CHAPITRE IV
Les jours, les mois, et les années, continuèrent leur invariable cours. Philargyr travaillait sans cesse, et chaque heure il amassait de nouvelles richesses à son insatiable maître. Mégaclès reçut bientôt sa sentence d'Exil, et sa tour resta dans la ville comme un souvenir de lui. Euprépès éblouissait encore la multitude par ses dons magnifiques, et par ses processions splendides. Sophrône seul vivait obscurément. Les richesses, la renommée, et la libéralité des trois frères aînés, étaient passées en proverbe. Il y avait bien des discussions sur leur conduite et leur caractère ; car, malgré le mépris que l'on avait généralement pour Philargyr, il avait aussi une société de flatteurs et de partisans, qui, suivant ce que l'on avait remarqué, crois-
saient en nombre à mesure que le temps de son exil approchait. Mais on ne faisait aucune allusion à la loi d'Exil, dans les quelques conversations que l'on avait au sujet des frères. J'ai déjà rendu raison de ce silence. Malgré les avertissements du Roi, les citoyens s'étaient, pour la plupart, accoutumés à regarder la ville de Metœcia comme leur perpétuelle demeure. Il semblait que quelque nuage épais se fût arrêté sur eux; et l'ordre ordinaire de leurs pensées ne passait pas la circonférence de leurs murailles.
Un long séjour dans la ville fut accordé à Philargyr, et cependant la marche du temps ne fit que river les chaînes de son esclavage. Il portait à la mine secrète un pesant fardeau d'or, et il pliait et gémissait sous ce poids, quand le vieillard le rencontra sur son chemin. Il contempla fixement, pendant un instant, le marchand fatigué; puis, laissant voir un sourire
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d'amère ironie, il lui proposa de lui aider. Philargyr devint tout tremblant. Il tâcba d'abord de se persuader que ce vieillard n'était que la réapparition de l'image que déjà il avait vue dans le miroir ; mais ses membres cliancelèrent et ses joues pâlirent. Il fut saisi au cœur d'un engourdissement qui acheva de le convaincre que la figure actuelle du vieillard était alors devant lui, et il ne put douter de la nature du message qu'il lui apportait.
Enfin, plein de terreur et d'inquiétude, et sachant à peine le sens de ses propres paroles, il lui parla en ces termes : " Etranger," dit-il, " s'il est vrai que tu sois chargé de la sentence d'Exil, accorde-moi encore un peu de temps : j'ai de grands trésors dans cette ville; attends que mes chameaux et mes ânes soient chargés, et que mes esclaves soient prêts à nous accompagner avec leurs sacs d'or; nous presserons ensuite notre voyage."
Mais le vieillard répondit d'une voix froide et sévère qui retomba, comme de la glace, dans le coeur de Philargyr: — "0 marchand, que vos paroles sont vaines ! Yous savez parfaitement que quiconque voyage avec moi, n'emporte rien avec soi. Yos chameaux et vos ânes, vos esclaves, votre argent et votre or, ne sauraient nous accompagner. Les richesses que vous avez d'avance envoyées au Palais du Eoi vous appartiennent maintenant; mais toutes celles qui restent dans la ville vous sont perdues à jamais."
Alors la vision du miroir se présenta de nouveau, distincte et terrible, à l'esprit effrayé de Philargyr. Ce n'était que par raillerie qu'on lui parlait de trésors envoyés d'avance au* Palais du Eoi. Les gains nombreux qu'il avait faits pendant les longues années qu'il avait travaillé, étaient tous amassés dans la mine fatale. Hier encore il les avait comptés ; — pas une seule
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pièce ne manquait; — toutes y étaient. En y pensant alors, il tournait les yeux comme pour implorer le vieillard ; mais un moment après, il les détourna, car il aperçut qu'il n'était plus seul. Une multitude confuse et terrible de personnes attendaient, rangées autour da vieillard. Elles étaient armées de verges de fer qu'elles élevaient en l'air; comme si, à chaque instant, elles se tenaient prêtes à l'envoyer dans le désert sombre qui est au-delà de la ville.
Enfin, il s'écria d'une voix mêlée de crainte et de remords: "Hélas! ô étranger; jusqu'ici j'ai négligé vos avis ; toutes mes richesses sont encore dans la ville. Yous êtes certainement un des Messagers du Eoi! Ayez donc compassion de moi, et portez vite mes richesses à son Palais."
Mais le vieillard lui répondit : " Yous demandez ce qui ne peat être. Je suis, il est
vrai, Messages du Eoi; mais je ne porte pas de trésors dans le Palais royal : car tout se change à mon attouchement, tout tombe en ruine. Ceux qui sont chargés de cet office
ont été avec vous pendant longtemi^s; ce
sont les pauvres, les affligés, et les infirmes; — ils y auraient porté vos richesses, si vous ne les aviez pas chassés et que vous ne les eussiez pas renvoyés les mains vides." Pendant que Philargyr écoutait ces paroles terribles, la suite du vieillard devenait de plus en plus sombre et formidable. Les verges de fer furent levées une seconde fois ; mais le malheureux marchand, du ton de la plus profonde misère, demanda comme une grâce le délai d'un seul jour.
