CHAPITRE YIII
Les perce-oreilles. — Les blattes cosmopolites et leurs ravages. — Les mantes et les empuses; chasse à l'affût. — Les bacilles pareils à des branches. — Les grillons elles courtilières. — Les sauterelles, leur chant. — Les acridiens voyageurs, dévastations.
Il y a encore des broyeurs et des suceurs dans les insectes où les changements se bornent à l'acquisition graduelle des ailes. Les orthoptères sont les gros mangeurs de la création entomologique. Leurs estomacs multipliés rappellent les animaux ruminants. Leurs espèces sont peu variées, mais nombreuses en individus, au point de constituer parfois d'épouvantables fléaux.
Nous commencerons leur étude par un petit groupe dont l'aspect rappelle les staphylins. Les forficulcs présentent, sous de très-courtes élytres,
des ailes très-larges, se repliant d'une façon compliquée, et que l'insecte emploie rarement. Le plissement est à la fois en éventail et en travers (fig. 233, 234, 235). On a répandu, fort à tort, la
Fig. 233, 234, 235. Forflcule auriculaire, adulte grossi, nymphe et larve.
fable que ces insectes peuvent entrer dans les oreilles, les percer à l'intérieur et pénétrer dans le cerveau. Il est probable que cette erreur découle d'une fausse interprétation de leur nom. La pince qui termine leur abdomen ressemble aux anciennes pinces des bijoutiers pour percer les oreilles des enfants. Elle ne serre pas d'une façon sensible et ne fait aucun mal. Les forficules fuient la lumière, vivent de fruits et de détritus, mangent l'intérieur des fleurs, surtout des roses, des dahlias, des œillets, des oreilles-d'ours. Les femelles pondent leurs œufs en tas, dans un coin obscur, sous une écorce. Elles se tiennent audessus, comme des poules sur leurs poussins. Si on
les disperse, la mère les recueille et les transporte délicatement. Les petits éclosent vers le mois de mai, d'abord blancs, presque transparents. La mère veille sur eux et les protège jusqu'à ce que les larves soient devenues brunes et assez fortes. Ces soins après l'éclosion sont très-rares chez les insectes.
Les autres orthoptères coureurs nous offrent une famille encore plus nuisible , celle des blattes. Ce sont des insectes nocturnes, à couleurs brunes ou fauves. Elles étaient bien connues des anciens. Horace leur reproche de dévorer les vêtements comme les teignes. Virgile croit à tort qu'elles vont dévaster, la nuit, les ruches des abeilles. « Les dépôts amoncelés par les blattes * lucifuges souillent les rayons, » dit-il (Géorg. liv. IV, v. 243).
Ces insectes ont un corselet large, cachant la l<He, de longues antennes ténues, des pattes grêles, mais fortes ; aussi sont-ils très-agiles. Leur corps aplati leur permet de passer à travers les fentes des caisses et, dans les voyages au long cours, on est obligé de protéger les objets contre leur voracité en les enfermant dans des boîtes de tôle soudées à l'étain. Les femelles, très-fécondes, pondent leurs œufs entourés d'une coque en forme de haricot ou de fève, où chaque œuf a sa capsule. Elles traînent avec elles cette coque, la surveillent, la
1. Peut-être le mot hlatta désigne-t-il les cloportes, crustacés lucifuges.
fendent et aident les larves à sortir des œufs. Les blattes sont omnivores et répandent une odeur l'orte qui reste sur tout ce qu'elles touchent. Les substances alimentaires sont surtout l'objet de leur gloutonnerie. Comme les dermestes, elles n'ont plus de patrie et se naturalisent partout où le commerce les transporte. Quelques petites espèces vivent dans nos bois sous les mousses. Deux espèces, qui sont en liberté près de Paris, dans les bois, sont devenues domestiques dans les maisons et très-nuisibles dans les pays du nord, la. Blatte germaniqueen Russie , et la Blatte laponne, dans les huttes des pauvres Lapons, où elle dévore les poissons fumés préparés pour Tliiver. Ue même, les pays chauds nous ont transmis par les vaisseaux les hideux ca7;cr6/a/5 ou kakcrlacs, à ailes plus courtes que les vraies Ijlattes, manquant quelquefois chez les femelles. Le Kakerlac américain infeste les navires, court la nuit sur les passagers endormis, se trouve dans les docks, les raffineries de sucre exotique, a été apporté dans les serres du Muséum. Le Kakerlac oriental, de l'odeur la plus repoussante, est encore bien plus répandu. On le nomme cafard, noirot, bête noire, etc. 'fig. 236). Il aime la chaleur, vit dans les boulangeries, dans les cuisines, se cache dans les fentes des murailles, contre les gonds des portes. Qu'on entre à l'improviste dans le calme de la nuit, avec une lumière, on verra ces
296 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES, révoltants animaux courir sur les tables des cuisines, dévorant tous les débris d'aliments. On dit
Fig. 236. Kakerlac oriental.
que la Blatte géante, de l'i^mérique du Sud, ronge, pendant la nuit, les ongles des gens endormis.
