‹ Les messagers du roi. AllégorieChapitre 8 sur 9 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

EuPREPES avait vu la sentence d'Exil atteindre ses deux frères aînés, et il parlait avec beaucoup d'éloquence de leur misérable sort. Quant à lui, il disait qu'il s'était depuis longtemps préparé à partir : que tous trésors Pavaient précédé au Palais du Roi, et qu'il n'avait d'inquiétudes que sur le temps où ils devaient lui être rendus. Quelquefois il se plaignait à ses amis de la lenteur du Messager qui devait apporter le Mandat Royal, et il leur assurait même qu'il cliercbait à entendre le bruit de ses pas, pour aller au-devant de lui, pour le recevoir comme le bienvenu, à la première nouvelle de son approche.

L'étranger tarda longtemps; mais quand il

arriva, les anticipations d'Enprépès se trouvèrent bien différentes de la réalité. En dépit de lui-même, il éprouva un sentiment de crainte. D'abord d'étranges ténèbres semblèrent envelopper les objets qui l'entouraient. Les doutes et les pressentiments passèrent comme une ombre devant son esprit; et la vue de l'avenir, ainsi que celle du présent et du passé se retraça alors sous des couleurs moins brillantes qu'auparavant. Il s'avança à la rencontre du vieillard, mais ce fut d'un pas inassuré, comme quelqu'un qui marche au hasard; il lui adressa la parole et lui exprima en termes hardis qu'il était le bienvenu; mais ce fut d'une voix tremblante, comme s'il doutât de la réponse.

"Enfin," lui dit-il, "te voilà arrivé! Pourquoi as-tu tardé si longtemps? Serait-ce parce que ton voyage aurait été retardé

par la suite nombreuse de Messagers qui t'ont rencontré dans ton chemin? Ils portaient mon or et mon argent, mes bijoux et mes marchandises, au Palais du Monarque puissant que tu sers. J'y ai amassé beaucoup de richesses; viens donc, allons-y en toute hâte."

Mais le vieillard ne répondit point; il se contenta de fixer sur le marchand un regard froid et pénétrant. Pendant ce temps, il semblait que quelque objet terrible passât au milieu d'eux, et l'ombre tomba encore plus épaisse sur l'esprit d'Euprépès. Il essaya en vain de chasser ses sentiments d'inquiétude et d'alarme : ils se succédaient comme les ondes d'une mer agitée. Il fut enfin forcé d'y céder, et il adressa de nouveau la parole au vieillard, mais ce fut avec moins de confiance qu'auparavant :

'' Etranger," lui dit-il, " d'oi\ vient ce senti-

ment de secrète terreur? J'avais regardé votre arrivée comme un temj)S de joie et de délivrance. Où sont les bonnes nouvelles que vous avez recueillies pour moi? Ne croyez pas qu'à l'exemple de Mégaclès et de Philargjr, j'aie négligé vos avertissements, Mes richesses ont été réparties entre les Mes sagers du Eoi. Toutes les semaines ils sor talent de cliez moi en longue procession Certainement vous avez vu dans le Palais du Koi bien des sacs d'or et beaucoup de balles de marchandises, sur lesquelles était écrit le nom d'Euprépès.

Le vieillard répliqua; ou plutôt, quoique les paroles parussent sortir de sa bouclie, c'étaient peut-être les pensées d'Euprépès, qui se répondaient à elles-mêmes :

" Oh ! marchand ! le voyage est long et périlleux de la ville que vous habitez à la terre du grand Roi. Il est vrai que depuis

80 LES MESSAGEKS DU KOI.

peu, plusieurs Messagers l'ont fait en sûreté; les fardeaux qu'ils portaient étaient riches et précieux; mais une simple croix était la seule marque que portaient les sacs d'or et les balles de marchandises. Si cependant le nom d'Euprépès était écrit sur les vôtres, ils doivent avoir été tous perdus."

