‹ Les messagers du roi. AllégorieChapitre 4 sur 9 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les frères avaient été trop vivement aôectés de l'avertissement du vieillard, pour procéder immédiatement au partage de leurs ricliesses. Ils projetèrent une fois d'en jouir en commun, et se consultèrent sur les meilleurs moyens de les restituer au grand Roi ; mais, dès le principe, leurs opinions différèrent tellement, qu'ils ne s'arrêtèrent à aucun projet fixe. Pendant le temps qu'ils employèrent en discussions, leurs sentiments éprouvèrent une altération particulière. Les paroles de l'étranger leur parurent perdre de leur clarté; mais leurs biens réparaient en quelque sorte cette perte. Ils en revinrent enfin à leur première idée de diviser leurs trésors en quatre parts égales, afin que chacun prît la sienne, et en disposât à son gré.

24 LES MESSAGERS DU llOI.

Philargyr fut chargé du partage. Plusieurs mois s'étaient écoulés, qu'il était encore absorbé dans ses calculs, cherchant quelle serait la grandeur de la part qu'il pourrait s'approprier. Dans cet intervalle de temps, il fut plusieurs fois interrompu par les Messagers du Eoi ; mais leur application fut vaine. Il donnait toujours pour réponse que, jusqu'à ce que la propriété fCit partagée, on n'en pouvait remettre aucune parcelle dans le Palais du Eoi.

Le partage s'acheva enfin. Les plus jeunes frères en furent satisfaits, quoiqu'aucun d'eux ne fût capable de suivre les calculs de Philargyr. Chacun eut sa part assignée, et, attendu la courte durée de leur séjour dans la ville, les frères la regardaient comme inépuisable. Ainsi chacun put suivre sa 'propre volonté.

Maintenant, je vais donner une courte esquisse de leur histoire.

Le point remarquable de celle de Philargyr,

leur aîné, était son oubli total, non seulement des avertissements du vieillard, mais encore de la loi de la ville qu'il habitait. Tous les actes de sa vie semblaient le narguer. Le seul objet important pour lui était d'accumuler des richesses. Il ne les confiait pas aux Messagers du Eoi; mais ils ne les employait pas non plus à procurer le bien-être de ses semblables; il les entassait en secret dans les murs de sa propre maison. Il n'y avait pas de plaisir qu'il ne sacrifiât, dans l'espérance d'augmenter ses biens pour l'avenir. Lorsqu'il agissait ainsi, la sentence d'exil était suspendue sur sa tête ; et il avait la certitude positive que quand il quitterait la ville, il ne lui serait pas permis d'emporter la moindre portion de son trésor.

J'ai déjà dit que les habitants de Metœcia vivaient, pour la plupart, dans l'oubli de la loi d'Exil. Cependant la conduite de Philar-

gjr paraissait étrange, même aux plus indifférents d'entre eux. On supposait qu'il était sous l'influence d'un charme ; et, dans la ville, on racontait communément de lui l'histoire suivante : —

'' Le bruit courait qu'il y avait eu une mine d'or qui communiquait avec la maison du marchand qui venait de partir. Philargyr en avait pris possession sans la connaissance de ses frères. Cette mine était visitée par un malin esprit qui l'avait séduit par de spécieuses offres de services. Ils avaient travaillé ensemble pendant quelque temps ; mais le malin esprit, feignant de travailler le précieux métal, avait changé la mine en cachot, et lié les pieds et les mains de Philargyr avec des chaînes d'or. Après l'avoir fait ainsi son prisonnier, il lui permit de retourner à l'air supérieur, à la condition de devenir son esclave, et de travailler sans cesse à apporter de nouveaux trésors à

la mine. On disait de plus que, depuis cet instant, les chaînes d'or ne lui avaient pas été retirées ; et que, quoiqu'invisibles à l'œil nu, on pouvait facilement voir les marques de leur présence dans les regards et dans le geste du malheureux marchand. Il avait continuellement la tête courbée vers la terre, et sa démarche elle-même était contrainte et embarrassée, parce que les fers et les chaînes qu'il portait étaient d'un grand poids et qu'ils l'empêchaient de marcher librement."

Quelque étrange que paraisse cette histoire, elle était en grande partie vraie. Un seul point en était incorrect. L'esprit de la mine n'avait usé ni de menaces ni de violence; il avait toujours employé la ruse pour parvenir à ses fins, et Philargyr s'était insensiblement abaissé jusqu'à la servitude. Les chaînes étaient légères et flexibles, quand, pour la première fois, ses membres furent enlacés.

Ce ne fut qu'en les portant, que, peu à peu, elles devinrent fortes et pesantes. Telle était la nature de ces liens, que, quand ils étaient nouvellement forgés, on pouvait facilement les rompre. . Pour cette raison, Philargyr n'en put sentir la pression, que quand le temps les eût durcis ; et, même alors, ce changement fut si graduel, qu'il n'y fit aucune attention. Les marques de son esclavage, si visibles pour les autres, passaient inaperçues de lui seul.

