Jbid., 622 à
LES LÉGENDES ET l'hISTOIRE DE l'iTALIE 235
quelque chapelle rustique *. Il a donc appliqué aux vieilles traditions que rappelaient ces monuments romains la méthode dont les Aetia de Callimaque lui donnaient l'exemple ; il n'a accordé sa lyre qu'après avoir consulté les annalistes et les antiquaires sur les origines des institutions nationales.
Qu'Ennius, Varron ou Tite-Live^ l'aient souvent inspiré là où il ne doit rien à Virgile, c'est tout à fait vraisemblable, mais par les imitations qu'il a faites de Virgile nous pouvons deviner, sans nous tromper beaucoup, comment il a imité les autres. Dans quelques parties il a resserré ce que le grand poète avait développé ; mais dans la plupart des cas il a développé le texte de V Enéide en mettant à contribution Homère, Euripide, ou les auteurs de Metamorphoses. Il reste cependant encore un petit nombre de traditions, relatives à l'histoire nationale, sur lesquelles les poètes grecs étaient muets. Celles-là mêmes, qui ne peuvent venir que d'un auteur latin, il les a ornées à la grecque, et à la dernière mode de la Grèce. Pour nous, qui sommes curieux de tout ce qui touche aux lointaines origines de Rome, ce faible contingent de légendes autochtones nous séduit tout particulièrement dans les Métamorphoses ; elles font à nos yeux le principal intérêt des deux derniers chants. Il n'est pas sûr du tout qu'Ovide partageât notre manière de voir. En somme, quand on soumet la fin de son poème à une étude attentive, on se persuade de plus en plus qu'il n'avait aucun goût pour les mœurs d'autrefois et pour l'histoire nationale, car les deux choses ne se séparaient guère dans une âme romaine ; s'il a abandonné les Fastes au bout du sixième chant, c'est peutêtre parce que l'exil vint le frapper à ce moment; mais c'est surtout parce qu'il ne se sentait plus capable d'un effort égal à celui qu'il avait déjà fait : l'aridité de la matière l'avait découragé. A la fin des Métamorphoses, ce qui a dû l'exciter et le tenir en haleine jusqu'au bout, ce sont les passages où il voyait le moyen de rivaliser avec VOdyssée, avec Euripide, avec les Alexandrins; c'est le grand morceau sur la doctrine^ de Pythagore. Le reste n'est dans son œuvre qu'un accessoire; il ne s'est déterminé à lui faire une place que par des raisons purement accidentelles, où son cœur n'entrait pour rien. Il a voulu d'abord plaire à Auguste, puis sui-
1. Ov., XIV, 3i2 à 3i5. Cf. Serv. sur VÉn., Vil, 190 : « Nata illa [fabula] esse potuit ex antiquo signo juvenis cum pico in capite. »
2. Les parties perdues de Tite Live, par exemple dans Ov., XV, 622 à 744 = Tite Live, X, 47 et argum. XI.
vre la mode : il fallait bien qu'il se mît à Tunisson des écrivains illustres qui apportaient à la politique impériale le concours de leur génie. Il est possible aussi que l'exemple de son ami iEmilius Macer ait exercé sur lui une certaine influence ; nous savons que ce poète avait chanté dans son Ornithogonie la légende de Picus; mais il l'avait placée dans son premier livre ; par conséquent il ne suivait pas, comme Ovide, l'ordre chronologique : il avait mêlé dès le début les légendes du Latium aux légendes grecques qu'il avait tirées de Boéus. Le plan même d'Ovide l'obligeait à les reléguer à l'extrémité de son poème; il s'est arrangé de telle sorte qu'elles aient l'air d'en être le couronnement et reçoivent un reflet de la splendeur d'apothéose, dont il entoure les noms de César et d'Auguste; mais il ne peut pas nous dissimuler complètement que ses sympathies vont ailleurs. Dans ces deux derniers chants consacrés à la légende romaine les meilleurs morceaux, ceux où son talent s'est trouvé le plus à l'aise, ce sont ceux où il a mis en œuvre les idées et les fictions des Grecs.