" Perdus ! perdus !" s'écria l'infortuné Euprépès, d'une voix agonisante; " non cela ne peut pas être. Les ambassades ont été si fréquentes et si nombreuses, que quelquesunes au moins ont dû arriver; et, s'il en était autrement, toute la ville peut témoigner que je les ai envoyées. L'air retentissait d'acclamations, quand elles passaient, et de toutes parts on entendait la voix de ceux qui disaient : ' Ce sont les richesses d'Euprépès; il les envoie au-devant de lui au Palais éloigné du grand Eoi.' "

" De tels cris ne parviennent pas toujours

LES MESSAGEKS OU ROI. 8i

au Palais du Koi," répliqua le vieillard; " ils se perdent dans le tumulte et le bruit de la ville, ou ne sont entendus que par les ennemis du Koi. Mais, dites-moi, Enprépès, vous êtes marcliand, et vous ne saviez pas que ces richesses sont portées plus sûrement quand on les envoie en secret et en gardant le silence? Si votre intention eût été de transporter simplement vos trésors dans une maison d'une rue voisine, les auriez-vous d'abord étalés à votre porte, et auriez-vous dit aux porteurs de les exposer ouvertement aux regards de tous ceux qu'ils rencontreraient sur leur cliemin? Certes, si vous eussiez agi de la sorte, et que vos richesses eussent été enlevées par les voleurs et les brigands, la faute ne viendrait que de vous." Euprépès ne put répondre à ces paroles; et cependant il balbutia quelques mots sur l'espérance qu'il avait que les soldats du

82 LES MESSAGEKS DU KOl.

grand Eoi n'auraient pas souffert que les Messagers soient pillés sur la route. Mais le vieillard continua ainsi d'une voix plus sévère : — " Je vais vous dire, Euprépès, ce que sont devenues vos richesses. Il y a un enclianteur qui demeure dans cette ville ; son nom est l'Orgueil : c'est un ennemi du grand Eoi. Ce fut lui qui envoya le héraut pour appeler les Messagers à votre porte. Le son de sa trompette ne manque jamais de convertir l'or et l'argent le plus pur en monnaie fausse, et en un faux éclat. Ce sont là les offrandes que vous envoyâtes réellement; et cellesdà elles-mêmes ne sont jamais parvenues à la destination que vous vouliez leur donner. L'enchanteur traça des cercles magiques autour de vos Messagers, de manière qu'ils se suivirent tous dans une même direction sans fin, sans avancer d'un seul pas leur voyage."

Une lumière nouvelle et terrible apparut alors à l'esprit d'Euprépès. Il se souvint d'avoir vu, pendant les songes de la nuit, de longues processions qui se mouvaient continuellement dans le même cercle. Jaijiais l'éloignement n'avait permis qu'il les perdît de vue un seul instant; il n'avait pas souhaité non plus de suivre leur course audelà de la ville. Hélas! dans ses songes, il n'avait vu que l'image de ses Messagers actuels, quoique ce fût l'enchanteur qui plaçât devant ses yeux le miroir dans lequel ils lui apparurent. La tête lui tourna et son cœur se grossit tandis qu'ils se présentaient à son souvenir; mais il fit un suprême effort pour revendiquer une récompense au grand Eoi.

" C'était de l'or," dit-il; "de l'or pur que je donnais; et quoiqu'il ait pu être changé, et qu'il soit resté sans valeur, pour moi, du

84 LES MESSAGERS 1) L' EOI.

moins, il en avait une réelle. S'il ne jdouvait pas m'acquérir nn héritage dans le Palais du Eoi, on aurait certainement dû me le rendre. Pliilargyr accumulait en secret ses immenses ricliesses; Mégaclès employait ses immenses ricliesses à élever une tour de la Renommée; les miennes seules ont été dépensées sans profit : elles ne mx'ont procuré aucune satisfaction dans la ville, et je n'ai rien à prétendre au-delà de ses murs." " Marchand," répliqua le vieillard, " vous savez bien que vous avez depuis longtemps votre récompense. Les applaudissements de vos concitoyens tombaient, comme une pluie d'or, sur votre chemin; leur bienveillance et leur reconnaissance payaient assez vos balles de marchandises précieuses. C'est ainsi que les trésors que vous disiez donner, ne cessaient de vous revenir. A l'exemple de Philarevr vous fîtes néanmoins trafic de vos

LES MKSSAGEKS DU ilOÏ. 85

richesses, et elles vous donnèrent un retour plein et abondant. "Vous érigeâtes aussi, à l'exemple de Mégaclès, votre tour dans la ville. Il est vrai que vous n'avez pas travaillé de vos propres mains à son érection, mais chaque jour vous vous êtes arrêté pour la contempler en secret, et pour entendre les cris et les acclamations qui en marquaient les progrès. Il vous a peut-être semblé qu'elle avait été construite loin d'ici, sur le territoire du grand Eoi; mais cette illusion a été produite par ce même enchanteur qui vous a envoyé le héraut. Il a étendu devant vos yeux un nuage qui vous a fait paraître dans l'éloignement, un objet que, dans la réalité, vous pouviez toucher de vos mains. Votre vue n'est jamais allée au-delà des limites de la ville; toutes les espérances et les souhaits de votre cœur y ont été circonscrits ; là aussi était votre trésor et votre maison."

