Vers
Sophocle ; nul doute que le discours, qu'ils divisent en trots parties, soit tout entier destiné à les faire valoir. Ce sont là de ces vers qu'Ovide devait noter sur ses tablettes qua;id il était au bain ou en litière, et qu'il utilisait plus tard, en leur donnant un cadre convenable.
Mais sa rhétorique perd trop si on le compare au poète tragique qui a prêté le langage le plus noble et le plus sincère aux passions et aux douleurs humaines ; le parallèle est déjà par luimême une injustice. Son véritable maître, c'est Euripide, l'habile avocat, qui dans son œuvre immense avait plaidé tour à tour tant de causes diverses*. Parfois, avouons-le, il lui est inférieur. Lorsque dans les Bacchantes d'Euripide Penthée menace de sa colère les adorateurs du nouveau dieu, son langage respire l'orgueil ; mais il est ferme, mesuré et ne messied pas à un chef d'Etat ; on lui a rapporté que les femmes de Thèbes vont sur la montagne se livrer en compagnie d'un jeune inconnu à des orgies mystérieuses ; il voit de graves personnages, parmi lesquels son grand-père, vêtus d'un costume étrange, exécuter des pas de danse ; il parle comme eût parlé au temps de Périclès un de ces magistrats athéniens qui avaient la charge de tenir en respect les cultes dangereux. Chez Ovide Penthée fait appel à ses soldats et les exhorte à repousser l'envahisseur'; il cite les grands exemples de l'histoire nationale, leur recommandant d'imiter le serpent, leur ancêtre, qui défendit le sol de Thèbes contre Cadmus avec tant de courage^ ; cet abus de mythologie glacerait le discours le plus enflammé. Mais Ovide reprend l'avantage quand il fait parler Hécube devant le cadavre de sa fille Polyxène ; chez Euripide un héraut vient de raconter la mort de la jeune victime ; les premières paroles d'Hécube sont un hommage rendu à la force d'âme de sa fille, et aussi un hommage qu'elle se rend à elle-même ; car elle établit en ternies sentencieux que la haute vertu, qu'on vient d'admirer chez Polyxènç à ses derniers moments, était le résultat d'une bonne éducation*; dès l'antiquité on faisait remarquer aux écoliers l'invraisemblance et la maladresse de ce langage '^. Ovide a eu le bon goût d'écarter ce
1, Decharme, EuripidCy p. 49 à 56.
2, Euripide, Bacchantes, ariô à 263 ; Ov., III, 53i à 563.
