Mormolyce-feuiUe
demeura longtemps fort rare dans les collections et d'un prix excessif. On peut voir ci-contre la ligure d'un magnifique exemplaire de cette espèce, prise d'après nature, comme au reste presque tous les
dessins de cet ouvrage. La larve, récemment connue, se rapproche par sa forme de celle des carabes, et vit sur les troncs et les racines des arbres de haute futaie, dans les forêts profondes de l'île malaise. On peut voir que la nymphe commence à présenter un élargissement en rapport avec la forme de l'adulte (fig. 28 et 29).
Nous trouvons dans le midi de la France, sur les plages sablonneuses de la Méditerranée, par exemple près de Cannes, de singuliers coléoptères noirs, à tète énorme, insérée sur un corselet en demi -cercle et armée de deux fortes mandibules. Ce sont les scarites, insectes semi-nocturnes, qui se creusent des galeries dans le sable et sortent la nuit pour chasser. Une espèce, la plus grande que nous ayons en France, passe le corps à demi hors de son terrier, à la façon d'un grillon, et tient écartées comme une pince ses fortes mandibules, prête à saisir la proie qui passe à portée (tig. 30). Nous recommandons aux touristes ces insectes intéressants.
Ne passons pas avec indifférence à côté des pierres qui gisent dans les chemins champêtres. Sou-
ri^. 28 et 29.
Larve et nymphe
de Mormolvce.
levons-les. II s'en échappe une nuée de petits êtres divers. Nous y trouverons d'élégants carabiques
Fig. 30. Scarite géant à l'affût.
dont la têtCj dont le corselet svelte et brillant se détachent en rouge sur des élytres vertes ou bleues. Ils sont faibles et ne peuvent vivre que des plus chétives proies. Les gros carnassiers se mettent volontiers à leur poursuite. 0 surprise ! de petites explosions se font entendre, une vapeur corrosive sort en forme de fumée par l'anus de ces brachins; l'ennemi est mis en fuite à coups de revolver. Chez les espèces exotiques de beaucoup plus grande taille, l'explosion est plus violente et le liquide projeté peut causer des urtications sur la peau. Ces fumées sont très-acides, rougissent le tournesol et répandent une odeur analogue au gaz nitreux. De là le nom de canonniers ou bombardiers.
qu'on donne à ces petits coléoptères, qui vivent chez nous en sociétés nombreuses sous les pierres. Les noms d'espèces, sdopela, crepUans, explodens, sont en rapport avec cette singulière arme défensive.
Enfin une innombrable légion, celle des harpaks, termine le groupe des carnassiers terrestres. On les rencontre toute l'année, sous les pierres, dans les chemins, au pied des arbres. Ils sont de petite taille, de couleur foncée, quelquefois métallique, avec des pattes pâles. Grâce à eux, le plus menu gibier des espèces nuisibles aux végétaux est dévoré; ils s'attaquent à ces petites proies que dédaignent les grandes espèces, et, malgré leurs faibles dimensions, nous rendent d'éminents services. Qui n'a observé parmi eux le Harpale bronzé, si commun, si répandu, qu'on rencontre dans l'intérieur de Paris, dans toutes les cours, dans les moindres jardinets?
