‹ Les métamorphoses des insectes (volume 2)Chapitre 27 sur 40 · CHAPITRE VIII ORTHOPTÈRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII ORTHOPTÈRES

Les perce-oreilles. — Les blattes cosmopolites et leurs ravages. — Les mantes et les empuses; chasse à l'affût. — Les bacilles pareils à des branches. — Les grillons et les courtilières. — Les sauterelles, leur chant. — Les acridiens voyageurs, dévastations ; l’Algerie en 1866.

Il y a encore des broyeurs et des suceurs dans les insectes où les changements se bornent à l’acquisition graduelle des ailes. Les orthoptères sont les gros mangeurs de la création entomologique. Leurs estomaecs multiphiés rappellent les animaux ruminants. Leurs espèces sont peu variées, mais nombreuses en individus, au point de constituer parfois d’épouvantables fléaux. Ces insectes ne sont pas d’une organisation élevée ; les sens et les instincts sont médiocres, tout parait subordonné à une continuelle voracité. En effet, au sortir de l’œuf, ces insectes sont déjà ce qu'ils seront plus tard au point de vue de l'appareil digestif. Ils sont agiles et mangeront à

tous les âges de leur existence; une évolution considérable s’est donc accomplie à l'intérieur de l'œuf. C’est l'opposé des hyménoptères.

Nous commencerons l’étude des orthoptères par un petit groupe dont l’aspect rappelle les staphylins. Les forficules présentent, sous de très-courtesélytres, des ailes très-larges, se repliant d’une façon compliquée, et que l'insecte emploie rarement. Le plissement est à la fois en éventail et en travers

Fig. 294, 295, 296. — Forficule auriculaire, adulte grossi,

nymphe et larve.

(fig. 294, 295, 296). On a répandu, fort à tort, la fable que ces insectes peuvent entrer dans les oreilles, les percer à l'intérieur et pénétrer dans le cerveau. Il est probable que cette erreur découle d’une fausse interprétation de leur nom. La pince qui termine leur abdomen ressemble aux anciennes pinces

des bijoutiers pour percer les oreilles des enfants. |

Elle ne serre pas d’une façon sensible et ne fait aucun mal, sauf chez de très-gros sujets.

Les forficules fuient la lumière, vivent de fruits et de détritus, mangent l'intérieur des fleurs, sur-

tout des roses, des dahlias, des œillets, des oreillesd'ours. Les femelles pondent leurs œufs en tas, dans un coin obscur, sous une écorce. Elles se tiennent au-dessus, comme des poules sur leurs poussins. Si on les disperse, la mère les recueille et les transporte délicatement. Les petits éclosent vers le mois de mai, d'abord blancs, presque transparents. La mère veille sur eux et les protége jusqu’à ce que les larves soient devenues brunes et assez fortes. Ces soins après l’éclosion sont très-rares chez les insectes.

Les autres orthoptères coureurs nous offrent une famille encore plus nuisible, celle des blattes. Ce sont des insectes nocturnes, à couleurs brunes ou fauves. Elles étaient bien connues des anciens. Horace leur reproche de dévorer les vêtements, commé les teignes. Virgile croit à tort qu'elles vont dévaster, la nuit, les ruches des abeilles. « Les dépôts amoncelés par les blattes! lucifuges souillent les rayons, » dit-1l (Géorg., Liv. IV, v. 245).

Ces insectes ont un corselet large, cachant la tète, de longues antennes ténues, des pattes grèles, mais fortes; aussi sont-ils très-agiles. Leur corps aplati leur permet de passer à travers les fentes des caisses et, dans les voyages au long cours, on est obligé de protéger les objets contre leur voracité en les enfermant dans des boites de tôle soudées à l'élain. Les femelles, très-fécondes, pondent leurs œufs entourés d’une coque en forme de haricot ou de fève, où chaque œuf a sa capsule. Elles trainent

! Peut-être le mot blatta désigne-t-il les cloportes, crustacés lucifuges.