Alors la suite du vieillard s'empara d'Euprépès, et le frappa de ses verges de fer. On le dépouilla ensuite de ses vêtements, puis on le chassa dans le sombre désert. Mais ceux qui furent témoins de son départ, ne virent point les verges de fer; et ils ne purent entendre les paroles terribles qui accompagnèrent la sentence d'Exil. Après son départ, la grande suite des Messagers continua à parcourir les rues, tandis que le faux béraut proclamait partout avec sa trompette d'or, que l'heureux exilé avait été reçu dans la Cité glorieuse, et que là tous ses trésors lui avaient été rendus.

Telle est la terrible histoire des trois frères aînés. Ce sera pour nous un soulagement de les laisser à part, pour nous chercher un lieu de repos dans l'humble demeure de Sophrône. Il avait amèrement pleuré leur exil; mais il ne fit pas parade de sa com-

passion, comme avait fliit Eaprépès; il ne se vantait pas non plus d'être prêt pour le départ. Ses larmes avaient coulé en secret, et c'était aussi dans la solitude de son propre cœur qu'il nourrissait ses espérances. Tous les jours il apprêtait un petit appartement pour l'arrivée de l'étranger. Il s'y préparait si constamment, que l'on peut dire qu'il vivait comme s'il eût été en sa propre présence. Cependant il sentit, ainsi que les autres, quelque changement dans ses sentiments, lorsque sa sommation arriva.

Il jouissait alors de la tranquille beauté du soir. Il lui importait peu qu'un vase de fleurs d'automne fût le seul ornement de son humble demeure, et qu'il reçut une lumière faible et languissante de la lampe placée à côté d'elles. So]3hrône ne pouvait réellement pas être dans les ténèbres; il ne pouvait pas être pauvre, et jamais il n'était seul; car

quand les ombres de la nuit étendaient leur voile obscure, des perles apparaissaient sur le seuil de sa porte; une douce musique lui jDarlait, comme aurait fait un compagnon, et une lumière d'ambre répandait sa clarté autour de lui. Son cœur était plein de reconnaissance pour ces bienfaits, lorsqu'un sentiment confas de respect et de tristesse vint le surprendre : il lui sembla qu'une ombre s'agitait le long du mur. Tous les objets subissaient une certaine altération, dès que la ligne noire tombait sur eux ; — la flamme de la lampe solitaire jeta moins de lumière qu'auparavant, et les fleurs d'automne commencèrent à se faner et à se flétrir. Il n'était pas besoin de ces signes pour avertir Sophrône que cette image était la même qui lui était apparue dans le miroir. Il la considéra pendant quelque temps d'un regard calme et fixe; il éprouva alors

un sentiment d'ennui, ses pensées devinrent confuses et vagues; enfin il tomba sans connaissance sur le sol.

Quand il rouvrit les yeux, le vieillard était à ses côtés. Il n'avait pas de suite sombre avec lui; mais il tenait dans la main un miroir, au bas duquel étaient écrits ces mots : " Ceci est l'image du Passé." La scène qui y était réfléchie, était une de celles qui, depuis longtemps, étaient familières à Soplirône; il n'en détourna pas la vue. De temps en temps, des formes d'ombres tranquilles traversaient le miroir. C'étaient, sans doute, les images des Messagers du Eoi; mais les yeux de Sopbrône ne s'y arrêtèrent pas un instant, car chaque fois qu'ils passaient, sa pensée parcourait le Palais du grand Eoi et la Cité glorieuse.

