CHAPITRE I
La ville de Metœcia est située à l'Occident des possessions d'un grand Roi. Cette ville est très-ancienne ; elle s'est graduellement agrandie, et elle est aujourd'hui très-peuplée. Les premiers habitants y furent envoyés à cause de leur rébellion contre l'autorité du Roi ; et une loi remarquable est encore en vigueur parmi leurs descendants : elle est le mémorial de leur crime.
Nul ne devait séjourner dans cette ville audelà d'un certain nombre d'années, ni enlever, en partant, quoique ce soit qui lui appartînt.
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Cette loi était appelée la loi d^Exil. Le grand Eoi l'avait lui-même établie, et les citoyens n'avaient de ressource que dans la soumission. Le temps de leur séjour n'était pas même fixé : la durée en était indéterminée. A chaque instant, ils^ étaient exposés à recevoir de la part du Eoi l'ordre de rappel ; mais cet ordre ne frappait, chaque fois, que sur un seul des habitants. Quand l'un d'eux avait reçu l'ordre de partir, ses amis les plus intimes ne devaient l'accompagner que jusqu'aux portes de la ville. On le dépouillait alors de tous ses biens ; et il partait, comme un exilé, pour son voyage solitaire.
Comme les habitants de Metoecia étaient en grande partie marchands, on pourrait s'imaginer qu'une semblî^le loi était une source d'inquiétudes et d'alarmes continuelles. Il n'en était pas ainsi, cependant. De temps en temps, à la vérité, elle était exercée sur un homme très-riche. Elle éveillait alors dans ses com-
pagnons des idées pénibles, et ils s'affligeaient de l'instabilité de leurs biens; mais le plus grand nombre vivait dans une fausse sécurité. Chacun regardait ses trésors comme lui appartenant aussi réellement, que s'il eût pu les conserver à son gré. Une telle erreur pourrait paraître étrange; mais on doit se rappeler qu'insensiblement les citoyens s'étaient accoutumés à la loi ; et que, pour cette raison, ils ne l'envisageaient plus que superficiellement, ou l'avaient déjà complètement oubliée.
Cependant le grand Eoi était plein de compassion, et il s'occupait sans cesse des pauvres exilés, si négligents envers eux-mêmes. Il savait combien était triste et sombre le désert qui environnait la ville ; et il ne voulait y laisser périr personne. Il ne révoqua pas, il est vrai, son premier décret ; il fit plus : il changea le châtiment en félicité, et offrit aux exilés de les recevoir dans une ville pins belle
et plus glorieuse que celle d'où il les tirait. S'ils rejetaient cette offre, ce serait uniquement par leur faute. Toutes les conditions stipulées étaient faciles à observer, et le Eoi lui-même avait promis aux citoyens de les mettre en état de les accomplir. Il n'est pas nécessaire que nous les examinions toutes. Nous nous arrêterons seulement à celle que nous présente le cours de cette histoire, et qui s'applique spécialement aux négociants.
Quatre frères, PLilargyr, Mégaclès, Euprépès et Sophrône, habitaient la ville de Metœcia. A l'époque où je commence leur histoire, la sentence d'exil avait, depuis peu, frappé leur père. Il avait été marchand, et il possédait d'immenses richesses. Comme la. loi lui interdisait de rien prendre pour ses besoins, toutes ses vastes possessions retournèrent aux mains de ses enfants, qui déjà s'étaient assemblés pour se les partager. La chambre dans laquelle ils
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s'étaient réunis à cet effet était ornée des meubles les plus somptueux. Le parquet était couvert de drap d'or, en partie caché par des ballots d'une marchandise d'un plus grand prix, et par des monceaux de pierres précieuses qui y avaient été placées en attendant le choix des frères. Deux des côtés de la salle étaient tendus des plus magnifiques tapisseries; le troisième était percé d'une fenêtre d'où s'étendait la vue vers tout l'Occident, tandis que le mur opposé était entièrement couvert d'un miroir immense, qui réfléchissait les objets de la chambre, et ceux que l'on voyait au-delà de la rue.
Mais au milieu de toute cette splendeur extérieure, le front des frères s'obscurcit d'un nuage de tristesse. Le départ de leur père était trop récent, pour leur j^ermettre d'oublier le caractère passager des richesses qu'ils allaient partager. Encore quelques années, et chacun, à
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son tour, devra les abandonner, et partir sans argent, sans demeure, et sans amis, pour le triste désert qui entoure la ville.