avec elles cette coque, la surveillent, la fendent ct aident les larves à sortir des œufs. Les blattes sont omnivores et répandent une odeur forte qui reste sur tout ce qu’elles touchent. Les substances alimentaires sont surtout l’objet de leur gloutonnerie. Comme les dermestes, elles n’ont plus de patrie et se naturalisent partout où le commerce les transporte. Quelques petites espèces vivent dans nos bois sous les mousses. Deux espèces, qui sont en liberté près de Paris, dans les bois, sont devenues domestiques dans les maisons en raison d’un climat plus rude, el très-nuisibles dans les pays du nord, la blatte germanique en Russie et la blatte laponne, dans les huttes des pauvres Lapons, où elle dévore les poissons fumés préparés pour l'hiver. Ces insectes voraces s’excluent l’un l’autre des maisons, et la blatte laponne, la plus faible, a dû se réfugier tout à fait au Nord. Chez nous ils sont de même probablement chassés par la Periplaneta orientalis, ou kakerlac oriental. Les pays chauds nous ont transmis par les vaisseaux les hideux cancrelats ou kakerlacs, à ailes plus courtes que les vrales blattes, manquant quelquefois chez les femelles. Le kakerlac américain infeste les navires, court la nuit sur les passagers endormis, se trouve dans les docks, les raffineries de sucre exotique, et a été apporté dans les serres du Muséum. Cette espèce est un véritable fléau à la Havane. Aussi l'on conserve avec grand soin des crapauds dans les maisons pour s’en débarrasser. Ces utiles batraciens se proménent partout très-respectés, et courent sans cesse à la recherche des kakerlacs. Les dames

du pays les tolèrent, même sous leurs robes, en raison de leurs continuels services. On cite un voyageur nouvellement débarqué se réveillant au milieu de la nuit et voyant dans la chambre, autour de son lit, cinq énormes crapauds. Effrayé de ce cénacle étrange, il appelle. Un enfant de la maison arrive, se contente de prendre chaque crapaud, un par un, sans lui faire aucun mal, et de le porter

Fig. 297. Kakerlac oriental.

dans une pièce voisine. Le kakerlac oriental, de l'odeur la plus repoussante, est bien plus répandu dans l’Europe. On le nomme cafard, noirot, bête noire, blatte des cuisines, etc. (fig. 297). Il aime la chaleur, vit dans les boulangeries, dans les cuisines, près des machines à vapeur, se cache dans les fentes des murailles, contre les gonds des portes. Qu’on entre à l’improviste dans le calme de la nuit, avec une lumière, dans la cuisine de quelque restaurant mal tenu, on verra ces révoltants animaux courir sur les tables, dévorant

tous les dthris d'aliments. On dit que la blatte géante, de l'Amérique du Sud, ronge, pendant la nuit, les ongles des gens endormis.

Que ne peut-on naturaliser dans nos maisons un autre groupe d’orthoptères de mœurs bien différentes, avides chasseurs d'insectes ? Ils renferment aussi leurs œufs dans des coques oblongues, à plusicurs loges, attachées aux branches. Ces mantes sont remarquables par leur corps élancé, leurs grandes ailes. Théocrite, dans une de ses idylles, donne ce nom, par analogie, à une jeune fille maigre, à bras minces et allongés. Ces insectes assez lents, verts ou jaunâtres comme les feuilles avec Lesquelles on les confond, emploient la ruse pour chasser. Ils s’approchent peu à peu, en tapinois, des insectes et tout à coup les saisissent entre la jambe et la cuisse de devant, repliées l’une contre l’autre, garnies d’épinesacérées quis’entre-croisent. Qu'on se défie, en saisissant les mantes, des blessures aiguës de ces pattes ravisseuses. La férocité de ces élégants insectes est incroyable; les petites larves sans ailes s’attaquent au sortir de l’œuf, les femelles mangent les mâles qui sont plus petits qu'elles. En Chine, les enfants s'amusent à mettre des mantes dans de petites cages et à les regarder se battre avec leurs pattes de devant, jusqu’à ce que l'une mange la tête de l’autre. L'attitude d’affût a valu à ces insectes leur nom, qui signifie devin (fig. 299). On s’est imaginé qu'immobiles pendant des heures entières, le corps et les pattes relevés en avant, ils interrogeaient l’avenir. On les nomme, dans le midi de la France, préga-diou (prie-dieu) ; on a vu une adora-

