CONCLUSION
Les résultats auxquels nous a conduit cvWv enquùte risqueraient de paraître contradictoires, s'ils n'étaient r;i^st'mblôs et expliqués dans une conclusion générale. Nous avons îiilmîs tantôt qu'Ovide avait imité directement les auteurs grées, tantôt qu'il n'eH^iit point remonté aux sources et qu'il s'était cou lente de eonsulter ttes auteurs latins très récents. Il est vrai qui' (hms de pareilles reeherches, où il est si rare qu'on dispose d'éiéinMits d'iiifonniition positifs, Topinion personnelle du critique joue le prinripid rôle el que les conclusions auxquelles il aboutit dé[>eiulenL en «ri-ifuîe partie des prémisses de son argumentation et de Tespj it dans lequel il l'a conduite. Il nous a semblé du moins (|u'un f^xamen consciencieux des textes ne démentait point l'idée r|u! nous a servi de point de départ. Il faut, dans les Méiaj^uirp/utxi-s, distin^nier ce qui appartient à la poésie, et ce qui appurtirni h la seieneo. Dans le domaine de la science il est très pmhnble ([u'Ovîde n'a pas poussé bien loin ses lectures ; pour qu'il allai *^tiidier les grands problèmes de la nature chez les philosophes grées les plus anciens, ou dans les ouvrages originaux des fondnleuis de secLes, il lui aurait fallu une curiosité d'esprit, une persevéïnnee, une application, un amour de la vérité pure, qui ne sont guère compatibles avec ce que nous savons de son caractère. Cette opîrnon prend beaucoup de force, si on le compare à d':inlri\s écrivains latins, tels que Sénèque et Pline l'Ancien, qui eux-mêmes i\e sont <ruère que des vulgarisateurs, et qui ont puisé le [dus souvent mrx sources les plus proches; ce n'est pas sans eunse qu'il iironpe comme eux les idées, les preuves et les exemples; la meilleure manière d'expliquer ce rapport est encore de su[q)oser que dans les parties où ils sont comparables leurs tui vraies toit tous une source commune, dont ils dérivent par di s inh rfiiédiaires diiFé-
238 LES MÉTAMORPHOSES D*OVlDE
rents. 11 paraît plausible que là Varron a rendu de grands services à Ovide, en lui offrant, condensée et réduite, une matière qu'il avait empruntée aux philosophes grecs contemporains, surtout à Posidonius. Même dans le domaine de Thistoire, ou plutôt de la légende nationale, il faut faire une part très large, sinon à rinfluence de Varron seul, du moins à celle des érudits et des poètes latins, qui l'avaient rapportée avant Ovide. Mais, en somme, la philosophie, la science et l'histoire n'ont fourni que la moindre partie des Métamorphoses ; il reste encore la mythologie grecque, qui en est le principal. Ici nous croyons qu'on s'égare complètement en cherchant les modèles d'Ovide dans des compilateurs et des scoliastes plus ou moins obscurs. Il peut arriver parfois qu'au milieu des débris de la littérature ancienne une version mythique, accueillie par Ovide, ne se retrouve plus nulle part, sauf dans quelques lignes d'un grammairien alexandrin. Mais prétendre que ce texte a servi de modèle à Ovide, c'est montrer dans des questions si délicates une singulière hardiesse ; c'est aussi lui faire une injure qu'il ne mérite pas. N'avait-il pas h sa disposition une foule de chefs-d'œuvre aujourd'hui perdus ? Ne pouvait-il pas y voir développée cette version rare, dont nous ignorons la source ? 11 avait fait d'excellentes études, nous le savons; il souhaitait que l'on reconnût dans sa Médée les passages de Virgile qu'il avait imités; donc il s'était adressé très haut, k des poètes aimés et cités de tous. On ne voit pas pourquoi il aurait suivi une autre méthode dans les Métamorphoses ; là comme ailleurs il a pu consulter, en certains endroits, des poèmes fameux, qu'il a pris, pour la circonstance, sur les rayons de sa bibliothèque; mais surtout il a tiré parti de sa mémoire, très richement ornée, dès sa plus tendre enfance, de tout ce que la Grèce avait produit de plus parfait dans tous les genres.
Cependant si on a quelquefois attribué une origine si humble aux récits des Métamorphoses^ Terreur est facilement explicable : l'idée première de cet ouvrage a été empruntée par Ovide à des auteurs grecs, dont quelques-uns méritent tout au plus d'être appelés des auteurs de second ordre ; on ne peut se dissimuler que Nicandre, le plus célèbre, est encore un esprit assez médiocre. Mais on n'a pas prouvé jusqu'ici, par des preuves qui ne laissent subsister aucun doute, qu'Ovide soit descendu encore plus bas. Nous croyons tout au rebours que son but a été de relever ce genre d'ouvrages, en s'inspirant, dans ses imitations, des poètes grecs qui avaient eu le plus de renom, et à l'époque
CONCLUSION aSg
classique et à Tépoque alexandrine. Par la conception générale les Métamorphoses se rattachent à une série de poèmes, où iL est difficile de ne pas voir des productions de décadence ; Ovide leur doit même probablement une partie de sa matière î mais dans l'exécution il nous paraît avoir rivalisé surtout avec les écrivains, qui par des mérites divers avaient eu le plus de séductions pour leurs contemporains et pour la postérité, et par là il faut entendre non seulement Homère, Sophocle, Euripide, mais Callimaque, Théocrite, Apollonius, Hermésianax et Phanoclès.