Enfin le vieillard s'adressant à lui, lui dit:

" Oli marchand! qu'est ceci? Tout signe de

richesse et de luxe a coutume de disparaître eu ma présence; mais il n'en est pas ainsi chez toi. Lorsque je traversai le seuil de ta porte, des perles d'un prix inestimable étaient répandues, çà et là, sur le sol. Elles ne font pas partie des trésors de cette ville, car quand je mis le pied sur elles sans faire de bruit, mes pas ne les ternirent pas; elles brillèrent encore d'un plus vif éclat qu'auparavant." " Etranger," répliqua Sophrône, "je ne saurais vous en dire la raison. Il est vrai, ainsi que vous le dites, qu'elles ne font pas partie des trésors de cette ville. Toutes les immenses richesses de mon père n'auraient pu m'en acquérir une seule. Elles sont comme les perles de l'Orient lointain, et je les ai regardées comme des dons du grand Koi; mais je ne sais pas quelle est la main qui les a répandues si abondamment sur le seuil de ma porte."

^ 'pr^^

SOPHRONE.

rage Pli.

Il avait à peine achevé ces paroles, qu'une forme d'ombre traversa le miroir, et il en sortit une voix qui parla en ces termes : " J'étais veuve, pauvre, et délaissée, mais j'étais aussi une Messagère du Roi. J'allai implorer le secours de Pliilargyr, mais il me dit que son argent n'était que pour lui seul. Je vins vers Sophrône, et il me prodigua des paroles douces et consolantes; il pourvut à mes besoins, et il m'offrit de prendre librement de ses trésors : car c'était pour l'amour de moi que le grand Eoi les lui avait confiés. Je pleurai de joie et de reconnaissance quand je le quittai, et mes larmes ont été changées par le grand Roi en perles précieuses; et elles sont restées sur le seuil de la maison de Sophrône."

Et le vieillard lui dit : " D'où vient, ô marchand, la merveilleuse musique que j'entends? Je suis sûr qu'aucun musicien de

cette ville ne pourrait produire de semblables accords. Leurs harpes ont perdu leur mélodie, et leurs notes les plus douces deviennent discordantes lorsque je suis près d'eux. Mais cette musique a un pouvoir magique : elle prête sa mélodie à tout ce qui l'entoure. Ma présence ne fait que la rendre plus distincte et plus parfaite qu'auparavant, et ma propre voix se change en harmonie par ce son."

" Etranger," répliqua Sophrône, ''je ne saurais vous dire pourquoi. Il est vrai, comme vous le dites, que cette musique a un pouvoir magique, et qu'elle prête sa mélodie à tout ce qui l'entoure. Elle a depuis longtemps répandu pour moi, un esprit d'harmonie sur le bruit et les discordes de cette ville populeuse; les soins et les inquiétudes ont été changés et mesurés par son agréable influence, et les événements de chaque jour

nront paru s'écouler clans une mélodie perpétuelle. Mais quoique cette musique se soit fait entendre ainsi dans ma propre maison, que je l'aie aimée et écoutée avec plaisir, je pense qu'elle n'est que l'écho d'une mélodie plus douce encore qui est exécutée dans quelque terre lointaine."

Il sortit encore du miroir ime voix dont les accents étaient faibles et tremblants, comme ceux d'un enfant. Cette voix prononça ces paroles : " J'étais orphelin, faible, et sans amis, mais j "étais Messager du grand Eoi. Je demandai quelque secours à Mégaclès; mais il me montra un bloc de marbre, et il m'ordonna de le porter sur la colline. Mes mains étaient trop faibles pour cette tâche ; alors ceux de sa suite me chassèrent, en disant qu'il n'y avait pas de place pour les petits enfants dans la tour de la Renommée. Je vins trouver Sophrône. Il me donna à m an-

ger et me vêtit ; puis il me dit que la maison dans laquelle il habitait, lui avait été donnée pour abriter les orphelins. Soir et matin, je me rendais en secret auprès du grand Eoi, et j'emportais avec moi les dons précieux que j'avais reçus de Sopbrône. Il m'offrit de lui donner en retour le sacrifice d'un cœur simple, surabondant de reconnaissance et d'amour. Ce fut ainsi que mes regards et mes paroles devinrent comme un cantique perpétuel au milieu de sa maison; c'est la douce mélodie que vous y entendez."

Et le vieillard dit encore : '' Eacontez-moi, Sopbrône, d'où vient cette lumière qui répand sa clarté sur tout ce qui l'environne. Je suis sûr qu'elle n'appartient pas à cette ville, car la nuit a couvert les rues de son manteau obscur ; et, quand bien même il en serait autrement, des brouillards et des ténèbres froides sont les signes de mon approche. La

flamme de votre lampe est devenue plus vacillante et plus faible, lorsque mon ombre tomba d'abord sur elle, et maintenant elle est près de s'éteindre. D'où vient donc alors, que dans ta demeure, il paraît y avoir un jour perpétuel?"