Les eaux, comme la terre, sont habitées par d'autres chasseurs. Les pattes recourbées et élargies en rames, munies de cils, les font aussitôt reconnaître. D'ingénieux artifices leur permettent de respirer l'air en nature; de même que les marsouins, les epaulards, ils sont obligés de puiser l'air à la surface et ne peuvent se contenter de l'eau aérée comme les poissons et les mollusques. Les plus puissants de ces carnassiers aquatiques
sont les dytiques. Leur corps ovalaire, aplati, arrondi vers les extrémités, en biseau sur tous ses bords, est admirablement conformé pour fendre l'eau. Amis des eaux stagnantes, bourl)euses même, on les voit nager avec vélocité au moyen de leurs pattes postérieures. Ils remontent aisément en demeurant immobiles, la tête en bas, leur corps étant gonflé d'air amassé dans la partie terminale de l'intestin. Ils soulèvent l'extrémité postérieure de leurs élytres, englobent une bulle de fluide atmosphérique et les referment. De cette façon l'air, poussé comme par le piston d'une pompe, pénètre dans leurs tubes respiratoires sans que l'eau puisse y entrer. Ils poursuivent tous les êtres vivants qui nagent autour d'eux; ce sont les requins de la création entomologique. Ils saisissent leur proie avec leurs pattes de devant et la portent contre leur bouche. Non-seulement ils s'attaquent aux larves des hbellules, des éphémères, des cousins, mais aux têtards de grenouilles et de tritons, aux mollusques des eaux, aux petits poissons. Qu'on leur jette une grenouille êventrée, ils s'y attachent avec délices. On peut les conserver dans des bocaux et les alimenter avec de petits morceaux de viande crue. Esper en a nourri ainsi un plus de trois ans; dès qu'il voyait arriver sa petite provision, il se jettait dessus avec l'avidité de l'hyène et en suçait le sang de la manière
la plus complète. Une si grande voracité doit dépeupler souvent les eaux qu'habitent les dytiiiues. Heureusement pour eux, ils sont amphibies. Ils sortent de l'eau et marchent sur le sol avec quelque difficulté; mais le soir, dépliant leurs ailes, bourdonnant à la façon des hannetons, ils se transporteront dans d'autres mares où ils amèneront la terreur et le ravage. L'espèce la plus ordinaire est le Dytique bordé. Le mâle (fîg. 31) aies élytres lisses, celles de la femelle (fig. 32) sont cannelées
Fig. 31 et 32. Dytique bordé, mâle et femelle, patte antérieure du mâle grossie.
pour qu'il puisse s'y cramponner, et sous ses pattes antérieures sont deux cupules garnies d'une foule de petites ventouses qui assurent son adhérence. ' Dans leur premier état, les dytiques sont exclu-
68 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES, sivement aquatiques, encore plus voraces qu'à l'état adulte, se nourrissant pareillement de proie vivante. La larve du dytique bordé est brune , comme couverte d'écaillés, allongée, renflée au milieu. Elle nage par des mouvements vermiculaires rapides en frappant l'eau avec la partie postérieure de son corps. Deux petits corps cylindriques, divergents, à l'extrémité de son abdomen, lui servent à puiser l'air à la surface de l'eau. Sa tête est armée de deux mandibules en pince acérée, propres à harponner ses victimes. En dessous est la bouche, très-cachée, et contenant de petites mâchoires à l'intérieur. Quand le temps de la métamorphose est arrivé, ces larves aquatiques deviennent exclusivement terrestres. Elles quittent l'eau, s'enfoncent dans la terre humide qui borde les ruisseaux et les mares, et, dans une cavité ovale qu'elles se pratiquent, se changent en nymphe d'un blanc sale, qui passe habituellement l'hiver (fig. 33 et 34). Disons, pour terminer, qu'on a remarqué l'extrême sensibilité du Dytique bordé aux variations de l'atmosphère. Il se tient dans l'eau à diverses hauteurs selon l'état du ciel, et peut servir ainsi de baromètre vivant.
A la suite des dytiques se placent d'autres carnassiers des eaux, les gyrins, de mœurs un peu différentes. Ceux-là dment les eaux claires, un peu agitées. Qui ne connaît ces petits insectes
noirs, à retlet bronzé, traçant à la surface des eaux les plus capricieux méandres. On dirait au
Fig. 33 et 34. Nymphe et larve du dytique bordé.
