sentir de la manière la plus crueîle pendant huit mois de l'année ; et , au plus fort de l'été , il suffit du petit vent de bise pour y ramener cette rigoureuse température. Il est facile de se figurer qu'il ne peut y avoir aucune espèce de récolte dans cet affreux séjour ; elle s'y réduii donc à quelques laitues et à quelques choux , qui croissent avec peine dans de petits terre-pleins entre les rochers les mieux abrités du voisinage , et que les religieux y cultivent pour leur amusement et le plaisir de voir pousser

(]) Originaire de Savoie, et issu de ]a noble famille dt Menton , saint Bernard était chanoine n%iiliec et arcbidiacrç d'Aostc. •

quelque chose , plutôt que pour rutililé qu'ils en retirent.

Les hommes respectables qui , pour secourir , au péril même de leur vie , l'humanité' souffrante, se sont voue's à l'ennui et à Thorreur de se voir entoure's de neiges éternelles , de rochers stériles , et d'un lac toujours à demi-gelé ; qui ne craignent pas d'altérer leur santé par cette continuité de froid et de brouillards malsains auxquels ils sont exposés , et de passer leur vieillesse en proie à toutes les infirmités qui doivent être la suite d'un pareil genre de vie , sont des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin. Leur supérieur a le titre de prévôt ; il est crosse et mitre , et reçoit ses bulles du pape , après qu'il a. été élu par le chapitre : sa place est à vie. Les autres emplois du monastère ne se donnent que pour trois ans. Mais comme la dignité de prévôt ne s'obtient qu'après avoir consacré sa jeunesse à l'exercice de l'hospitalité dans le couvent , celui qui en est revêtu a la liberté de demeurer à Martigny, au pied de la montagne, où le chapitre possède une maison. Le nombre des religieux n'est point fixé. Il est ordinairement de 20 à 3o, dont 10 ou 12 résident au couvent, et sont affectés au service immédiat de l'hospice. Huit desseiTent des cures dépendantes du chapitre. Quant à ceux qui , par leur grand âge et leurs infirmités , ne peuventplussupporterlairde la montagne , ils vivent avec le prévôt dans la maison de Martigny.

Il n'est pas de spectacle plus intéressant ni plus digne de toucher une âme sensible , que celui qu'offrent ces bons religieux , lorsqu'ils s'empressent , dans les jours de grands passages , de recevoir, de réchauffer et de restaurer les voyageurs sans distinction d'état , de sexe et de religion. Il suffit de souffrir pour avoir des droits à leurs soins généreux. Mais c'est surtout en hiver et au printemps que leur zèle est le plus méritoire , parce qu'il les expose alors à de grandes peines et à de grands dangers. C'est depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai que leurs nobles travaux sont dans toute leur force. Un domestique de confiance , qui se nomme le marronnier , a l'emploi d'aller chaque jour jusqu'à moitié de la descente , au-devant des voyageurs, accompagné de plusieurs chiens qui sont dressés à reconnaître le chemin dans les brouillards , dans la tempête et les grandes neiges , et à découvrir les passagers qui se sont égarés. Les religieux remplissent souvent eux-mêmes ce bienfaisant office , afin de pouvoir donner aux voyageurs des secours temporels et spirituels. Toutes les fois que le marronnier ne peut pas les sauver , ils volent à leur aide ; ils les conduisent, les soutiennent et les portent sur leurs épaules jusque dans le couvent. Il arrive même assez fréquemment qu'ils sont obligés d'user de violence envers les voyageurs, qui, engourdis par le froid et épuisés de fatigue , demandent avec instance qu'il leur soit permis de se reposer

«t de dormir un moment sur la neige. Mais loin de se rendre à leurs prières , les religieux les secouent pour les arracher à ce sommeil perfide , qui les conduirait infailliblement à la congélation et à la mort. Un mouvement continuel peut seul donner au corps une chaleur suffisante pour re'sister à la rigueur du froid ; aussi les religieux sont-ils obligés , lorsqu'ils sont en course pendant l'iiiver, et que la neige les empêche de marcher assez vite pour se réchauffer , de frapper continuellement leurs pieds et leurs mains contre les grands bâtons feri^'s qu'ils portent toujours avec eux , sans quoi ces extrémités finiraient nécessairement pas s'engourdir et se geler.

Mais , malgré toutes ces précautions et les soins que prennent ces hommes recommandables , il ne se passe presque point d'hiver où quelque voyageur ne meure et n'arrive à l'hospice avec des membres gelés. Cependant leur zèle et leur activité ne sont jamais en défaut; car, si quel*ques passagers ont été entraînés et ensevelis dans les neiges , et que Tiaistinct et l'odorat des chiens du couvent ne leur permettant pas de pénétrer à une grande profondeur , ces infortunés ne puissent être découverts , les religieux vont alors, avec de grande perches, sonder de place en place , et ils connaissent , à l'espèce de résistance qu'ils éprouvent , si c'est un rocher ou un corps liumain qu'ils rencontient^ Dans ce dernier cas, ils ne perdent pas un moment pour

( i43 ) déblayer la neige , et souvent ils ont la consolation de sauver des hommes qui , sans eux , n'auraient ] amais revu la lumière.

Indépendamment des services que les religieux du grand Saint-Bernard rendent à rhumanité , ils concourent aussi aux progrès des sciences, en tenant un journal d'observations météorologiques , qui sont régulièrement insérées dans les Mémoires imprimés de la Société économique de Berne. Il en est quelques-uns ^ui s'occupent de recherches sur l'histoire , et particulièrement sujr celle de la Suisse.

A une lieue du couvent , et sur la route qui conduit du Saint-Bernard au village de Saint-Pierre , on voit deux petits bâtimens voûtés qui portent le nom A^ hôpital. L'un sert à faire reposer et récliauffer les voyageurs saisis de froid dans le passage , et l'autre à recevoir les corps des voyageurs inconnus qui meurent sur cette route. C'est là.qu'on les dépose avec tous leurs vêtemens , afin qu'au besoin ils puissent être reconnus. Le premier de ces hôpitaux est aussi destiné au dépôt du pain , du vin et fromage , que le marronnier y apporte tous les jours avant la nuit, lorsqu'il vientau-devant des voyageurs.

A l'extrémité opposée dç l'hospice , et du.côlé de l'Italie , il y a une petite plaine dans laquelle était autrefois un temple consacré à Jupiter. La montagne même se nommait alors Mons Jovis , d'où lui était venu par corruption celui de Mont-Jour , qu'elle a porté jusqu'à ce que la

grande célébrité de Thospice fondé par saint Bernard eût fait oublier le nom de son ancien patron. Le grand nombre dHex-voio qu'on a trouvés en fouillant dans les ruines Ju temple , prouve que ce passage était très fréquenté ; et comme on ne fait point un vœu pour une cliose facile , et qui nepré-^ sente aucun danger, on doit en conclure qu'il était infiniment périlleux.

Les Français se sont illustrés , en 1800 , en fran-chissant, avec leur ariillerie et leurs bagages , cette montagne , qui a acquis encore une autre célébrité par le superbe monument qui y a été érigé , en i8o5, enUlioneurdeDesaix.

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