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beaucoup les autres monuments de la ville, semblait se soutenir par elle-même dans sa grandeur solitaire.
Plus elle s'élevait, plus l'esprit de Mégaclès était absorbé par son accroissement. Elle semblait exercer sur lui une espèce de fascination ; et, du jour où l'on put la voir de tous les points de la ville, il en détourna rarement les yeux. Ce résultat devait être, en partie, attribué à sa négligence envers les Messagers du Roi ; car il élevait ses regards au-dessus d'eux, pendant qu'il surveillait les progrès de sa tour. Si quelquefois ils osaient lui adresser la parole, leurs voix cessaient d'attirer son attention ; son oreille avait été si longtemps frapj)ée par le brait et le tumulte de la construction de sa tou.r, qu'elle était devenue sourde à des sons moins bruyants.
Cependant, malgré ses succès, Mégaclès n'était pas heureux. Continuellement il retran-
chait ou ajoutait quelque chose à son édifice. Il lui semblait toujours qu'il n'avait pas encore atteint la perfection qu'il désirait. Il se rappela aussi combien la ville de Metœcia était sujette aux secousses des tremblements de terre, et qu'à chaque instant cette immense construction pouvait être ébranlée jusque dans ses fondations et être réduite en ruines. Ce n'était pas là tout. Même au temps où il pouvait admirer sa tour avec une satisfaction véritable, un nuage couvrait encore son rêve de gloire. Ce nuage provenait d'une simple question faite à un pauvre voyageur que Mégaclès avait vu examiner attentivement le nouvel édifice ; puis se détourner, comme pour cacher des larmes. Il ne put s'emjDecher de lui demander quelle série de pensées avait éveillée en lui la vue de cette tour, jDour qu'il se laissât aller à une telle démonstration de chagrin. La réponse du voyageur fut d'un sérieux étrange :
LES MESSAGEKS DU KOI. 87
" Je pensais," répondit-il, " combien l'on avait calculé que pouvait durer cette tour!" — " Combien elle pourra durer?" reprit Mégaclès avec une fierté révoltante ; '' plusieurs siècles s'écouleront, et elle ne donnera aucun signe de ruine." — "Je me demandais aussi," continua le voyageur sur le même ton de tristesse, " combien de temps son maître pourrait l'habiter!" Le voyageur avait disparu avant que Mégaclès pût lui répondre ; mais ses malencontreuses paroles lui revenaient toujours à l'esprit, malgré tous les efforts qu'il faisait pour les éloigner. Il est vrai qu'il ne s'était guère écoulé que la moitié du temps habituellement accordé aux marchands pour leur séjour dans la ville ; mais il savait qu'à chaque instant, il pouvait recevoir la sentence d'exil, et que la solidité de sa tour ne la retarderait pas d'une seule heure. Les avertissements du vieillard lui revinrent en
mémoire, et il en éprouva de nouveaux senti-
ments d'inquiétudes et d'alarmes. Qu'étaient devenues les richesses immenses confiées à ses soins ? En avait-il envoyé quelque partie dans le Palais du Eoi? Hélas! il avait lionte de la réponse. Il ne les avait pas cependant enfouies dans la terre, comme Philargjr ; au contraire, il les avait souvent prodiguées d'une main libérale. Mais, tandis qu'il avait rarement négligé d'examiner la santé, la force et l'habileté de ceux qui venaient travailler à sa tour, il avait oublié le seul point important ; — -jamais il n'avait demandé si ses ouvriers étaient Messagers du grand Eoi.
Il y eut un temps oii ces pensées passant par l'esprit de Mégaclès, il forma à-demi le dessein de démolir, pierre par pierre, la tour qu'il venait d'élever, et d'en donner les matériaux aux Messagers du grand Eoi. Mais la crainte du ridicule et la fierté de son cœur prévalurent. Il sentait qu'il encourrait la moquerie de ses
confrères les marchands, si, après des années d'un travail continuel, il détruisait de ses propres mains l'unique produit de ses fatigues. Un jour qu'il fixait attentivement ses regards sur le pompeux édifice, il résolut de réprimer tous ses doutes et ses alarmes : ses efforts furent couronnés du succès. Non seulement sa première pensée revint triomphante, mais encore une illusion plus dangereuse s'empara de lui. Il s'imagina que l'histoire des Messagers du Eoi, le Palais céleste, et la Cité glorieuse n'étaient que de pures inventions ; et il soutint que, malgré la loi d'Exil, le seul lieu de repos sûr et durable se trouvait dans la tour de la Eenommée. Hélas! alors même qu'il prononçait ces paroles fanfaronnes, sa propre sentence d'exil arrivait, et le porteur du Mandat royal était proche. — Mais nous devons le laisser de côté pendant quelque temps, afin de poursuivre l'histoire des deux autres frères.