soleil de brillantes étoiles se détachant sur l'azur liquide. Ils vivent en troupes nombreuses, tournoyant sans cesse les uns dans les autres sans se heurter, ce qui leur a valu le nom vulgaire de tourniquets. Leur corps est entouré d'une mince couche d'air qu'ils entraînent avec eux lorsqu'ils plongent, et on voit alors sous leur ventre une bulle d'air simulant un globule d'argent et qui trahit leur présence. Ils poursuivent sans relâche les insectes qui comme eux vivent sur la surface de l"eau , ceux qui y viennent respirer ou qui y tombent. Deux longues pattes antérieures sont projetées brusquement sur la proie, puis elles se cachent dans des sillons latérauxpour ne pasgêner la nalation rapide du gyrin (fig. 35). Ce sont les
Fig. 35. Gyrin nageur, grossi.
pattes suivantes, courtes, mais larges et munies de cils roides, qui font l'office de rame. Par une organisation admirable, les yeux composés des gyrins sont doubles, la moitié inférieure aperçoit dans l'eau la larve molle qui peut servir de proie ou les poissons féroces, la moitié tournée vers le ciel avertit l'animal du danger aérien qui le menace et lui permet d'écbapper, par un plongeon rapide, au bec assassin de l'hirondelle. Qu'on mette un gyrin dans un verre d'eau; après avoir fait quelques tours en nageant, il vient se poser immobile à la surface du liquide; si on approche le doigt, il s'enfonce aussitôt. Il saute hors de l'eau pour échapper aux poissons, et bientôt s'aide de ses ailes, qui lui servent le soir à se transporter de ruisseau en ruisseau. Cette vue perçante, la prestesse de leurs mouvements, rendent fort difficile la capture des gyrins. A peine si l'on en prend quelques-uns en jetant brusquement un filet en forme de poche au milieu de la troupe en ébats. On les saisit entre les doigts, aussitôt, arme perfide et imprévue , une humeur laiteuse et fétide suinte de leur abdomen. Si on les pose sur le sol, ils exécutent une série de petits bonds et tâchent de retourner à l'eau.
Les femelles du Gyrin nageur pondent leurs œufs sur les plantes ou sur les pierres submergées, œufs cylindriques d'un Idanc jaunâtre. Il en sort
de petites larves vermiformes, au corps entouré d'appendices flottants qui les font ressembler à de petits mille-pieds (lîg. 36). l'ien développées, ces larves quittent l'eau au commencement d'août et grimpent sur les feuilles des roseaux, des nénufars.
Là elles se construisent une coque ovale, pointue aux deux bouts, qu'on a comparée à du papier gris, et y deviennent nymphe, molle d'abord, puis prenant peu à peu de la consislance.
Le dernier groupe de coléoptères des eaux qui mérite d'attirer notre attention est celui des hydrophiles, dont une espèce, le grand Hydrophile brun , commun dans les eaux des environs de Paris, est un des plus gros coléoptères de la France. Ce groupe est beaucoup moins carnassier que les précédents, surtout à l'état parfait, et on nourrit très-bien l'Hydrophile brun avec des feuilles de salade. Je m'étonne que, par la mode d'aquariums qui court, on ne s'amuse pas à remplacer par ces curieux insectes les insipides poissons rouges. Les hydrophiles nagent moins bien que les dytiques ; leurs pattes plus longues sont moins élargies, et ils les font mouvoir non pas simultanément, mais l'une après l'autre. Il ne faut les saisir qu'avec précaution, car leur poitrine porte en dessous une
pointe aiguë qui perce la peau jusqu'au sang. Bien que puissamment cuirassés, les hydrophiles sont souvent la proie de dytiques de taille moitié moindre, qui parviennent à les tuer en les perçant entre la tête et le corselet, c'est-à-dire à la seule place qui, comme le talon d'Achille, donne prise aux blessures. C'est par la tête que l'hydrophile, à l'inverse du dytique, vient puiser l'air à la surface de l'eau. L'antenne est coudée, et ses articles aplatis, collés contre le corps, forment une gouttière ou rigole où s'engage une bulle d'air quand l'antenne sort de l'eau. De là, l'air glisse sous le corps, oij il est retenu par un duvet de poils serrés, de sorte que l'animal semble entouré d'une robe d'argent, et il parvient ainsi aux orifices respiratoires.