Un doux sommeil s'empara de Sopbrône; ses yeux étaient déjà fermés, sa voix était inintelligible, et cependant elle résonna comme une agréable musique lorsqu'il répliqua pour la dernière fois : " Etranger, je ne saurais vous le dire. La lumière, il est vrai, m'a éclairé de sa splendeur; elle brille encore sur moi dans ce moment. Mes yeux se ferment, et je ne la vois pas; mais elle est comme la lumière du cœur, et je la sens bien ici. Que ce soit une réalité ou un beau songe, je suis certain de sa présence, quoique je ne sache pas d'où elle vient."

Alors, pour la troisième fois, une voix

96 LES MESSAGERS DU Rui.

sortit du miroir, tandis qu'une forme vague le traversait. Cette voix lui dit : '' J'ai été riche et heureux, mais une longue maladie m'a jeté dans la pauvreté et la misère. J'entendis les proclamations d'Euprépès, et je fis plusieurs efforts pour arriver jusqu'à sa porte; mais la multitude, l'éclat, et le bruit de la trompette m'accablèrent de crainte et de honte. Je me retirai en silence, et me cachai dans l'obscurité de ma demeure solitaire. Sophrône m'y chercha et m'y trouva. Il eut soin de moi pendant ma maladie, et il pourvut à mes besoins. Il m'exhorta à prendre courage; car j'avais un grand nombre de trésors cachés : ce sont les prières et les bénédictions de l'homme pauvre. Quand je lui parlai de reconnaissance, il me pria de lui donner une partie de ces trésors. Je me rappelai alors, que par ma détresse et ma pauvreté, j'étais devenu Messager du

grand Eoi. J'allai en toute hâte à son Palais, et j'y emportai avec moi mes prières et mes bénédictions. Le grand Eoi les reçut, et les laissa tomber comme les rayons d'une lueur inaltérable sur la demeure de Sophrône. C'est de là que vient la lumière d'ambre qui resplendit encore dans l'intérieur de cette maison."

Il y eut une pause de quelques secondes, pendant lesquelles Sophrône parut succomber de plus en plus à l'agréable influence du sommeil. Alors le vieillard souffla doucement sur lui, en disant : " Marchand trois fois heureux! Tu as, en vérité, bien employé tes richesses! Tu as échangé ton or et ton argent, trésors périssables, contre la reconnaissance de la veuve, l'amour de l'orphelin, et la prière du pauvre. Maintenant que tu es sur le point de sortir de cette ville, ces richesses te suivront. Les perles

précieuses, l'agréable musique, et la lumière d'ambre t'accompagneront, pendant ton voyage, jusqu'aux portes de la Cité glorieuse. De plus nombreux trésors, une harmonie plus parfaite, et une lumière d'un éclat inexprimable t'y attendent."

En disant ces paroles, il plaça un second miroir devant les yeux de Sophrône ; et quoiqu'ils parussent alors fermés par le sommeil, son maintien laissa voir un sourire de joie et de contentement. Je ne saurais dire combien fut brillante et glorieuse la vision qu'il eut. Je sais seulement que l'image de l'avenir était réfléchie dans le miroir, et que pendant que le vieillard le tenait, sa figure ellemême disparut. On entendit pendant un instant un bruissement semblable à celui de plusieurs ailes qui s'agitent dans l'air; puis tout retomba dans le silence dans la demeure de Sophrône.

Le lendemain, le soleil s'éleva, radieux, au-dessus de la ville; — le bourdonnement du commerce et le mouvement de la multitude affairée, courant çà et là dans les rues, reprirent leur cours accoutumé, quoique la lampe fût éteinte dans la maison de Sophrône, et que le vieux marchand fût parti. Peu de passants remarquèrent la demeure déserte; mais les Messagers du Eoi pleurèrent quand ils l'aperçurent de loin : la douce musique de l'enfant orplielin prit aussi un ton de tristesse. Ils s'affligèrent de ce que leur of&ce fût terminé; mais quand ils pensaient cà Sophrône, leur affliction se changeait en joie. Ils savaient que ses trésors avaient été marqués de la Croix, qu'ils avaient été amassés pour lui dans le Palais du Eoi, et que luimême habitait la Cité heureuse, où la loi d'Exil est inconnue.

Page 1