La part des Alexandrins est donc encore considérable, niAine dans Texécution ; les Métamorphoses sont, parmi les poèmes du siècle d'Auguste, un de ceux où cette influence a laissé la trace la plus profonde. Elle a été cause, dans une notable proportion, des défauts très apparents, qui déplaisent chez Ovide; il n'en est donc pas tout à fait responsable. Nous serions heureux si Tétude que nous venons d'achever pouvait en convaincre le lecteur ; Ovide paie pour toute une famille de poètes, aujourd'hui perdus, dans laquelle il s'est volontairement classé ; peut-être n'était-il pas inutile de mettre cette vérité en lumière ; car pour l'avoir méconnue on a souvent traité Tauteur des Métamorphoses avec une sévérité excessive. S'il a eu beaucoup de goût pour les Alexandrins, n'oublions pas que Virgile lui-même, pour ne pas parler des autres, a imité Théocrite, Aratus, Apolh»nius de Rhodes, et aussi Nicandre. Et de même que Virgile, après les Bucoliques, lorsqu'il a eu dépassé sa trentième année, a fait un effort pour s'élever, avec d'autres guides, jusqu'à la haute poésie, de même Ovide, parvenu à la gloire grâce aux poèmes erotiques de sa jeunesse, s'est cherché des maîtres plus graves au moment où il entrait dans l'âge mûr : c'est alors qu'il a écrit les Métamorphoses ; seulement il n'a jamais pu s'affranchir complètement des Alexandrins, surtout de leur élégie; il lei? a trop aimés; sa nature avait avec la leur trop d'affinités secrètes ; de là chez lui l'abus persistant de la galanterie et de l'érudition mythologique ;de là le goût malheureux qu'il montre un peu trop souvent pour les situations extraordinaires ; enfin c'est là la principale cause pour laquelle les mythes nous apparaissent, dans les Métamorphoses^ si gravement altérés. Il faut donc juger ces défauts de l'ouvrage avec indulgence, puisqu'ils sont beaucoup moins Teffet d'un parti pris, ou une pernicieuse nouveauté, que le legs des trois derniers siècles de l'hellénisme. Ce n'est pas assez dire encore : nous devons à ces défauts mêmes notre sympathie ; car
l'état d'esprit d'Ovide a de singuliers rapports avec celui de beaucoup de nos contemporains très justement admirés. Il serait étrange que notre siècle reprochât a l'aimable poète de n'avoir eu qu'une demi-foi et de ne s'être point senti attiré par la rude simplicité des âges héroïques. Il est vrai qu'il ne croit guère aux fables qu'il chante ; mais il les aime, comme les Alexandrins ses maîtres, parce qu'elles sont la poésie, parce qu'elles se mêlent encore étroitement à la vie domestique et à toutes les joies des hommes d'alors. Placé par sa naissance entre Lucrèce et Lucain, si près du moment où va être rompu le lien qui unissait la mythologie au culte et à la poésie, Ovide est un des derniers qui en aient été charmés. Il n'avait point les qualités nécessaires pour pénétrer dans l'âme de ceux qui avaient créé ces vieilles légendes; il n'a pu comprendre par où elles étaient grandes; mais il en a très bien vu les aspects gracieux ou touchants : il faut être difficile pour exiger davantage d'un poète dans le déclin d'une religion.
Voilà en résumé les rapports que l'on peut saisir entre Ovide et les Alexandrins. Gardons-nous de les exagérer ; les diflFérences ne sont pas moins frappantes. Si Ovide n'a point la précision et la touche délicate d'un Callimaque ou d'un Théocrite, si à certains égards il leur est inférieur, il a eu sur eux un grand avantage : celui d'écrire dans le plein épanouissement de la littérature nationale pour un public qui n'était point blasé. 11 en résulte qu'il n'a pas eu à lutter contre lui-même pour éviter les larges développements, où sa facilité naturelle pouvait se donner un libre cours. Par l'abondance de ses récits, par l'égalité et l'aisance de son style il se rapproche des classiques grecs ; on peut même dire qu'il en a ordinairement la simplicité d'expression, sauf dans certains passages des discours, où sa rhétorique s'échappe en de brusques accès de mauvais goût. Du reste cette intempérance même, cette « lascivia », que lui reprochaient déjà les anciens, est aussi opposée que possible à la manière des Alexandrins. C'est qu'il ne s'est pas interdit comme la plupart d'entre eux l'accès des grandes sources; Il y a puisé à pleine coupe; les chants des Métamorphoses, largement pénétrés de cette salutaire influence, forment « un gros poème », qui n'est pas « un gros fléau ». On peut toujours l'ouvrir au hasard, avec la certitude d'y lire sans fatigue de jolis contes, dont chacun se suffit à soi-même et contient tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour le comprendre ; si Ovide est encore la cause de quelques tortures pour
CONCLUSION adi*
les commentateurs, c'est la faute des copistes, non la sienne. 11 a donc très bien vu qu'un poète de sa nation et de son temps, écrivant pour être entendu, dans un vaste empire, de tous les g^as cultivés, devait corriger par l'imitation des classiques grecs certains défauts que pouvaient lui communiquer les Alexandrins ; aux modèles que lui fournissaient ces poètes d'école, pour la plupart grammairiens autant que poètes, il en a associé d'autres d'un tour plus naturel et d'un dessin moins sec. Il faut d'autant plus lui tenir compte d'avoir su résister souvent à rinfluence des Alexandrins qu'elle avait pour lui plus d'attraits. Enfin, si Ton se représente toutes les difficultés du sujet, les défauts et la médiocrité des écrivains spéciaux qui en avaient donné le type, on ne peut qu'applaudir au succès de la gageure. De toutes les métamorphoses dont nous sommes témoins dans le poème d'Ovide, celle qu'il a fait subir h ses modèles n'est certainement pas la moins étonnante.