Ces pensées les rendirent tristes. Jamais auparavant ils n'avaient senti le poids accablant de la loi d'Exil. Ils y avaient bien pensé, car aucun citoyen ne pouvait l'ignorer; mais, jusque-là, ils ne l'avaient envisagée que comme éloignée. Elle semblait alors les trouver dans leur propre chemin, et fixer forcément leur attention. Aussi l'aîné des frères ne fut que l'interprète des sentiments des autres, lorsqu'il s'écria: "A quoi servent ces ricliesses immenses ? Au jour de notre bannissement, elles ne nous achèteront pas le délai d'une seule heure. Que je les échangerais volontiers contre quelque demeure paisible, où nous puissions être en sécurité pour toujours!"
Il avait à peine achevé ces paroles, que ses yeux se portèrent sur le miroir que j'ai dépeint
comme couvrant tout un côté de la salle. Il le vit traverser par l'image d'un objet qui ne se trouvait pas dans l'appartement. Il montra cette image à ses frères, et leurs regards inquiets la virent aussi distinctement. Elle avait la forme d'un vieillard. Rien, dans son extérieur, n'était capable d'exciter la crainte, mais tous les objets que l'on voyait dans le miroir étaient ternis par sa présence. Il mit le pied sur du drap d'or, et il fut réduit en poussière et rongé des vers ; le bord de son vêtement effleura une table d'ivoire massif, et elle tomba par morceaux. Les ballots de marchandises et les pierres précieuses perdirent leur ricbesse et leur splendeur, sous les regards glacés de ce vieillard.
Les frères éprouvèrent, en observant ces signes, un certain sentiment de crainte, et l'aîné se repentait de ses paroles téméraires, car, pour dire la vérité, il aimait passionnément les richesses brillantes, et il craignait que
le mystérieux étranger ne les emportât, et ne lui donnât en retour la demeure durable qu'il avait demandée.
Il leur sembla enfin que le vieillard leur adressait la parole en ces termes : " Enfants, vos souhaits sont vains ; vous ne devez pas parler de troquer ces trésors contre une demeure durable, car, en réalité, ils ne sont pas à vous ; ils appartiennent au grand Eoi, dont vous êtes les sujets. Donnez-les lui maintenant, et il les gardera pour vous les rendre au jour de votre exil : dans cette ville, ils n'ont aucune valeur. Yoyez comme le plus léger attouchement de ma part les fait se ternir ! Mais dans le Palais du Eoi, ils deviennent incorruptibles, et je n'ai plus aucun pouvoir sur eux. "
Les frères se troublèrent encore davantage à ces paroles. Ils savaient bien que toutes les richesses de Metœcia appartiennent au grand Eoi ; mais la pensée de les lui rendre était pour
eux un sujet de tristesse. Ils ressentaient une crainte vague, qui venait de ce que la sentence d'exil devait aussi les frapper; et tous partageaient, quoiqu'à différents degrés, les appréhensions de Philargyr. Le vieillard, qui paraissait lire dans leur pensée, reprit la parole en ces termes: "Ne craignez rien; je ne suis pas venu vous enlever vos richesses. Bientôt, cependant, je reviendrai avec le Mandat Koyal ; mais à cette heure vous verrez et vous sentirez que je suis proche. Aujourd'hui, ma voix vous vient de loin, et ce n'est que mon image réfléchie que vous voyez. Cependant je vous apporte un Message du grand Eoi. Vous avez témoigné le désir de vous acquérir une demeure durable, mais je vous ai déjà dit que vous ne pouviez pas l'acheter, parce que les richesses que vous avez ne sont pas à vous; elles appartiennent au grand Eoi. Vous devez les confier librement à ses Messagers, sans 2*
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leur demander de retour. Le Roi volts les accumulera dans son propre Palais, et quand vous quitterez cette ville, il vous permettra d'habiter, avec ses enfants, dans une Cité glorieuse, où la loi d'exil est inconnue. Gardezvous, au moins, de négliger cet avis, et de frustrer le grand Roi des richesses commises à vos soins, parce que si vous refusez de les donner à ses Messagers, et que vous les accumuliez en secret ou que vous les dissipiez pour vous-même, il ne vous sera gardé aucun trésor dans le Palais du Roi, et les portes de la Cité glorieuse vous seront à jamais fermées. " Cet avertissement du vieillard n'avait, en réalité, rien de nouveau pour les marchands. Le pardon offert par le Roi, et le danger qu'il y avait de le rejeter, étaient deux choses bien connues dans la ville ; mais les habitants en parlaient rarement, parce qu'ils aimaient leurs richesses, et qu'ils ne voulaient pas obéir aux