C'est à la fin de l'été que l'Hydrophile brun prend sa forme parfaite. Il passe l'hiver engourdi au fond de l'eau, ou parfois sous les mousses et les feuilles sèches des bords. Il peut se transporter en volant d'une mare à l'autre. Dès le mois d'avril, les femelles fécondées s'occupent du soin d'assurer le sort de leur postérité. Des glandes abdominales leur permettent de sécréter une sorte de soie, dont les filières, à la façon de celles des araignées, sont autour de l'orifice anal. Cet exemple est unique chez les insectes adultes. La femelle s'accroche en travers sous une feuille qu'elle courbe
un peu (fig. 37). L'abdomen s'applique sous ce dôme, et les filières laissent sortir une humeur
Fig. 'M. Hydrophile brun, larve et coque.
gommeuse qui se solidifie dans l'eau et forme une coque voûtée où il reste engagé (fig. 38). Puis on voit se dégager une à une de petites bulles d'air, à mesure que les œufs pondus occupent leur place. Enfin l'insecte façonne une pointe relevée au-dessus de l'eau et qui ferme la coque. La femelle traîne après elle cette coque fixée à une feuille; puis, comme la mère de Moïse , elle confie à l'onde ce
cher berceau clans un endroit calme et propice. La corne solide et recourbée qui le termine lui donne la faculté de s'accrocher aux corps flottants qu'il rencontre et sauve ainsi la jeune famille que des vents violents pourraient porter sur des rives inhospitalières. Au bout de douze à quinze jours sortent des œufs et de la coque de petites larves. Elles restent plusieurs jours attachées contre leur berceau, et paraissent d'abord se nourrir de végétaux. Elles changent plusieurs fois de peau et deviennent très-carnassières. Agiles, à longues pattes, elles grimpent volontiers aux plantes. Elles sont brunes, se raccourcissent et se dilatent aisément. De longues mandibules et de longues mâchoires dépassent leur tête. Nous leur trouvons des instincts bien curieux. Elles vivent surtout de ces l^mnées, de ces physes, mollusques à minces coquilles spiralées qui flottent sur l'eau. Les mollusques sont saisis par-dessous; la larve recourbe sa tête en arrière et presse la coquille contre son dos , comme un point d'appui, la brise, puis mange le limaçon à son aise. Qu'on la saisisse, que le bec d'un oiseau aquatique la rencontre , elle fait la
Fig. 38. Sa filière.
morte, son corps pend de chaque côté comme une dépouille flasque et vide. Si cette ruse est inutile, elle rend par l'anus une liqueur noire qui trouble l'eau et peut lui permettre d'échapper à son ennemi. L'état de larve dure environ deux mois. Elle cesse de manger, sort de l'eau et va creuser en terre une sorte de terrier de ((uatre à cin({ centimètres de profondeur, s'y pratique au fond une cavité sphérique très-lisse à l'intérieur. Elle s'y change en nymphe blanchâtre, et chaque angle du corselet porte trois pointes cornées qui semblent permettre à la nymphe de rester àquehjue distance des parois de la coque (fig. 39). Au bout d'un mois environ, l'hydrophile sort de la peau de la nymphe fendue sur le dos; ses él^tres couchées le long du ventre se retournent sur le dos, ses ailes se déploient, puis se replient, quand elles sont devenues fermes, sous les étuis encore blancs et mous ; l'insecte s'appuie sur ses pattes encore mal affermies. Telle est la manœuvre commune aux coléoptères. Peu à peu l'insecte se colore; il reste encore une douzaine de jours sous terre, puis s'échappe et se rend à l'eau après trois mois
Fig. 39.