'' Demain," dit-il, " demain, tout sera prêt. Je vais maintenant appeler les Messagers du Eoi, et envoyer toutes mes richesses au-delà des murs de cette ville. Je n'attendais pas
votre arrivée; c'est pourquoi vous ne m'avez pas trouvé préparé."
" Cela est faux," répliqua .le vieillard, d'un air sévère ; " ma venue a été très-tardive et très-graduelle. Pendaut les heures calmes de la nuit, vous avez entendu, un à un, le bruit de mes pas; cependant j'étais encore loin de la ville. Yos membres se sont affaiblis, et vos cheveux ont blanchi; votre coeur s'est fermé, et est resté insensible. Vous saviez bien que ces signes précèdent l'approche du dernier Messager du grand Eoi. Chaque avertissement vous fit faire quelques efforts pour vous séparer de votre or; mais il vous tenait esclave, et vous n'avez pas pu vous affranchir. Si maintenant je vous laissais ici, le résultat serait encore le même. Vous iriez rejoindre vos trésors, ou plutôt vos trésors vous rejoindraient, quand bien même on vous permettrait de
rester pendant tons les siècles dans la ville." Philargyr sentit que les paroles du vieillaird n'étaient malheureusement que trop vraies. Il avait attendu pendant plusieurs années le porteur du Mandat royal. Son approche avait été si tardive, que les jours, les semaines, et les mois, ne marquaient, pour ainsi dire, que l'intervalle de chacun de ses pas. On lui avait donc accordé du temps pour opérer la translation graduelle de ses richesses. Les Messagers désignés les lui avaient constamment demandées, mais après avoir fait de faibles efforts pour les leur donner, il les avait renvoyés au lendemain. Cela venait, comme je l'ai dit, des chaînes d'or qui avaient été enlacées autour de ses mains par l'esprit de la mine. Elles avaient été légères et fragiles au commencement, mais ces chaînes magiques devenaient plus fermes et plus massives avec
le cours des années. Il y eut un temps pendant son esclavage, où, par un vigoureux effort, il aurait pu reprendre sa liberté. Mais les faibles efforts qu'il fit furent sans succès, et ne servirent qu'à consolider ses liens, les anneaux en avaient été tellement rivés, que sa propre main devenait impuissante pour les rompre maintenant.
Le malheureux marchand, comme nous l'avons vu, s'était longtemps courbé sous le poids de ses cliaînes; cependant il ne les voyait alors que pour la première fois, tandis que le vieillard les tirait une à une avec la poignée de fer de ses mains. Il fut dans un instant séparé de ses richesses pour toujours, les verges tombèrent lourdement sur lui, et il fut envoyé comme un exilé au-delà de l'enceinte de la ville.
Kous laisserons maintenant Philargyr, pour achever l'histoire de Mégaclès. Nous y ver-
rons un tableau non moins triste ni moins terrible. H avait été appelé de bonne heure, ainsi que je l'ai dit; et le jour de son exil suivit de près les avertissements du voyageur. J'ai pensé qu'il vaudrait mieux n'apporter aucun changement dans l'ordre de son histoire.
Le vieillard le trouva dans la plénitude de sa force. Il était revêtu de pourpre et d'ornements fastueux, et contemplait d'un œil orgueilleux la tour qu'il avait élevée. Une multitude de partisans empressés étaient assemblés autour de lui. Le porteur du Mandat royal passa au milieu d'eux, d'un pas lent et silencieux. Longtemps avant que Mégaclès songeât à son approche, le vieillard l'avait désigné. Ce furent les regards de ceux qui l'entouraient qui, les premiers, l'avertirent que le jour de son exil était arrivé.
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Cependant il n'eut pas plutôt conscience de la présence du vieillard qu'il s'efforça de le regarder d'un air assuré : " Etranger," lui dit-il avec hardiesse, " c'est en vain que vous m'appelez. Je ne demande aucune place dans la Cité glorieuse. Ici, à Metœcia, je me suis bâti une tour; c'est ici que je fixerai ma demeure de repos." Il y eut un cri d'applaudissements parmi la multitude qui l'entourait; mais le vieillard resta impassible et ne répondit pas. Il fixa sur le marchand son regard froid et assuré, jusqu'à ce que l'esprit orgueilleux de Mégaclès s'abattît sous son regard, et que ses paroles insolentes parussent expirer sur ses lèvres, tandis que ses membres s'agitaient d'une terreur convulsive. Il détourna ses yeux du désagréable Messager, et essaya de ramasser un nouveau courage dans la contemplation de sa tour de la Kenommée. Mais elle se
trouvait entourée de brouillards, et semblait déjà se perdre dans le lointain; et il put avec peine distinguer l'édifice lui-même d'avec l'ombre ténébreuse qu'il' projetait sur la terre.
