CAFE HARDY
fermeture de la Bourse officielle, on voit une foule compacte se presser sur le boulevard, s'agitant en tous sens, se croisant, ne restant jamais en place.
Celui qui n'est pas au courant des mœurs parisiennes serait loin de se douter que tout ce monde, qui affecte un air indifférent, traite des affaires et fait là parfois une rude concurrence aux opérations de la corbeille de la Bourse.
Des locutions barbares hérissées de chiffres, des abréviations impossibles, des mots jetés par-ci, par-là, voici tout ce que l'on entend.
Parfois, lorsque la foule, devenue trop compacte, forme un obstacle pour la circulation publique, les sergents de ville la fendent en tous sens et l'éclaircissent sans nul souci des opérations qu'ils entravent, des marchés qu'ils rompent. Mais cela ne dure qu'un instant et le boulevard reprend son aspect animé.
Sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la Maison- Dorée, sur le boulevard des Italiens , s'élevait autrefois le café Hardy, le premier qui ait donné des déjeuners à la fourchette fort prisés pendant plus de cinquante ans par les amis du bien vivre. Les déjeuners se préparaient dans un des salons du rez-de-chaussée ; sous une cheminée de marbre blanc, un énorme gril était posé sur un amas de braise incandescente, et le maître de la maison en personne, une longue fourchette à la main, faisait griller, à la vue des consommateurs, côtelettes, bifteaks, etc. C'était là toute l'innovation, et elle avait suffi pour attirera cet établissement la clientèle la plus riche et la plus distinguée. La vogue tient à si peu de chose ! Un des habitués les plus assidus était le colonel D.... C'était un soldat à la Cambronne, mieux placé sur un champ de bataille que dans un salon. Ce colonel avait acheté une terre appartenant autrefois au comte de S....- M et qu'on avait vendue comme propriété nationale.