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CHAPITRE III

L'histoire d'Euprépès, le troisième frère, diffère beaucoup de celle des deux qui l'ont précédé. Les avertissements du vieillard, loin de laisser dans son esprit une impression purement passagère, se reflétaient dans toutes ses actions. Il en parlait souvent avec clialeur à ses concitoyens, et leur décrivait, dans un style affecté, la vision prodigieuse que le miroir leur avait révélée. Aussitôt qu'il eût reçu sa part des richesses de son père, il prit la résolution de ne point les dépenser dans les plaisirs de la ville, mais de les envoyer dans le Palais du Roi.

Il ne manqua pas de publier son intention, et les Messagers ne manquèrent pas. Il en vint un d'abord, puis un autre ; et chacun

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racontait l'histoire de sa pauvreté et de ses malheurs, puis promettait de remettre en sûreté le trésor confié à leurs soins. Euprépès donna à tous d'une main libérale; mais il s'ennuya bientôt de la monotonie de cette occupation. Ils venaient tous régulièrement, jour par jour; mais il n'y avait ni intérêt, ni aucun autre mobile qui les portât à agir ainsi. Sa conduite, ou ne fut point remarquée de la plupart des habitants de la ville, ou fut tournée en ridicule. Il s'imagina que c'était en partie, la faute des Messagers, qui, lorsqu'ils recevaient leurs dons, avaient coutume de les cacher soigneusement, ou de les soustraire à la vue de ceux qui les^ rencontraient dans la rue. Afin d'éviter cela, il ordonna qu'à l'avenir ils emporteraient leurs sacs d'argent dans leurs mains et à la vue de tous ; et que, de temps en temps, ils lui donneraient connaissance du résultat de leur voyage. Quelques uns refusèrent cette

complaisance, et ils furent immédiatement chassés de son service.

Cet expédient réussit en partie. On voyait souvent les Messagers, on les interrogeait; et plus d'un ami félicita Euprépès des grands biens qu'il s'amassait dans le Palais du Eoi. Malgré tout, cependant, il était mécontent : il voulait quelque chose de plus. Cette manière d'envoyer son argent ne lui parut pas en rapport avec l'immensité de ses richesses, ni avec l'objet important pour lequel elles lui avaient été confiées. Son esprit rêvait de brillantes processions triomphales à travers les rues de la ville, au milieu des cris d'allégresse, et des acclamations toujours croissantes de la multitude.

Tandis qu'il s'abandonnait à ces pensées, un homme, revêtu d'un uniforme de héraut, se présenta à lui. Il lui apparut d'abord sous une forme va2;ue et incertaine: mais comme le

jeune marchand le considérait attentivement, il le vit insensiblement d'une manière plus nette. Il portait une livrée magnifique, et tenait à la main une trompette d'or. Il adressa ainsi la parole à Euprépès : —

" Yotre noble résolution m'est depuis longtemps connue, et je sais que vous n'avez rien négligé pour la mettre à exécution. Cependant vous avez oublié une chose. Des richesses telles que les vôtres ne doivent pas être confiées à quelques Messsagers dispersés, errant çà et là, et se cachant dans les endroits obscurs de la ville. Il vous faut le secours d'un héraut pour les assembler tous à un temps déterminé, les mettre par rangs, et présider à l'ordre de la processioD. Laissez-m'en donc le soin."

Cette proposition changea totalement le genre de vie d'Euprépès. Il adopta sur le champ la suggestion du héraut ; et la monotonie dont il s'était plaint disparut alors. A partir

de ce moment, ses ambassades au Palais du Eoi excitèrent dans la ville moins d'intérêt que la tour de Mégaclès, et cependant on lui préparait une suite de triomplies perpétuels. Il suffira de faire la description de l'un d'eux ; car, bien qu'aux yeux de ses confrères les marchands, ils paraissaient offrir une variété de vue sans fin, les principaux traits en sont, en réalité, semblables en tout ; et la première ambassade qu'il envoya nous fera connaître sa véritable histoire.

Quand le jour de la grande procession eût été fixé, le héraut sonna de la trompette, et proclama la cérémonie par toutes les rues de la ville. Le jeune marchand assembla plusieurs balles de marchandises d'un grand prix, et il échangea une immense quantité de bijoux contre de l'or et de l'argent. L'intérêt général s'accrut d'autant plus que tout ceci se passait publiquement, sur la place même du marché.