Nymphe de l'Hydrophile.
d'évolutions successives dont nous avons présenté l'histoire. Selon une découverte anatomique intéressante de C. Duméril, l'intestin de la larve, à mesure que ses métamorphoses se poursuivent, s'allonge de plus en plus, en même temps que le régime tend à devenir herbivore. En effet, l'adulte préfère les végétaux aux matières animales, dont il mange cependant si la faim le presse. La métamorphose inverse s'observe pour le tube digestif du têtard, qui se nourrit de végétaux aquatiques; ce tube devient très-court sous la forme adulte de la grenouille, avide au contraire d'insectes et de mollusques.
Nous retournerons maintenant sur la terre, et nous trouverons d'autres mœurs à étudier. Après les lions et les tigres des insectes, viennent les hyènes et les chacals, qu'un odorat des plus subtils amène vers les cadavres. Qu'un mulot, une taupe ait trouvé la mort, qu'une grenouille ou qu'un poisson soit abandonné sur le bord des eaux, bientôt arrive en volant une troupe funèbre ; ce sont les nécrophores ou fossoyeurs. Le plus souvent leur corps quadrangulaire offre les élytres bigarrées de jaune et de noir, par bandes, comme on le voit dans le Necrophorus vespillo, le plus commun, le type du genre (fig. 40). On rencontre, mais bien plus rarement, une grande espèce toute noire, le Nécrophore germanique (fig. 41). Ces insectes bi-
zarres exhalent une odeur désagréable, mêlée de musc. Souvent leur corps est couvert de petits ani-
Fig. 40.
Nécrophore fossoyeur.
Fig. 41.
Nécrophore germanique.
maux à huit pattes, les Gamases des coléopVeres, de la classe des arachnides. Mœurs étranges 1 ces chétifs parasites ne semblent nullement vivre de l'insecte qui les porte, ils se sont accrochés à ses poils, et leur troupe s'en sert comme d'un véritable omnibus pour se faire conduire là où la table sera à leur goût. On trouve aussi ces gamases sur les carabes, les géotrupes, etc., et sur les bourdons, insectes hyménoptères.
Les femelles surtout entourent le petit cadavre; s'il est trop lourd, elles vont chercher des aides de leur espèce en leur apportant sans doute des traces odorantes de leur proie. Ce n'est pas seulement pour leur propre nourriture que ces coléoptères sont attirés, c'est pour préparer le berceau et
les repas de leurs enfants, en débarrassant le sol d'une source d'infection, par une admirable harmonie. La terre est creusée au-dessous du cadavre au moyen des larges pattes de devant des nécrophores, pareilles à des bêches; le petit cadavre s'enfonce peu à peu, parfois à trente centimètres au-dessous du sol. Après ce travail acharné, la troupe festine et les femelles pondent leurs œufs. Le dîner des pères servira aux fils. Promptement éclosent des larves à douze anneaux, grisâtres, garnies sur la région du dos de plaques écailleuses, à pattes très-courtes, car elles ont à peine besoin de se mouvoir, à tête brune et dure, munie de puissantes mandibules. Elles s'enfoncent ensuite plus profondément, et s'entourent d'une loge ovalaire, en terre enduite d'une salive gluante qui durcit bientôt, puis sortent à l'état adulte environ un mois après. Quelques espèces de nécrophores vivent dans les champignons pourris.