Que ne peut-on naturaliser dans nos maisons un autre groupe d'orthoptères de mœurs bien différentes, avides chasseurs d'insectes? Ils renferment aussi leurs œufs dans des coques oblongues, à plusieurs loges, attachées aux branches. Ces mantes sont remarquables par leur corps élancé, leurs grandes ailes. Théocrite, dans une de ses idylles, donne ce nom par analogie à une jeune fille maigre, à bras minces et allongés. Ces insectes assez lents, verts ou jaunâtres comme les feuilles avec lesquelles on les confond, emploient la ruse pour chasser. Ils s'approchent peu à peu, en tapinois, des insectes
Fig. 237. Empuse appauvrie màlc et sa larve, mante religieuse et sa larve
et tout-à-coui) les saisissent entre la jambe et la cuisse de devant, repliées l'une contre l'autre, garnies d'épines acérées ([ui s'entrecroisent. Qu'on se défie, en saisissant les mantes, des blessures aiguës de ces pattes ravisseuses. La férocité de ces élégants insectes est incroyable ; les petites larves sans ailes s'atta(iuent au sortir de l'œuf, les femelles mangent les mâles qui sont plus petits qu'elles. En Chine, les enfants s'amusent à mettre des mantes dans de petites cages et à les regarder se battre avec leurs pattes de devant, jusqu'à ce que l'une mange la tête de l'autre. L'attitude d'affût a valu a ces insectes leur nom qui signifie devin (ûg. 237). On s'est imaginé qu'immobiles pendant des heures entières, le corps et les pattes relevés en avant , ils interrogeaient l'avenir. On les nomme, dans le midi de la France, prcga-diou (prie-dieu); on a vu une adoration dans la pose de leurs pattes ravisseuses. Ce sont de sanguinaires prières que les leurs! Les noms d'espèces portent la preuve de ces croyances superstitieuses. La Ma7ite religieuse s'avance, en France, jusqu'à Fontainebleau et à Lardy et aussi, parfois, près du Havre. La Mante oratoire plus petite, s'étend moins loin. On a eu l'idée que les mantes indiquent le chemin qu'on leur demande par le mouvement d'une des pattes de devant. L'ancien naturahsle Moufet rapporte avec bonhomie : « Cette petite bête est réputée si divine, qu'à l'enfant qui l'interroge
sur son chemin, elle l'enseigne en étendant une de ses pattes, et se trompe rarement ou jamais. » Les empuses, à longue tête grêle, avec des antennes à deux rangs de barbules chez les mâles, ont les mêmes mœurs. On en trouve une espèce en Provence. Les femelles ont les antennes très-grêles ; les larves de maies ont déjà les antennes élargies.
Aux environs de Cannes, d'Hyères, nous rencontrerons un orthoptère encore plus étrange. On dirait un mince ])citon, vert ou brunâtre. C'est le Bacille de Rossi, inoffensif insecte vivant de feuilles, et qui échappe aux regards de ses ennemis par cette ressemblance. 11 marche lentement sur les arbres, et reste au repos au soleil, les longues pattes de devant étendues (fig. 238). Les petites larves, toutes semblables à lui, à la taille près, se trouvent souvent dans les feuilles sèches. Cette curieuse espèce remonte jusqu'à la Loire. Ces insectes sans ailes n'ont que trois ou quatre mues ; ce sont de vraies larves devenant propres à la reproduction. Dans les pays tropicaux, on trouve de plus grandes espèces, nommées vulgairement bdto7is animés, cire" vaux du diable, grands soldats de Cayenne; d'autres espèces, pourvues d'ailes, s'appellent spectres, feuilles ambulantes, etc.
Les autres orthoptères, que nous passerons rapidement en revue, ont les pattes postérieures fortes et renflées et exécutent des sauts plus ou
Fig. '238. Bacille de Hossi, nifile feiEelie et larves.
moins ('■Icndus. Il en est de fonisseurs, creiisnnt des trous dans la (erre pour y placer les œufs et s'abriter. Qui n'a vu, au soleil, le Grillon champêtre, l'œil au guet, à moitié hors de son trou, montrant sa grosse tête noire (fig. 239). Qu'on lui présente