Il avait fait fermer les portes de sa maison, et les quelques Messagers solitaires qui y venaient de temps en temps, furent tous renvoyés avec ordre de se présenter de nouveau, tous ensemble, au jour indiqué par le héraut.

Dès le matin du jour marqué, les fenêtres des maisons environnantes se trouvèrent pleines de spectateurs. La foule alla toujours croissant dans les rues, jusqu'à ce qu'elle fût bloquée par les gens faisant profession d'être Messagers du Eoi. La multitude était si nombreuse, que plusieurs pauvres veuves et quelques orphelins essayèrent en vain de s'y faire jour, et ils retournèrent à leurs demeures, sans même avoir vu l'habitation d'Euprépès. Vers midi, le jeune marchand parut. Il était attendu par une nombreuse compagnie d'amis. Près de lui étaient les ballots de marchandises, ainsi que l'or et l'argent qu'il avait pris pour distribuer ; plus près encore se tenait le héraut : car il avait

toujours soin de se conserver à ses côtés. Le soleil brillait de tout son éclat, et les rayons en étaient réfléchis par les ornements brillants, la trompette d'or, et les métaux précieux qui couvraient le sol. L'air retentissait des applaudissements de la multitude.

Les cris de joie durèrent encore quelques instants ; puis le héraut ordonna de faire silence. Alors Euprépès, s'enfparant de quelques sacs qui se trouvaient près de lui, y prit des pièces de monnaie de différentes grandeurs, et les répandit indistinctement parmi le peuple. Il s'ensuivit ime scène d'affreuse confusion, dans laquelle chaque Messager s'efforçait de ramasser sa part. Les plus faibles et les plus languissants furent écrasés et foulés aux pieds. Le jeune marchand ne put voir qu'une faible partie de leurs souffrances, mais il ne laissa pas d'en être af&igé. Les chuchotements du peuple furent promptement étouffés par la voix puis-

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santé du héraut, qui proclama ce qui suit : '' Hâtez- vous, Messagers, hâtez- vous ; ramassez les trésors qu'Euprépès, le marchand, vous invite à porter dans le Palais lointain du grand Eoi."

Ce ne fut que lorsque les sommes immenses qu'Euprépès avait préparées pour cette occasion furent épuisées, que le tumulte cessa. Alors le héraut arrangea les Messagers par ordre de procession, afin de les envoyer publiquement par toute la ville. C'était un spectacle étrange, que de voir cette troupe de malheureux, marchant au son d'une trompette, et donnant tous les signes extérieurs du triomphe et de la joie. La misère de leur accoutrement formait, pour la plupart d'entre eux, un contraste bizarre avec les riches fardeaux qu'ils portaient. Quelques uns paraissaient le comprendre, et ils se soustrayaient soigneusement à la vue de leurs semblables; mais ils ne pouvaient s'écarter de

l'ordre de marche prescrit ; et, à mesure qu'ils avançaient, le héraut criait de 2^1 us en plus fort : " Voyez, citoyens; ce sont les richesses qu'Euprépès envoie au-devant de lui au Palais lointain du grand Eoi."

La procession fut arrangée de manière à être continuellement à portée de vue du jeune marchand. Il parcourut le marché, et aussi les principales rues de la ville dans toute leur longueur. De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entendre distinctement les applaudissements du peuple et les proclamations du héraut. Il y demeura pour observer et écouter, jusqu'à ce que les ombres du crépuscule aient enveloppé la ville, et qu'un brillant et beau songe ait pris la place de la réalité. Dans les visions qu'il eut pendant la nuit, les processions se succédaient en passant devant lui; et tous les Messagers étaient chargés d'offrandes d'un grand prix, qii'ils devaient remettre dans lo

Palais du Eoi. Les uns portaient de l'or et de l'argent, d'autres des balles de marcliandises, d'autres enfin de riclies vêtements; mais ils tournaient continuellement autour de la ville, et quoique destinés à un si long voyage, jamais ils ne passaient au-delà des murs d'enceinte : mais les songes sont si souvent en contradiction avec la vérité, qu'Euprépès n'y trouva rien d'étrange.