3, Ov., m, 53i et 544 à 547-
4 Euripide, Hécabe, 585 à 628 ; Ov., XTII, 494 à 532.
5. Théon, npoyujjivaaaaTa, 1, p. i49 (^Hhetor. gr., éd. Spengel, t. II, p. 60); Decharme, Euripide, p. 56.
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que le poète tragique, se critiquant lui-même, appelait «des traits lancés dans le vide». Son Hécube est bien une mère qui gémit auprès du corps de sa fille ; non qu'il n'y ait beaucoup de figures dans son discours et qu'on n*y sente Tinfluence de recelé ; mais quelques-unes sont d'une énergie vraiment tragique. Nous avons là une éthopée, mais une éthopèe bien venue, que les connaisseurs ont dû applaudir : (c O ma fille, suprême douleur de ta mère (que pourrai-je souffrir do plus ?) ma fille, te voilà donc étendue sans vie, et je vois ta blessure, mes blessures. Ainsi aucun des miens ne devait échapper à une mort violente : toi aussi tu as reçu le coup fatal ; j'espérais qu'étant femme, le fer t'épargnerait et, femme, tu as péri par le fer. Tes frères et toi, vous avez tous été victimes d'un seul homme, le fléau de Troie, le meurtrier de ma famille, Achille. Quant il fut tombé sous la flèche de Paris dirigée par Phébus, je m'étais dit : maintenant enfin Achille n'est plus à craindre ; et pourtant je devais le craindre encore : sa cendre, même au sein de la terre, s'acharne sur ma race ; du fond du tombeau il nous a fait sentir sa haine. C'est pour cet Eacîde que j'ai été féconde. La grande Ilion n'est plus, un horrible désastre a terminé les malheurs publics, si toutefois ils sont terminés : pour moi seule Pergame survit et je poursuis le cours de mes infortunes. Naguère au faîte de la grandeur, puissante par mes gendres, mes fils, mes brus et mon époux, me voici maintenant traînée en exil, pauvre, arrachée aux tombeaux des miens, esclave destinée à Pénélope ; tandis que je filerai la laine pesée pour ma tâche, elle dira en me montrant aux femmes d'Ithaque : « Celle-ci est l'illustre mère d'Hector, c'est l'épouse de Priam. » 0 toi qui après tant de deuils étais la seule consolation de ta mère, tu as donc succombé, victime expiatoire, sur la tombe d'un ennnemi; c'est pour apaiser les mânes d'un ennemi que je t'avais enfantée. Pourquoi mon âme de fer s'obstine-t-elle à vivre ? Pourquoi tardé-je ? A quoi me réserves-tu, vieillesse maudite ? Pourquoi, dieux cruels, sinon pour lui faire voir de nouvelles funérailles, prolongez-vous la vie déjà trop longue d'une vieille femme ? Qui aurait cru que l'on pût trouver Priani heureux après la ruine de Pergame ? Oui, heureux par sa mort; car il ne t'a pas vu égorger, ô ma fille, et il a quitté en même temps la vie et la royauté. Mais au moins on t'accordera des funérailles dignes de la fille d'un roi et ton corps sera enseveli dans le tombeau de tes ancêtres? Non ; c'est un sort trop beau pour notre maison : pour honneurs funèbres tu auras les pleurs de ta mère et
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une poignée de sable sur un rivage étranger. » Ce beau monologue suffirait à montrer qu'Ovide ne s*abusait pas quand il se déclarait capable de réussir dans la tragédie^ ; il savait au besoin retrouver Vos animosum^ , On a remarqué qu'un des mérites d'Euripide est d'avoir exprimé avec bonheur les sentiments des femmes, surtout ceux des mères ; certaines scènes où il a fait paraître des enfants au milieu de catastrophes sanglantes sont des chefs-d'œuvre de pathétique ; elles lui ont valu le renom d'être sans rival dans l'art d'exciter la pitié '. Ce genre de beauté a eu certainement beaucoup d'attrait pour Ovide ; peut-être la nature ne Tavailelle pas doué d'un cœur très sensible ; mais il a souvent suppléé à ce qui lui manquait par l'habileté rare avec laquelle il manie les passions. Après l'amour le sentiment dont il a le plus souvent dépeint les caractères et les effets dans les Métamorphoses^ c'est la tendresse maternelle ; Cérès, Nidbé, Dryope, Téléthuse, l'Aurore, Vénus*, représentent, comme Hécube, la mère malheureuse ; chez Procné et chez Althée ^ nous voyons l'instinct de la nature étouffé par un abominable désir de vengeance, qu'elles assouvissent en sacrifiant elles-mêmes }eurs enfants ; et si Ovide ne nous montre pas Médée égorgeant les siens ^, c'est que cette légende, déjà développée par lui dans une tragédie, l'aurait exposé à trop de redites. Dans tous les épisodes où paraissent, comme dans le sacrifice de Polyxène, des femmes, des jeunes filles, des enfants, des être innocents et faibles qui ne semblaient point faits pour la souffrance, il a retrouvé l'art d'Euripide ; il sait nous attendrir par de touchants récits, quelquefois par des discours, où, tout en recourant à des moyens un peu factices, il a fait parler avec éloquence ce qu'il y avait çn lui d'humanité \
Il n'y a dans les Métamorphoses qu'un très petit nombre de discours qui ne rentrent point dans le genre pathétique que nous