A côté des nécrophores, et plus utiles encore pour la salubrité atmosphérique, se placent les silphes ou boucliers, ainsi nommés à cause de leur forme large et arrondie. Ils s'attaquent aux gros cadavres de mammifères ou d'oiseaux, qui gisent dans les ])ois et les campagnes ou que rejettent les eaux ; ils ne les enterrent pas, mais pénètrent avec avidité sous leur peau et bientôt ont dépouillé leurs chairs jusqu'aux os. Leur livrée est en gêné-
rai sombre, en rapport avec ces repoussantes fonctions. Leur odeur est nauséaljonde. Les larves, comme les adultes, vivent au milieu des chairs putréfiées. Elles sont plates et paraissent très-larges par suite des prolongements latéraux et dentelés de leurs anneaux. Elles se remuent avec vivacité et se réfugient promptement dans les cadavres, quand on cherche à les saisir. Elles s'enfouissent en terre pour se changer en nymphes. Deux espèces, que nous trouvons abondantes près de Paris, ont des mœurs plus nobles et recherchent les proies vivantes. Elles grimpent aux arbres et vivent de chenilles, ainsi la Silpha thomcica, dont le corselet fauve et arrondi tranche sur les élytres noires (fig. 42), et surtout la Silpha quadripunctata, à élytres jaune clair, marquées de quatre points
Fi-. 42.
Silphe tlioracique.
Fig. 43.
Silphe à quatre points.
noirs (fig. 43). On la voit voler d'un arbre à l'autre, principalement entre les chênes et les ormes. Souvent les sentiers des bois sont jonchés de chenilles arrachées aux feuilles, mutilées et sur les-
quelles s'acharnent les silphes à quatre points. Une espèce dite le Silphe obscur cause souvent beaucoup de tort aux betteraves à sucre. Par un changement de régime dont les insectes offrent d'assez nombreux exemples, les larves mangent les feuilles de la plante. Sans doute aussi elles se nourrissent de chenilles et d'insectes qu'elles y rencontrent.
Il faut qu'aucun détritus animal ne puisse rester longtemps exposé à l'air, où il répandrait l'infection. Matières stercoraires, fumiers, champignons corrompus, tous ces débris doivent disparaître sous l'action d'une foule d'espèces de coléoptères, la plupart de petite taille, les Staphylins, dont les plus volumineux chassent aussi les proies vivantes et dépècent les petits cadavres. Ces insectes frappent les yeux à première vue par l'extrême brièveté de leurs élytres. On dirait qu'ils portent un habit beaucoup trop court, ou une veste, laissant à découvert presque tous les anneaux de l'abdomen. Il y a là évidemment dégradation, persistance d'une forme temporaire chez les nymphes. Cependant des ailes développées sont cachées sous ces courtes élytres, et les petites espèces surtout volent bien. Il est probable que les grands staphylins, qui fréquentent les cadavres, y cherchent surtout les larves de diptères provenant des œufs pondus par les muscides. Les grandes espèces ont de fortes mandi-
bules qui serrent vivement et ils dégorgent, comme les carabes, une salive acre et brune. A l'extrémité de leur abdomen paraissent, quand on les irrite, deux vésicules émettant une matière volatile odorante, éthérée ou musquée. Aristote croyait qu'ils causaient la mort des chevaux qui les avalaient. On rencontre à chaque pas, dans les chemins de toute l'Europe, le Staphylin odorant {Ocypus olens)^ d'un noir terne, vivant de rapine; au moindre danger, il écarte ses mandibules et relève l'abdomen, d'où font saillie deux vésicules blanches (fig. 44, 45, 46, 47). Ses métamorphoses ont été
■ Fig. 44, 45, 46 et 47.
Staphylin odorant adulte (face et profil), nymphe et larve.
bien étudiées en même temps par MM. Blanchard et Heer. La larve est allongée , atténuée vers l'extrémité, avec deux longs filets écartés et un tubercule par dessous qui l'empêche de traîner sur le sol. La tête et les anneaux du thorax sont d'un brun brillant, avec des pattes grêles et longues;
les autres anneaux sont d'un gris cendré. Comme l'adulte, elle relève l'abdomen d'un air menaçant. Très-agile et très-carnassière, elle guette le jour sa proie au passage, à demi-enfoncée dans un trou en terre, et sort la nuit pour chasser. Souvent elle saisit à la gorge un autre individu de son espèce et le suce avec avidité. Vers la fin de mai, elle s'enfonce en terre et se transforme en nymphe dans une cellule. La nymphe est d'un jaune paille avec la tête repliée en dessous, ainsi que les pattes, les ailes sur le côté. Elle est trèsgrosse à la région antérieure, puis amincie. Au bout d'une quinzaine de jours, il en sort un insecte jaunâtre prenant bientôt la couleur noire.