Tel était l'aspect général des processions d'Euprépès. Elles se distinguaient les uns des autres par le plus ou le moins de pompe et de magnificence; mais toutes étaient annoncées par la même trompette, et mises en ordre par le même héraut. Ainsi, comme je l'ai déjà dit, la description d'une seule peut donner une idée de toutes les autres.

Cependant ses trésors paraissaient inépuisables. C'était comme si ses ricliesses lui revenaient d'elles-mêmes : et que, plus il en donnait.

plus aussi il en avait à donner. De tous ses frères, il était de beaucoup le plus populaire; et son séjour dans la ville était égayé par les louanges des riclies et les bénédictions des pauvres. Quelques uns, il est vrai, murmurèrent et se plaignirent, mais leurs plaintes furent étouffées par la trompette du héraut, et elles n'arrivèrent jamais jusqu'à Euprépès. Il pensait que toute la ville l'idolâtrait à cette époque où il s'amassait une quantité immense de ricliesses au-delà des murs de la capitale. Quelques fois ses sentiments étaient ceux d'une tranquille complaisance envers lui-même, d'autres fois d'un joyeux triomphe; mais rarement ils étaient assombris par la plus légère ombre de doute ou d'alarme. Il regardait les soins de ses frères aînés avec une espèce de compassion méprisante. Il se tenait souvent à la clarté brillante du soleil, ou sur une éminence où il avait fait construire sa maison;. et il montrait avec

dérision la tour de Mégaclès, ou bien il décrivait amèrement l'esclavage encore plus triste de Philargyr ; et alors, suivant des yeux la troupe de Messagers qui lui obéissaient, il concluait en disant: '' Moi aussi, j'ai ma tour, mais elle est construite sur des fondations plus solides ; moi aussi, j'ai mes trésors, mais je les ai envoyés dans un lieu plus sûr."

Quant au quatrième frère, je ne saurais en faire l'histoire, car on ne connaît que très-peu de chose de sa vie. Il ne ressemblait ni à Mégaclès ni à Philargyr. Il ne travaillait pas pour l'es23rit de la mine d'or, et il ne s'exténuait pour lui ; il ne s'était pas non plus élevé une tour de la renommée. Il différait également d'Euprépès, car il n'envoyait aucun héraut sur son passage, et on ne voyait pas continuellement à sa porte une multitude de Messagers. Une grande partie de son temps se passait dans la retraite. On ne connaissait pas ses occupa-

'^2 l.KS .\IKS8A(:JER.S DU ROI.

tions, et il ne séjournait clans la ville de Metœcia que comme s'il faisait à peine partie de ses habitants. Ceux qui avaient observé avec tant d'intérêt les différentes démarches des trois frères aînés, furent naturellement conduits à oublier la véritable existence de Sophrône. Aucun événement, qui pût attirer leur attention, n'en traversa le cours. Une fois cependant il avait attiré, momentanément, les regards de quelques uns. C'était parce qu'il avait quitté le quartier de la ville, qu'habitaient les riches négociants, et qu'il avait fait choix d'une demeure plus humble, entourée des chaumières des pauvres. On ne sut jamais les véritables motifs de ce changement. Les uns l'attribuaient à l'avarice, d'autres à la nécessité ; et, quelque temps après, ce n'était plus même un sujet de conversation: on l'avait relégué dans un plus grand oubli qu'auparavant.

Il était toujours bon et hospitalier envers les

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quelques amis qui continuaient à le visiter dans sa retraite; mais il y avait dans sa manière de vivre un mystère qu'ils ne purent jamais pénétrer. A mesure que le temps s'avançait, il devenait de plus en plus pauvre. Il semblait que quelque canal secret épuisât toutes ses richesses. Il n'y avait aucun luxe dans sa maison ; il avait écliangé ses parures contre des objets moins coûteux, et sa nourriture était aussi simple que possible. Tout cela était étrange par soi-même, mais il y avait quelque chose de plus incompréhensible encore dans les résultats que cela produisait sur Sophrône. Chaque jour sa démarche devenait plus légère, et sa contenance plus joyeuse. Le regard d'humiliation et d'inquiétude qu'il conservait durant les jours de son abondance, avait alors complètement disparu. On aurait pu croire facilement que ce n'était pas ses richesses qu'il avait perdues, mais quelque fardeau pesant qui le sur- 5*

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chargeait ; et que c'était jDour cela qu'il était si joyeux et de si bonne humeur après ce changement. Quand on lui demandait la cause, il répondait quelques fois par un sourire, d'autres fois par une larme; et plusieurs disaient que quoique le sourire de Sophrône ne manquât jamais de rendre le cœur joyeux, ses larmes annonçaient encore une plus grande joie que son sourire.