; Mante religieuse

et sa larve,

Fig, 298, 299. — Empuse appauvrie mäle et sa larve

‘T1@ liées da

A5 , LITE TE V'ret,. Ag

ECILEE DT ATUAL

La +" P"; NTA n 1 AT TNNT à ' s 1.

| f AIM AT »

DEP à of y En LE J b % # EN di pra 1 \ 0 t À Ë é \ 4 Lu L d ‘ Le à LP } e © " | Lre DA É \ k A + F À ni UM M N "| \ k, 9 FA di à dl \n 14 re PA 4 7, t'NOROUE 1; ! ù Can: , { LOL ü ps!

ATLAS NAT, gr PS AN #, LE 4 sh je

tion dans la pose de leurs pattes ravisseuses. Ce sont de sanguinaires prières que les leurs! Les noms d'espèces portent la preuve de ces croyances superstitieuses. La mante religieuse s’avance, en France, Jusqu'à Fontainebleau et à Lardy et aussi, parfois, près du Havre. La mante oratoire, plus petite, s'étend moins loin. On a eu l’idée que les mantes indiquent le chemin qu’on leur demande par le mouvement d’une des pattes de devant. L'ancien naturaliste Mouffet rapporte avec bonhomie: « Cette petite bête est réputée si divine, qu’à l'enfant qui l'interroge sur son chemin, elle l'enseigne en étendant une de ses pattes, et se trompe rarement ou Jamais. » Les empuses, à longue tête grêle, avec des antennes à deux rangs de barbules chez les mâles, ont les mêmes mœurs (fig. 298). On en trouve une espèce en Provence. Les femelles ont les antennes trésgrèles; les larves de mâles ont déjà les antennes élargies.

Aux environs de Cannes, d’Hyères, nous rencontrerons un orthoptère encore plus étrange. On dirait un mince bâton vert ou brunâtre. C’est le bacille de Rossi, inoffensif insecte vivant de feuilles, et qui échappe aux regards de ses ennemis par celte ressemblance. Il marche lentement sur les arbres, et reste au repos au soleil, les longues pattes de devant étendues (fig. 300). Les petites larves, toutes semblables à lui, à la taille près, se trouvent souvent dans les feuilles sèches. Cette curieuse espèce remonte jusqu à la Loire. Ces insectes sans ailes n’ont que trois ou quatre mues; ce sont de vraies larves devenant propres à la reproduction. Dans les

pays {ropicaux, on trouve de plus grandes espèces nommées vulgairement bätons animés, chevaux du diable, grands soldats de Cayenne ; d’autres espèces, pourvues d’ailes, s'appellent spectres, feuilles ambulantes, etc.

Les autres orthoptères, que nous passerons rapidement en revue, ont les paltes postérieures fortes el renflées et exécutent des sauts plus ou moins étendus. Il en est de fouisseurs, creusant des trous

Fig. 501. — Grillon champêtre, mâle.

dans la terre pour y placer les œufs et s’abriter. Qui n’a vu, au soleil, le grillon champétre, l'œil au guet, à moitié hors de son trou, montrant sa grosse tête noire (fig. 301)? Qu'on lui présente une paille, il la saisit avec ses mandibules et se laisse tirer au dehors; d’où le proverbe de quelques pays : Plus sot qu'un grillon. Il sort la nuit, chasse aux insectes ct mange aussi des végétaux. Le mâle appelle la femelle en frottant l’une contre l’autre ses élytres à nervures épaisses, Les femelles ont une tarière pro-