Nous citerons aussi le Staphylin à grandes mâchoires (maxillosus) , revêtu de bandes cendrées, grand amateur des cadavres, et \e Staphylin velu (hirtus), noir, à longs poils jaunes, qui lui donnent quelque ressemblance avec un bourdoii, quand on le voit s'abattre sur les charognes. Les Pœdères chassent au bord des eaux, sous les pierres, et leurs espèces, dans tous les pays, présentent un agréable mélange de noir, de rouge et de bleu. De petits staphylins vivent en parasites dans les nids des fourmis, et une rare espèce, de forte odeur musquée, habite le guêpier des frelons ; il est fort difficile de se la procurer, vu les mœurs peu traitables de ses amis.
II faut en finir avec ces tristes carnassiers. Nous avons vu les silphes fétides se nourrir avec avidité des chairs putréfiées; les dcrmeslcs, qui attaquent de préférence les tendons et les peaux des cadavres, achèvent l'œuvre de destruction. Il n'y aurait qu'avantage, au point de vue des grandes harmonies naturelles, si les larves des dermestes n'attaquaient indifféremment toutes les matières animales sèches, le lard, les pelleteries, les plumes, les crins, les objets en écaille, les cordes à boyau, les vessies, etc. Cne espèce très-commune, le Dermeste du lard, abonde dans les charcuteries mal tenues (f'g. 48, 49, 50). Il est noir avec une large
Fig. 48, 49 et 50.
^ Dermeste du lard, nymphe, laive, adulte.
bande grise à la base des élytres. Il aime les endroits obscurs et malpropres. Ses larves, à fortes mandibules, ont des pattes courtes; elles marchent lentement et avancent en se servant, comme d'un levier, d'un tube qui termine leur corps. De longs poils rougeâtres forment comme une couronne autour de leurs anneaux d'un brun rouge.
Pendant quatre mois elles ne cessent de se repaître, et même se dévorent entre elles, si la faim les presse. Elles se recouvrent d'excréments pour se changer en une nymphe qui conserve pour s'appuyer les deux appendices postérieurs de la larve. Le Dermeste renard {vulpinus), d'un gris fauve, se plaît surtout dans les pelleteries, oîi il cause les plus grands ravages. La compagnie de la baie d'Hudson, dont les magasins à Londres étaient dévastés par cet insecte, avait offert 20,000 livres sterling pour le moyen de le détruire. Les sombres dermestes volent peu; sans cesse ils fuient le jour; timides, ils s'arrêtent au moindre bruit, paraissent morts afin d'échapper au danger. Les pelleteries ont aussi à craindre un autre insecte du même groupe, le Dermeste à deux points blancs de Geoffroy (Attagenuspellio); sa larve, couverte de poils jaunâtres que termine un long pinceau, marche par mouvements saccadés; sa nymphe est couverte de poils courts et blanchâtres (fig. 51, 52, 53). L'adulte, fort difTérent des vrais dermestes, vole sur les fleurs, où sans doute il chasse aux petits insectes. Enfin un petit coléoptère d'un genre voisin, VAnthrène des musées, est le désespoir des entomologistes.il pénètre dans les boîtes d'insectes et dépose ses œufs sur leurs corps desséchés. Les larves s'introduisent dans l'intérieur, et un amas de fine poussière brune au-dessous trahit seul leur
présence. Elles sont blanchâtres, entourées de faisceaux de poils qu'elles hérissent à la façon du
Fig. 51 , 52 et 53.