Le vieillard rompit enfin le silence : " Il en est toujours ainsi, ô marchand! la plupart des objets de la ville ne sauraient se distinguer d'avec leur ombre, lorsque je m'en approche; mais prenez mon miroir, et vous verrez une fois encore distinctement l'édifice que vous avez élevé." En disant ces paroles, il présenta le miroir à Mégaclès. Le marchand le prit presque machinalement; il le regarda un instant, puis, sentant un frisson glacial, il le laissa échapper de ses mains. Sa tour élevée avait été changée en Un tombeau, pendant qu'il regardait dans le miroir que l'étranger lui avait présenté. Sur ce monument qui lui paraissait maintenant si
petit, il vit une inscription qui y était nettement gravée, et il lut distinctement ces seuls mots fatals : "Ici sont renfermés les .vêtements que porta autrefois Mégaclès."
" Oui," dit le vieillard avec un sourire de dédain, " ce n'est pas pour vous que vous avez élevé cette tour majestueuse, mais pour les vêtements que vous portez! Ils resteront dans la ville, renfermés dans cet édifice, jusqu'à ce que les vers et les gerces les aient dévorés. Quant à vous, qui ne vous êtes préparé aucune demeure, vous serez chassé dans le désert, comme un vagabond sans asile."
Le dernier sentiment de sa propre assurance disparut alors du cœur de Mégaclès. Au lieu d'une multitude de partisans empressés, il ne vit plus que la même suite obscure qui, plus tard, apparut à Philargyr. Il comprit que sa tour ne lui servirait de rien, et
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que si les portes de la Cité glorieuse lui étaient fermées, il ne lui resterait plus aucune espérance de salut. Le passé se présentait à lui avec tous ses cruels souvenirs; et, tandis qu'il songeait aux nombreux ouvriers qu'il avait employés à son édifice, il essaya d'en trouver un dans ce nombre, qui pût prouver qu'il avait été Messager du grand Koi.
Cependant il fit de vains efforts; et le secret sentiment de son cœur démentait ses paroles, quand il prétendait avoir droit aux trésors du Palais du Eoi : " Etranger," dit-il, "je n'ai pas tout-à-fait négligé les avertissements que vous m'avez donnés. Mes richesses ne sont pas enfouies dans une mine; je les ai dispersées çà et là, sans savoir où elles sont tombées. Une partie peut-être a pu rester dans la ville, mais certainement une plus grande partie a dû. être portée au-delà
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de l'enceinte. Lorsque les Messagers du Eoi venaient à moi, ils recevaient leur part comme les autres : je ne les ai jamais renvoyés de ma propre volonté. Oh! dites-moi, dites-moi qu'il y a un trésor préparé pour moi dans le Palais du grand Eoi, et que les portes de la Cité glorieuse ne me seront pas fermées pour toujours!"
Mais le vieillard, lui montrant la tour, lui répondit : " Ce seul monument de votre richesse vous appartient encore, Mégaclès; c'est là, et là seulement, que tous ceux qui ont reçu leur salaire ou vos dons, ont déposé leurs fardeaux. Yous n'avez jamais manqué de les leur montrer comme l'objet de leur voyage. Mais ce n'est pas tout; les Messagers du Eoi sont venus à vous avec les autres ouvriers, quoique vous ne les connaissiez pas. Ils étaient faibles et sans secours, et vous les avez chargés de gros blocs
de marbre et de granit qu'ils ne pouvaient pas porter. Plusieurs ont succombé sous le poids; les autres ont été écrasés ou mutilés par les pierres qui tombaient du bâtiment. Il est vrai que leurs plaintes et leurs gémissements n'arrivèrent jamais jusqu'à vous; ils en étaient détournés par le bruit et le tumulte qui accompagnait l'érection de la tour. Mais les cris des Messagers ont été portés par les vents au Palais du Eoi; ils y ont été entendus, et le grand Eoi ne les a pas oubliés."
Mégaclès aurait volontiers répondu au vieillard, mais le temps ne lui permit pas de prononcer d'autres paroles. L'étranger le toucha de sa main glacée, et au même instant la suite nombreuse du vieillard le dépouilla de ses vêtements, puis ils le chassèrent de la ville avec leurs verges de fer. Peu de personnes pleurèrent son départ soudain, car Me-
gaclès n'était point aimé; mais ses admirateurs et ses partisans recueillirent ses vêtements de pourpre, et les déposèrent soigneusement sous la tour. En peu de temps les vers et les gerces les y eurent consumés. Cependant l'édifice resta debout pendant plusieurs siècles; il perpétua le vain souvenir du lieu où ils avaient été déposés.