Cependant il était esclave ; et, peu à peu, il s'attira tous les malheurs de l'esclavage, quoique jusqu'à la fin, il n'en connût pas la cause. Le matin, à midi, et le soir, il travaillait pour un maître insatiable, qui ne lui permettait de prendre aucime part dans les profits de ses fatigues. Il passait tous lés jours en corvées et en travaux ; et chaque nuit le trouvait inquiet et soucieux. Pas nn instant ne lui était accordé pour partager les plaisirs de ses concitoyens;

pas un instant pour les devoirs de l'hospitalité, ni pour les joies pures de la famille. Tout son temps était réclamé par l'esprit de la mine d'or; et la tâche qu'il lui imposait était très-lourde et très-monotone. Un enfant qui serait forcé de calculer, heure par heure, le compte d'une somme dont les chiffres sont innombrables, pourrait seul se former une idée de l'occupation de Philargyr. Ses richesses n'étaient pour lui qu'une somme sans fin ; et ses plus heureuses entreprises, ne pouvaient qu'ajouter de nouveaux chiffres à cette somme. Cette comparaison, cependant, ne peut donner qu'une faible idée de sa misère. Il ne pouvait s'empêcher d'ajouter foi aux avertissements du vieillard, quoique toute sa vie ne fût qu'une contradiction à sa croyance. Il savait cependant que ses trésors enfouis lui seraient plus qu'inutiles, quand arriverait le jour de son

exil : les portes de la Cité glorieuse lui se- 3*

raient fermées; et des voyages sans fin dans le sombre désert devraient suivre ce temps d'inquiétudes et de fatigues. Souvent il sentait son cœur se resserrer, comme s'il eût rendu témoignage aux regards détournés des Messagers du grand Eoi. Ils ne lui offraient pas même d'emporter ses trésors dans le Royal Palais; car une longue expérience leur avait appris que c'était parler en vain que de chercher quelque emploi auprès de Philargyr.

Plusieurs fois déjà il s'était proposé de leur confier une partie de sa fortune ; mais les subtiles chaînes d'or retenaient ses mains ; et quand il faisait des efforts j^our s'en débarrasser, l'occasion était déjà passée ; et il remettait au lendemain sa première résolution.

Tandis que l'aîné des quatre frères travaillait ainsi sans relâche pour l'esprit de la mine, le second suivait un chemin tout différent. Il n'était retenu par aucune chaîne d'or : son port était

noble, sa taille haute, sa démarclie fière et libre. Il abaissait les yeux avec dédain sur ses grandes richesses qui excitaient l'envie et l'admiration de ses concitoyens, au lieu d'attirer leur pitié et leur mépris. Tandis qu'à tous les autres égards, sa vie faisait un contraste bien marqué avec celle de Philargyr, il y avait un point important par lequel il lui ressemblait : c'est que tous deux négligeaient entièrement les avertissements du vieillard.

Il y avait, dans Metœcia, un quartier qui était très-éloigné du bruit des rues commerçantes et populeuses, et plus éloigné encore des habitations des Messagers do. Eoi. Ce quartier se distinguait par la beauté et l'élégance de ses édifices. Leur construction était l'occupation favorite des plus riches négociants. L'apparence en était très-irrégulière, car la hauteur et la forme de chacun d'eux, variaient suivant le goût et les moyens pécuniaires de la personnf^

qui les faisait construire. Tous cependant pouvaient se comprendre en deux grandes classes : les uns, faibles et sans solidité, ne devaient charmer les yeux que durant une courte saison, pour ensuite être remplacés par d'autres non moins périssables que ces premiers; les autres avaient été construits avec des matériaux solides et durables, dans l'espérance qu'ils pourraient perpétuer, pendant plusieurs siècles, la mémoire de leurs architectes. Ceux de la -pvemière classe prenaient généralement le nom de Villas de Plaisance ; ceux de la seconde, s'appelaient les Tours de la Eenommée.

C'était à la construction de l'une de ces tours que Mégaclès emploj^ait ses immenses richesses. Il concentrait sur ce seul objet toute l'énergie de son esprit, et l'achèvement en était attendu par ses concitoyens avec un vif intérêt. La construction de cette tour forma toute une époque dans la ville de Metœcia. On racontait

des histoires étranges sur la |Drofondeur de ses fondations et l'épaisseur de ses murs. Chacune des énormes pierres qui la composaient semblait y avoir annexé sa propre histoire, tandis que le nom de la carrière d'où elles sortaient, et les noms des ouvriers, ainsi que tous les détails faisant partie de l'édifice, étaient soigneusement conservés dans les annales de la ville. Mais je dois passer rapidement sur tout ceci, car les Messagers du Eoi n'avaient point part aux travaux ; et, pour cette raison, toute l'histoire de la Tour, d'ailleurs si intéressante pour Mégaclès et ses confrères les marchands, n'a que peu d'intérêt dans la narration présente.

Toute l'âme de Mégaclès était absorbée par la construction de sa tour ; — ces quelques mots résument l'histoire de sa vie. Il ne fuyait pas la société de ses concitoyens, mais il n'entretenait de relations avec eux, qu'en vue de ce seul

34 LES MESSAGERS DU ROl.

objet. S'il visitait les rues populeuses, ce n'était que pour choisir des ouvriers forts et habiles. S'il se rendait au marché, c'était pour échanger son or et ses bijoux contre des blocs de marbre et de granit. Sa persévérance fut récompensée, et son travail prospéra ; car tous les jours la tour croissait en grandeur et en beauté. En vain le vent et la tempête se déchaînaient contre elle, ses solides fondations défiaient leur pouvoir. On démolissait les édifices voisins pour lutter les progrès de celuici. Quelques uns avaient été abandonnés parce qu'ils n'offraient plus qu'un monceau de ruines, ce qui était dû au départ soudain de leurs architectes; d'autres étaient injuriés par le temps; d'autres enfin avaient été détruits par les ouvriers de Mégaclès. Il choisissait dans les décombres les pierres qui lui paraissaient le plus propres à l'accomplissement de ses desseins; si bien qu'enfin sa tour, surpassant de

iFiHîiîwin

Page 1