Le jeune marchand était véritablement pauvre. La cause de sa pauvreté, ainsi que la suite de son histoire, était enveloppée dans le mystère ; mais, quelque emploi qu'il ait fait de son argent, il ne devait pas lui revenir entre les mains, comme celui d'Euprépès. Ses actions, toutes de sacrifices, n'avaient jamais été dorées par les louanges des hommes, et ses sentiers ne furent jamais éclairés de la splendeur de la gloire terrestre. Et, après tout, son humble demeure avait aussi sa belle léo-ende.

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Quelques uns disaient que dans l'obscurité du crépuscule, ou même à une certaine heure de la nuit, ils avaient vu une quantité de Messagers Boyaux se glisser furtivement à sa porte. Ils n'étaient pas disposés par rangs, ainsi que ceux d'Euprépès; claacun d'eux marchait séparément. Il était visible cependant que tous faisaient partie de la même procession : car ils avaient la main gauche secrètement enveloppée dans leurs habits, tandis que de la droite, ils montraient l'Orient, comme étant le terme de leur voyage. Ils s'avancèrent lentement et silencieusement, un à un, à travers les rues les moins fréquentées de la ville. On ne pouvait pas même distinguer un faux pas, tant leur marche était silencieuse. Ils atteignirent enfin la porte de l'Orient. Elle était alors fermée; mais, semblable à une longue file d'ombres, la procession continua son itinéraire ordinaire ; puis, franchissant la barrière qui s'oppo-

sait à leur passage, les Messagers se perdirent dans les ténèbres.

Toutes ces choses cependant passaient inaperçues dans la ville. Quelques marchands seulement en avaient entendu parler, et très-peu y ajoutaient foi. Ceux qui en avaient été témoins se taisaient à cause de la gravité du sujet. Il paraissait, et cela était ainsi, que leur silence ne devait pas être relevé ; et ils ne pouvaient en parler qu'à voix basse, à l'oreille les uns des autres, ou méditer tranquillement siir ce sujet dans leurs propres maisons. Quand ils se demandaient avec un sentiment du plus vif intérêt, où était allée cette grande procession, uue voix intérieure leur répondait : "Elle est allée bien loin, bien loin au-delà de l'enceinte de cette ville; — les barrières n'ont pu arrêter sa marclie, — et maintenant elle porte les trésors de Sophrône au Palais du grand Eoi."

Telle était la légende. Cependant il reste

encore quelque chose à dire. On racontait que quand le petit nombre de ceux qui avaient été témoins de cette procession secrète, retournèrent dans la rue habitée par le marchand, ils virent les perles couvrir le chemin qui conduisait à sa porte, tandis qu'une lumière dorée brillait autour de son habitation; et que des morceaux d'une musique enchanteresse se faisaient entendre de l'intérieur de la maison. Cette lumière était si douce, qu'elle semblait ne répandre son coloris que sur les ténèbres environnantes; — cette musique était si suave, que le silence de la nuit n'en était point interrompu. Ils s'arrêtèrent, et de loin contemplèrent ce prodige. Ils n'osaient approcher, de peur que cette vision enchanteresse ne disparût; et ils étaient tellement fascinés, qu'ils ne purent s'en aller, malgré leurs efforts. Leurs yeux ne pouvaient se fatiguer d'observer cette lumière attrayante, ni leurs oreilles d'entendre

cette mélodie céleste. Enfin le soleil se leva; et alors leur vision s'évanouit; ou plutôt, quoique cette douce lumière et cette agréable musique n'eussent pas cessé de bénir la maison de Soplirône, on ne pouvait ni voir l'une ni entendre l'autre à: cause de la lumière éclatante du jour et du bruit de la ville. Les perles ne furent pas non plus longtemps visibles. Quelques habitants cependant s'imaginaient les apercevoir encore ; mais quand ils se baissèrent pour les ramasser, ils ne trouvèrent sur le sol que les gouttes de la rosée du matin.

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