commandements du grand Eoi. Jusqu'alors, les frères avaient partagé le sentiment général ; ce n'était peut-être que parce que le souvenir du départ de leur père s'appesantissait encore lourdement sur eux, qu'ils avaient écouté si longtemps la voix qui leur était adressée, et qui, sans passer par les organes auditifs, semblait tomber tout d'un coup au fond de leurs cœurs. Ils ne pouvaient donc pas s'empêcher d'y prêter attention. Tous s'abstenaient de demander de quelle manière ils devaient envoyer leurs trésors au Palais du Eoi ; mais ils ne restèrent pas longtemps dans l'incertitude. La rue, dans laquelle était la maison, était, comme je l'ai dit, réfléchie par le miroir. La figure du vieillard se tourna alors de ce côté, et, au même instant, les jeunes marchands purent entendre distinctement ces paroles: " Yoici les Messagers du grand Eoi I "
Ils suivirent la direction de son doifft, et les
abords de leur luxurieuse habitation leur semblèrent encombrés de toute espèce de malades et de nécessiteux. On distinguait parmi eux des pauvres, des boiteux, et des aveugles ; il y avait aussi des hommes que la faim semblait pousser à la folie, et des petits enfants qui pouvaient à peine se traîner par terre, et qui formaient une partie de cette grande foule. Le vieillard les montrait encore, et leur nombre allait toujours croissant dans toutes les directions, jusqu'à ce que, d'aussi loin que l'oeil pût atteindre, tout signe de richesse et de luxe eût disparu, et fut remplacé par une scène de misère universelle. Les cris inarticulés des mourants, les pleurs des or|)helins, et les lamentations des veuves, s'élevèrent dans les airs ; et, du milieu de ce tumulte, la voix sonore et solennelle du vieillard retentit encore une fois dans le cœur des frères.
'' Ceux-ci," dit-il, " et ceux qui leur ressem-
blent, sont les Messagers du grand Koi. Ils sont en grand nombre, et ils viendront à vous en secret, un à un. Confiez-leur votre trésor, et il ne périra pas ; ils le porteront pour vous au Palais du Eoi. Le voyage en est long et dangereux ; mais si vous êtes sincères dans votre désir de l'y envoyer, le grand Koi ne souffrira pas qu'il soit perdu. Ne laissez donc pas les Messagers attendre inutilement dans la ville, que leur départ soit secret, de peur que les ennemis du Hoi ne les retardent dans leur chemin. "
L'image du vieillard disparut graduellement à mesure qu'il prononçait ces paroles : les signes de sa présence se retirèrent. La table d'ivoire, le drap d'or, et les monceaux de pierres précieuses recouvrèrent la beauté et la splendeur qu'ils avaient perdues. Les frères respirèrent encore une fois en liberté. Jusque-là leurs yeux avaient été retenus sur le miroir par
une espèce de fascination ; maintenant ils regardaient avec inquiétude autour de l'appartement lui-même ; mais il n'avait subi aucun changement. Si le vieillard y avait posé le pied, il ne restait aucune empreinte de ses pas. Ils tournèrent alors leurs regards vers la fenêtre ; la rue avait son aspect accoutumé ; la foule active s'y liâtait de toutes parts, et il y passait de superbes équipages, et des voitures chargées de marchandises. Mais ils ne virent rien qui pût leur rappeler le tableau représenté dans le miroir; rien, sauf quelques mendiants qui venaient attendre à leur porte. Lorsque Philargyr ouvrit la fenêtre pour respirer l'air frais, ils demandèrent avec instances l'aumône aux jeunes marchands. Aucun d'eux n'eut la force de la leur refuser, parce que les paroles de l'étranger étaient encore fraîches dans leur mémoire, et qu'ils regardaient tous ces pauvres comme autant de Messagers du grand Roi.