‹ Les Métamorphoses d'Ovide et leurs modèles grecsChapitre 89 sur 251 · Ov., I, 5 10. Moderatius, oro · texte numérisé non relu

Ov., I, 5 10. Moderatius, oro

Gurre fugamque inhibe ; moderatius insequar ipse. Sur ces variations et ces contrastes dans des fables rapprochées voyez encore

Revenons à notre point de départ. Il est probable que des épopées anciennes, telles que le Catalogue des femmes^ ou les Théogonies héroïques, ou les Chants de Naupacte^ ont exercé une certaine influence sur Tauteur des Métamorphoses, Mais qu'est-ce que ce poème si complexe, sinon une sorte de couronne, ou de guirlande, où Ovide a réuni par un lien quelconque des fleurs cueillies de tous côtés, les unes éclatantes, les autres de couleur discrète, celles-ci largement épanouies en bonne place, celles-là serrées dans les intervalles par petits groupes modestes ? Cette anthologie, formée uniquement avec des morceaux de sa composition, comprend une longue série èiepylliay ou de contes épiques, tout à fait comparables à ceux de Tépoque alexandrine ; chacun d'eux peut être détaché de l'ensemble sans en compromettre la solidité. Il suffit que nous ayons exposé le procédé d'Ovide pour que l'analogie soit manifeste, sans que nous ayons besoin de plus amples comparaisons. Si nous allons au fond des choses, cette analogie peut se ramener à ceci, que l'art d'Ovide, comme celui des Alexandrins, suppose une sorte de convention, de connivence tacite entre l'auteur et le lecteur : il est sous-entendu que dans le domaine du merveilleux les règles qui présidaient à la composition des œuvres classiques peuvent toujours être violées, pourvu que le récit nous étonne et nous émeuve ; toutes les libertés que prend Ovide seraient inexplicables, si on ne commençait par admettre qu'il a eu des modèles en dehors de l'art ancien ; elles sont trop flagrantes pour n'avoir pas été autorisées par une tradition plus récente, qui suppose elle-même un public très indifférent aux règles établies par les maîtres d'autrefois. Il n'y a plus de suite véritable dans les faits ; l'étendue du développement n'est

II, Gallisto(4oi-53o), la fille de Goroneus (546-595), Nyctimène (ôSg-Sgô), Coronis (54i-633) et Hersé (708-882). — V, le chant des Piérides (3i8-33i) et le chant de Calliope (341-678). — VI, le défi d'Arachné à Pallas, leurs deux tapisseries (i-i45), le défi de Niobé à Latone (i 46-3 12), l'impiété des paysans lyciens (3i3-38i) et le défi de Marsyas à Apollon (382-4oo) ; Procné tuant Itys (412-674) et Médée tuant ses enfants (VII, 1-397). — VIII, Scylla (i-i5i) et Ariane (152-182) criminelles par amour. Métamorphoses successives d'un même personnage : Protée (728-737), Métra (738-878) et Achéloûs (879-884). Piété de Philémonet deBaucis (611-724), impiété d'Érysichthon (738-878). — XV, la métempsychose (1-478), nouvelle incarnation d'Hippolyte (479-546).

LA COMPOSITION qB

plus proportionnée à Timportance réelle qu'ils ont dans Faction ; tout l'assemblage des parties est également fragile. Voilà le grand défaut des Métamorphoses, Mais il tient au sujet même et on ne peut douter qu'Ovide l'ait senti mieux que personne avant de prendre la plume : la preuve en est dans les efforts qu'il s'est imposés pour le compenser par un art d'un autre genre; car il ne faut pas parler ici de facilité naturelle. La facilité d'Ovide apparaît dans la promptitude avec laquelle les idées se présentent à son esprit et prennent la forme la plus vive, la plus gracieuse ou la plus touchante ; elle se manifeste par une certaine simplicité noble et toujours égale, par la rapidité et la clarté de la phrase. Mais on n'arrive pas sans application à enchâsser, comme il l'a fait, les développements les uns dans les autres, a varier et à opposer les couleurs, à multiplier les facettes et à faire jouer tour à tour la lumière sur chacune d'elles. A tous les contrastes que nous avons signalés chez Ovide il en faut ajouter un autre plus général : c'est celui que présente l'aisance du style avec l'irrégularité très étudiée de la composition. La première, il la doit à sa nature ; la seconde il l'a empruntée aux élégies, aux fragments d'épopées, aux poèmes didactiques, où les Alexandrins avaient transporté les habitudes du lyrisme.

Une épopée, où il n'y a aucune suite réelle dans les faits, pourrait cependant présenter encore une sorte d'unité, si l'auteur avait été inspiré d'un bout à l'autre par une même pensée, par un de ces sentiments nobles et profonds, qui, en se communiquant au lecteur, l'entraînent, quoi qu'il en ait, à travers là multiplicité des épisodes et des personnages. Dans un poème sur les métamorphoses des dieux et des héros il serait assez naturel que le sentiment religieux produisît cette unité d'impression. Elle est absente aussi bien que l'autre de l'ouvrage d'Ovide ; en général on le déplore. Il est trop facile en effet de montrer qu'il n'a pas la foi d'Homère et de composer avec des traits qu'on lui emprunte un tableau plaisant de l'Olympe. Mais bien souvent, quand on l'appelle un sceptique, on fait de ce mot un singulier abus ; on semble dire, non pas qu'il doute, mais qu'il nie; on a même ^té jusqu'à prétendre que son poème était une œuvre ironique, où il avait voulu s'amuser aux dépens des dieux* ; on fait ainsi de lui un précurseur de Lucien, un railleur qui aurait volontairement aidé à la ruine du paganisme ; rien ne justifie celte manière de voir. Sans soulever ici une question qui nous obligerait à examiner tous les ouvrages de notre auteur, nous ferons seulement remarquer qu'on ne l'a peut-être pas assez interrogé lui-même et surtout qu'on a trop oublié de le comparer à ses modèles ; il est cependant bon de savoir si la responsabilité des défauts, qu'on peut lui imputer sans passer la mesure, retombe sur lui tout entière, et sur lui seul. Enfin ces défauts mêmes ne sont-ils pas la rançon nécessaire de certaines qualités ?

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