Fig. 509. — Bacille de Rossi, mâle, femelle et larves.

longée ou sabre, servant à la ponte. Les grillons sont très-frileux et tournent toujours au midi l’erifice de leurs trous. Au printemps, on ne voit guère que des larves qui ont passé l'hiver engourdies ; les adultes sont morts. Le grillon domestique, qui mange nos provisions, est un peu plus petit, d’une teinte cendrée. Il se tient, Le jour, derrière les plaques des cheminées, dans les crevasses des fours de boulanger. La nuit, ilse promène et fait entendre son cri-cri. Il parait loujours altéré, se noie dans les vases pleins de liquide et fait des trous aux vêtements humides qu’on met sécher. On prétend qu’en introduisant dans les cuisines des grillons champêtres, 1ls ont bientôt détruit les grillons domestiques et les blattes. Le grillon sylvestre est beaucoup plus petit que les précédents et parfois si commun dans les bois, que ses sauts sur les feuilles sèches produisent le bruit de gouttes de pluie. Les femelles des grillons ont une longue tarière ou tuyau à deux valves pour pondre leurs œufs dans les fissures, ce qu’on nomme vulgairement un sabre. Mouffet raconte que, dans certaines parties de l’Afrique, on vend des grillons dans de petites cages et qu'on aime à entendre leur chant qui provoque au sommeil. Chez nous, au contraire, on a souvent regardé comme de funeste augure le chant du grillon du foyer.

Dans cette famille, il faut encore citer le tridactyle panaché, qui vit dans les sables des rivières, ainsi sur les bords du Rhône, et les rares myrmécophiles, à grosses cuisses, sans ailes, qu’on a trouvé és dans les four milières.

Les courtilières sont des fouisseurs bien plus énergiques que les grillons. Elles sautent encore moins bien. Leurs pattes de devant sont élargies en pelles robustes, ressemblant aux mains de la taupe; de là le nom de taupes-grillons donné à ces insectes. L'autre nom vient du vieux mot courtille ou jardin, d’après le séjour habituel de ces orthoptères. Les ailes sont longues, repliées en lanières. Elles servent peu; cependant, le soir, la courtilière vole en s'élevant un peu, puis retombant en courbe. Le corselet très-vaste ressemble à une carapace d’écrevisse ; il y a une tarière de ponte chez la femelle, et aussi, dans les deux sexes, deux filets terminaux, comme chez les grillons. Les courtilières vivent de végétaux et également de proie vivante, qu’elles cherchent avec avidité en perforant les racines des plantes; aussi sont-elles très-nuisibles. Elles se réfugient volontiers dans le fumier, surtout à cause des insectes qu’elles y trouvent. La femelle creuse un trou ovale, chambre d'incubation où elle déposera ses œufs (fig. 302). Une galerie verticale y communique et, en outre, des galeries en divers sens aboutissent à la galerie verticale, de sorte que l'insecte a de nombreux refuges. Les œufs éclosent vers la fin de l'été, et les larves, d'abord molles et blanches, sont gardées avec sollicitude par la mère, qui les tient rassemblées dans le nid et va, dit-on, leur chercher de la nourriture. Elles ne deviennent nymphes, c’est-à-dire ne prennent des rudiments d'ailes, que l'année suivante. Il faut, paraît-il, trois ans pour le développement complet. Dès le mois d'avril, les mâles font entendre leur cri d'appel, sur

une note lente, monotone, moins pénétrante que le grillon, ressemblant au cri de la chouette ou de l'engoulevent. Ce sont les mâles seuls, chez les courtilières et les grillons, qui peuvent striduler. Aussi, le poëte grec comique Xénarque félicite, dans une de ses pièces. les grillons mâles : « Que vous êtes heureux, dit-il, vous qui avez des femmes silencieuses ! »

