Eschyle, Prométhée enchaîné
7. Ibid., 654. Autres exemples de métamorphoses dans Eschyle, Choéph.y 61 3-
lO LES METAMORPHOSES D OVIDE
V® siècle, même lorsqu'ils ont passé par les écoles des philosophes, s'adressent à un public, dont la grande majorité a encore le respect des légendes anciennes ; le sentiment religieux, qui a donné naissance au drame, vit encore dans la foule assise sur les gradins du théâtre ; il soutient Tauteur et l'aide à franchir d'un pas toujours égal et toujours noble les parties scabreuses de son sujet.
On s'est demandé jusqu'à quel point l'appareil scénique rendait présentes a la vue des spectateurs les métamorphoses auxquelles ont touché les tragiques. La question a son importance, car il est clair que le drame issu de l'imagination populaire a été pour elle à son tour un aliment ; il doit beaucoup à la mythologie, mais la mythologie ne lui doit pas moins; il a contribué pour une large part à la faveur dont elle a joui ; pour expliquer l'origine de la littérature spéciale qu'ont défrayée plus tard les métamorphoses, il n'est pas indifférent de savoir comment le théâtre les représentait. Les Grecs avaient poussé très loin l'art de la figuration et des machines scéniques ; nous voyons dans les comédies d'Aristophane qu'on n'hésitait pas, lorsque la fantaisie du poète l'exigeait, à revêtir les choreutes des costumes les plus étranges ; on leur donnait un déguisement qui les transformait en grenouilles, en guêpes ou en oiseaux ; c'était un attrait de plus pour la curiosité publique et les juges du concours tenaient compte au poète de l'originalité qu'il avait déployée dans ces inventions. 11 semble qu'elles auraient pu également se mêler aux tragédies dont les personnages, comme l'io d'Eschyle, passaient pour avoir subi quelque métamorphose. Or, ce qu'il faut noter, au contraire, c'est que la tragédie classique a toujours répugné à exciter l'intérêt par ces artifices matériels. Euripide a accueilli un grand nombre de métamorphoses ; elles forment même quelquefois la conclusion de ses pièces ; mais ou bien il les prédit, ou bien il les fait raconter par un messager ; jamais ses héros ne reviennent sur la scène après les avoir déjà subies et avec des attributs qui les rappellent \ Sophocle avait composé
622 ; Sept contre T/ièbes, 4 12 et 474 ; tragéd. incert. fragm. 3o4 (Nauck); dans Sophocle, Antig., 822, OEdipe à Col. y i586.
I. Il est vrai qu'ils pouvaient paraître sur le 6eo).OY£îov réservé au deus ex machina. 11 semble bien qu'il y en eût un exemple dans la Mélanippé d'Euripide; on y voyait une héroïne, du nom de Hippé. qui, après avoir été métamorphosée en cavale, avait reçu une place parmi les constellations. Wûnsch, dans le Rheinisches muséum, XLIX (1894), p. 94-95, loi.
un Térée ; il s'était inspiré de la légende qui racontait comment le principal personnage de cette pièce fut changé en huppe, Procné en hirondelle et Philomèle en rossignol. 11 n'est pas permis de supposer que quelque mécanisme ingénieux rendait les spectateurs témoins de ce prodige, ou que les acteurs reparaissaient à la fin du drame sous la nouvelle forme que leur prétait la ^able^ « Ce n'est pas devant le public, dit Horace, que Médée doit égorger ses enfants, Texécrable Atrée faire cuire des entrailles humaines, Procné se changer en oiseau et Cadmus en serpent. De pareils spectacles me laissent incrédule et me révoltent*. » Horace ne fait ici que résumer ce que lui avait appris le théâtre classique des Grecs, et il reproduit sans doute le jugement d'Aristote : « Rien ne doit se trouver dans la fable même, qui blesse la raison ; tout ce qui serait déraisonnable se placera en dehors de la tragédie*. » Le rùle d'Io dans le Prométhée d'Eschyle reste donc l'essai le plus hardi qui ait été tenté pour montrer sur la scène tragique une métamorphose accomplie, et encore nous devons nécessairement admettre qu'elle n'était indiquée dans l'extérieur de l'acteur que par un très léger détail de costume : il devait porter au-dessus de son masque deux petites cornes naissantes*, semblables à celles que nous voyons attribuées à certaines figures d'Io sur les monuments de l'art antique^.
Leur témoignage, en effet, concorde absolument avec celui des poètes; c'est de part et d'autre, pendant la période classique, la même sobriété dans la représentation des métamorphoses, le même éloignement pour les effets bizarres. Si un héros de la fable est changé en bête, l'artiste se contente de placer h côté du personnage, ou sur son corps, un accessoire qui rappelle ce
1. Gomme on pourrait le croire d'après le scoliastc d'Aristophane, Oiseaux, loo : « *Ev Tô TrjOcî So^O/cX^; £;io(r)aîv aorôv à;iwpviOa)tn£vov xai xfjv IIpdy.V7)v. » Welcker, Griech. Trag.^ I, p. 383.