Les sauts deviennent bien plus étendus chez les locustiens, qui marchent peu à cause de la grande disproportion de leurs pattes. Ce sont les sauterelles, c’est-à-dire les orthoptères sauteurs par excellence. Les femelles ont au bout de l'abdomen une longue tarière recourbée, à deux valves, qu’on appelle quelquefois leur sabre, et qui leur sert à entamer la terre pour y pondre leurs œufs. Ces œufs passent l'hiver, et les jeunes larves n’éclosent qu’au printemps suivant. Elles ressemblent dès lors complétement aux insectes parfaits, sauf les ailes, et on peut immédiatement en reconnaitre l'espèce. Elles subissent trois mues, puis, à une quatrième, deviennent nymphes en prenant des rudiments d’ailes. Enfin, à la cinquième mue, du milieu de l'été à l'automne, les ailes sont développées, et l'insecte est apte à reproduire. Les sauterelles peuvent émellre des sons comme les grillons, surlout les mâles. C’est encore le même mécanisme ; ces insectes sont des cymbaliers et frottent leurs élytres l'une contre l’autre, Le son n’est plus produit dans toute l'étendue de lélytre, mais à sa base, dans une partie transparente qu’on appelle le miroir.

Une seule note répétée constitue ce chant mono-

tone. Il est des espèces cachées dans lherbe qui chantent le soir seulement ; d’autres se font entendre pendant le jour. Ainsi, la grande sauterelle verte, qu’on appelle à tort la cigale dans le nord de la France, fréquente les prairies un peu humides, les orlies; le mäle, perché sur quelque buisson, chante

Fig. 305. — Dectique verrucivore pondant

pendant toute la nuit à la fin de l’été. On croirait entendre zic, zic, zic, avec des interruptions égales à la durée de chaque note. A cette espèce se rapporte par erreur la célèbre fable de La Fontaine : la Cigale et la Fourmi. Je ne sais trop si le fabuliste connaissait la vraie cigale. C’est, au contraire, pendant le jour qu’une plus grosse espèce, le dectique verrucivore, au milieu des blés mürs, produit une

Fig. 302. — Courtiliére,

larves et œufs.

ORTHOPTÈRES. 341 stridulation analogue, un peu plus lente (fig. 303). Au dire de Linnæus, les paysans suédois croient que cet insecte, en mordant les verrues qu’on a sur les doigts, les fait disparaitre, grâce à la liqueur dégorgée. De petites espèces de dectiques, pareillement grises, habitent les prairies, et on trouve dans les vignes, en automne, quelquefois près de Paris, mais surtout dans le midi de la France, les éphippigères dont le corselet, fortement excavé, ressemble à une selle de cheval. Les males et les femelles sont également bruyants, en frottant l'une contre l’autre deux écailles voûtées qui représentent leurs ailes rudimentaires. Tous ces insectes chanteurs sont très-timides et cessent de s'appeler dès qu'ils entendent le moindre bruit.

D’autres orthoptères, encore mieux organisés pour le saut que les précédents, par suite de la longueur et de la force de leurs pattes postérieures, ne possèdent plus chez les femelles cette longue tarière de ponte des sauterelles. Ces acridiens ou eriquets sont tous diurnes et aiment pour chanter à grimper au soleil sur les herbes : ils fréquentent les lieux secs et recherchent la chaleur. Les pays de montagnes en ont de nombreuses espèces, se rassemblant en grande quantité dans les sentiers qui sillonnent les pentes gazonnées, là où les mulets ont répandu leur urine. Les chants des criquets sont plus variés que ceux des sauterelles, peuvent avoir plusieurs notes et se modifier, tantôt chant d'appel pour la femelle, tantôt chant de colère, si plusieurs mâles se rencontrent. Les sons sont moins musicaux que ceux des grillons et des sauterelles. Il y à

là plutôt un bruit de crécelle, mais avec des timbres très-divers, selon les espèces, comme si les pièces sonores étaient en carton, ou en bois, ou en métal. Yersin a noté en musique les chants des orthoptères. Les criquets sont des violonistes. Leur chant se produit par le frottement des pattes de derrière contre les élytres. Ordinairement, les deux pattes frottent à la fois. La note est grave si le mouvement de la patte est allongé et lent, aiguë si ce mouvement est court et rapide. Il y a des espèces où une tout autre note que la note habituelle est donnée par des mouvements alternatifs des pattes. Le chant s'accélère à mesure que le soleil monte au-dessus de l'horizon, et se ralentit à l'approche de la nuit, ou quand la saison devient plus froide. Enfin, les femelles de ces mâles si bruyants, et les deux sexes de certaines espèces, font le même mouvement des pattes sans que notre oreille perçoive de son. Très-probablement, il y a là une musique très-douce qui n’est destinée qu'à ses auditeurs naturels. Il semble que les criquets musiciens habitent de préférence les contrées tempérées et froides de l’Europe, et que les espèces à stridulation insensible aiment mieux les régions chaudes du Midi. Là, les orthoplères musiciens sont remplacés par les cigales (hémiptères), bien plus bruyantes, mais d'un chant moins varié d’une espèce à l’autre. Tous, nous connaissons ces criquels qui s'enlèvent à quelques mètres au-devant du promeneur, et lui font admirer leurs belles ailes rouges ou bleues. La plupart des espèces volent peu; mais cerlaines, sous l'empire de causes inconnues, se

gonflent d’air et entreprennent ces désastreux voyages qui sont un des plus grands fléaux des régions chaudes. Deux espèces, dans l'ancien monde, sont le désespoir de l’agriculteur. La plus grande, le eriquet voyageur, se rencontre des côtes occidentales de lAfrique aux rivages de la Chine. Une seconde espèce, de taille un peu moindre, l’œdipode migrateur (figuré dans l'introduction), s’avance plus au nord et se montre dans le midi de la France et dans toute l’Europe orientale. On en trouve des individus isolés dans les prairies de la banlieue de Paris. Le nouveau monde et l'Australie ont aussi quelques autres espèces d’acridiens à migrations, mais moins fréquentes et moins désastreuses que dans l’ancien monde. On a reconnu, en étudiant en Afrique le criquet voyageur, qu’il a cinq mues : la première a lieu cinq jours après la sortie de l'œuf: la seconde six jours après la première ; la troisième huit jours après la seconde; et, dans ces trois premières mues, l’insecte n’a pas d'ailes. Ensuite se produit la quatrième mue au bout de neuf jours, et l’insecte est alors en nymphe, avec des rudiments d'ailes. Enfin, la cinquième mue ou l’état parfait arrive dix-sept jours après; en tout quarante-cinq jours à partir de la sortie de l'œuf.

L'histoire de tous les temps a enregistré les sinistres voyages des acridiens. Les criquets dévastateurs paraissent habituellement prendre leur origine dans les déserts de lArabie et de la Tarlarie ; les vents d'est les amènent en Afrique et en Europe. On voit des vaisseaux couverts de ces insectes à 60 ou 80 lieues en mer. Les vents

sont en effet leur auxiliaire indispensable. Nous ne remonterons pas aux époques éloignées pour chercher les récits de leurs dévastations, des famines qui les suivent et des pestes qui résultent de leurs cadavres amoncelés. L'Europe fut particulièrement ravagée en 1747, 1748, 1749. En 1748, une de leurs nuées arriva jusqu’en Angleterre. Si les hannetons ont forcé une diligence à rebrousser chemin, les criquets ont arrêté l’armée de Charles XIT, en retruite dans la Bessarabie, après sa défaite de Pultawa. L'armée se trouvait dans un défilé, hommes. et chevaux étaient aveuglés par une grêle vivante sortie d’un nuage épais interceptant le soleil. L’approche des criquets fut annoncée par un sifflement pareil à celui qui précède la tempète, et le bruissement de leur vol surpassait le sombre mugissement de la mer courroucée.

Aux Indes, dans le pays des Mahrattes, on en vit une colonne serrée sur une longueur de 80 lieues et épaisse de plusieurs pieds. Barrow et Levaillant nous rapportent que les criquets dévastent souvent l'Afrique australe, que leurs cadavres masquent la surface des rivières, et que le sol semble balayé ou hersé. En 1835, des nuages de criquets cachaïent, en Chine, le soleil et la lune. Après les végétaux sur pied, les récoltes en magasin et les vèlements dans les maisons furent dévorés. Les habitants s’enfuirent dans les montagnes. En 1780, le Maroc fut en proie à la plus affreuse famine, à la suite des criquets, et les pauvres déterraient les racines el recherchaient pour se nourrir les grains d’orge dans la fiente des dromadaires. A la fin de 1864, les

plantations récentes de cotonniers furent détruites au Sénégal par les criquets, et on observa un nuage d'avant-garde de 15 lieues de long. Notre colonie algérienne, dans toute son étendue, est très-souvent leur proie. Le général Levaillant en à vu à Philippeville un nuage de 3 à 4 myriamètres de longueur former .sur le sol, en s'abattant, une couche de 0,3. Les récoltes furent ruinées en

En 1845, l'Algérie avait été éprouvée en entier par le fléau des acridiens. Depuis, leurs invasions avaient été partielles ; mais, en 1866, leurs bandes, sorties du Sahara , couvrirent de nouveau toute notre colonie, et les désastres méritèrent le nom de calamité publique qui leur est donné dans la circulaire du comité central de souscription , présidé par le maréchal Canrobert (Moniteur du 6 juillet 1866). L'invasion commença au mois d'avril; les criquets, sortis des gorges et des vallées du sud, s’abaltirent d'abord sur la Mitidja et le Sahel d’AIser ; la lumière du soleil était interceptée par leurs nuées ; les colzas, les avoines, les blés, les orges, les légumes furent dévorés, et les insectes dévastateurs pénétraient même dans les maisons. Les Arabes tentaient d'empêcher par de grands feux et d’épaisses fumées, et par divers bruits, la descente de leurs faméliques essaims. A la fin de juin, les jeunes criquets sortis des œufs, atffamés en raison de la déprédation précédente, comblaient les sources, les canaux, les ruisseaux. L'armée, par corvées de plusieurs milliers d'hommes, réunit ses efforts à ceux des colons et des indigènes pour en-

fouir les cadavres amoncelés, mais avec peu de succès devant le nombre immense des criquets. Presque en même temps, les provinces d'Oran et de Constantine furent envahies. Le sol était jonché de criquets à Tlemcen, où, de mémoire d'homme,

Fig. 504.— Grand criquet d’.frique, petites larves sortant de l'œuf, œufs (acridien voyageur).

ils n'avaient paru. Is atlaquèrent à Sidi-Bel-Abbès, à Sidi-Brahim, à Mostaganem, les tabacs, les vignes, les figuiers, les oliviers même, malgré leur amer feuillage ; à Rélizane et à l'Habra, les cotonniers. La route de 80 kilomètres, de Mascara à Mostaganem, en était couverte sur tout son parcours. On les rencontra, dans la province de Constantine du Sahara à la mer et de Bougie à la Calle, dévas-

tant les environs de Batna, Sétif, Constantine, Guelma, Bône, Philhippeville. Le fléau n’a pas disparu les années suivantes, et il a amené en grande

Fig. 305. Fig. 306.

Abdomen d'acridien Abdomen de locustien et tarse grossi. et tarse grossi.

partie, sur le territoire arabe, une désolante famine, aidé, 1l faut le dire, par un mauvais système de propriété et de cullure et le fatalisme musulman. Quelle pénible stupeur, quelle angoisse profonde, dans toute la France intelligente et instruite, à la lecture de cette lettre lamentable de l’archevéque d'Alger, pleine de charité ardente et si digncment évangélique !

Il semble qu'après tant de désastres on devrait admirablement connaitre ces criquets et surtout l’acridien voyageur de 1866. Il n’en est rien, et, dans Particle du Moniteur, qui annonce ofliciellement le fléau à toute la France (1* juillet 1866), et inscrit la souscription dont la famille impériale s’'empresse de prendre l'initiative, il est dit que les sauterelles donnent naissance à des légions de criquets. Autant confondre un bœuf avec un cerf.

Dans notre pays, ces erreurs sont continuelles, triste mais inévitable conséquence de la part presque nulle accordée dans l’enseignement élémentaire à l’histoire naturelle, malgré ses applications si fréquentes !

ILest facile d'établir la distinction. Les sauterelles ou locustes ont de longues et fines antennes ; des tarses au bout des pattes, à quatre articles. L’abdo-

men des femelles se termine par une longue tarière ousabreleurservantà pondredansdestrous(fig. 306). Les acridiens ou criquets ont des antennes plus ou moins courtes et épaisses, des farses de trois articles, et Pabdomen des femelles manque toujours de la longue tarière cornée, remplacée par quatre pièces, deux supérieures, deux inférieures, plus ou moins acuminées (fig. 305). Aussi la ponte a lieu sur le sol même. L’acridien voyageur dépose environ quarante œufs, disposés sur trois rangs longitudinaux,oblongs, d’un jaune pâle entourés d’une matière visqueuse, à laquelle se colle la terre ou le sable, de sorte que ses œufs sont dans une sorte de nid, courbe, arrondi à un bout et tronqué à l’autre, qui est fermé par une calotte de terre.

Pour s'opposer à tant de désastres, on ramasse les criquets avec de grands filets traînants, et on recherche pour les brûler leurs œufs déposés sur le sol ou sur les branches. Les nègres du Soudan essayent d’épouvanter les criquets dans leur vol par leurs cris sauvages, et on a vu,en Hongrie, employer à cet effet les détonations du canon. Dans la Grèce antique, des lois imposaient les citoyens de diverses provinces à un certain nombre de mesures de cri-

quets. En 1613, en Provence, on paya des primes de 50 centimes par kilogramme d’œufs,et moitié de ce prix pour les adultes. Marseille dépensa alors 25,000 francs, et Arles 25,000. Plus récemment on dépensa dans le même pays pour cette chasse 2,997 francs en 18292, 2,849 en 1895, 5,842 en 1824 et 6,200 en 1825. En 1850, on donna en Algérie une prime de 25 centimes par sac de criquets, et on les apportait à Médéah par charge de trente à quarante dromadaires.

Par une sorte de vengeance due à une cruelle nécessité, des populations se nourrissent de ces insectes, et ont mérité le nom d’acridophages. Moïse en permet quatre espîces aux Hébreux (Lévit., vi, v. 21 et 22); les Grecs les vendaient au marché (Aristophane, les Acharniens, v. 1115); saint Jean-Baptiste en fit sa nourriture dans le désert (Matth., Évang., c.ur, v. 4), et Diodore de Sicile rapporte que les Éthiopiens les servaient sur leurs tables. De nos jours, en Algérie, les indigènes mansent le criquet voyageur, l'espècela plus commune, nommée par eux djerad el arbi (la sauterelle arabe). M. Lucas a observé que ce sont surtout les Bédouims ou habitants des plaines, et les Kabyles ou habitants des montagnes, et très-rarement les Maures, qui l’emploient comme aliment. À cet effet, les Arabes leur coupent la tête en prononçant les mots suivants : Bism Allah (Au nom de Dieu), Allah akbar (Dieu le plus grand), enlèvent les ailes et les grandes pattes, puis salent le corps et le mangent au bout de quelque temps. La saveur du mets n’est pas trèsdésagréable, au dire de M. Lucas. En Arabie, les

femmes et les enfants enfilent les criquets en chapelets pour les vendre après dessiccation. Les prophètes s’en nourrissaient autrefois dans les grottes du Carmel ; aujourd’hui, en Orient, on les mange au café comme dessert et friandise. Il est des pays où on les fait frire ou bouillir ; les Hottentots les aiment beaucoup.

Page 1