Attagcne des pellelteries, nymphe, larve, adulte.
porc-épic, dès qu'on les touche. Un petit coléoptère globuleux, couvert de fines écailles agréablement colorées, en provient. Il replie ses pattes et semble mort quand on le veut saisir. Il vole bien et vit sur les fleurs. Une visite fréquente des boîtes, les vapeurs de benzine ou de sulfure de carbone, sont les meilleurs moyens de détruire les larves des anthrènes. Il est fort difficile de dire aujourd'hui quelle est la patrie première des insectes dont nous venons de parler. Le commerce les a transportés partout, et, comme tous les insectes cosmopolites, ils sont fort peu sensibles à la température. Par suite des échanges, les collections d'insectes en Amérique sont infestées par l'Anthrène des musées, comme les nôtres.
En général, tous les coléoptères dont il a été question jusqu'ici avaient des téguments durs et
solides. Ces armures puissantes ne sont cependant pas nécessaires à tous les insectes de cet ordre qui vivent de proie. Il en est à élytres faibles et molles, d'un vol facile, très-carnassiers surtout à l'état de larve. Les transformations et les mœurs de deux groupes de ces malacodermes méritent toute notre attention. Dans toutes les nuits d'été, on voit scintiller dans l'herbe, sous les buissons, de petits feux blanchâtres et mobiles. On cherche à les saisir, et l'on a dans la main un être aplati, annelé, d'un gris brunâtre. Les plus gros, les plus brillants de ces vei^s luisants sont des femelles privées d'ailes, ayant conservé l'aspect des larves (fig. 5^, 55). Seulement, chez les larves, tous les anneaux sont pareils , la tête très-petite et cachée; les femelles ont la tête plus apparente , à petites antennes, et le corselet Lampy.7noctiiuque,inâie en bouclier comme les mâetiemeiie. les, et bien distinct. Les
trois derniers anneaux de leur abdomen brillent d'un vif éclat. La lueur est produite par la combustion lente d'une sécrétion qui laisse des traces lumineuses si on l'écrase entre les doigts. Dans l'oxygène, elle devient plus intense, et le gaz se mêle d'acide carbonique, comme par l'action de nos lampes, de nos foyers. Elle s'éteint bientôt dans
les gaz inertes. Elle semble émise par scintillations et s'affaiMit h la volonté de l'animal, se dégageant violemment lors de ses contractions musculaires et quand on les excite artificiellement ; ces propriétés appartiennent, au reste, à tous les animaux phosphorescents. Les adultes vivent de végétaux, mais les larves, très-carnassières, s'attaquent aux mollusques terrestres, pénètrent dans la coquille des colimaçons, en tuent l'habitant, et au moyen d'une brosse de poils raides, dont leur partie postérieure est munie, se débarrassent des mucosités qui gêneraient leur respiration. Elles sont phosphorescentes par dessous, mais moins que les femelles, et de même les nymphes, dont la forme reste celle de la larve quand il en doit éclore des femelles. La nymphe, au contraire, est tout autre si elle doit donner un mâle. Elle offre alors les ailes repliées sous une mince peau, et présente en dessous deux points très-lumineux, surtout quand l'air les frappe. Il en sort en automne un coléoptère ailé, à corselet arrondi comme un bouclier, à longues élytres recouvrant l'abdomen. Ce mâle du Lampyre noctiluque est très-faiblement phosphorescent comparé à la femelle, seulement en deux points sous l'avant-dernier anneau. Il recherche sa femelle immobile attiré par l'éclat qu'elle projette au loin. On voit donc que cette brillante lumière est pour elle le seul moyen d'as-
snrer la reproduction de son espèce, un véritable flambeau de l'hyménée. Le Lampyre splendide, fort analogue au précédent, habite surtout le midi de la France. En Italie, dans un petit genre voisin {Luciola italica) les deux sexes sont ailés, d'un brun fauve, et également phosphorescents. Ils se poursuivent la nuit à travers les sombres feuillages et multiplient à un point prodigieux. Ils offrent, pendant les nuits d'été, un des spectacles les plus curieux qu'on puisse voir, car l'air est éclairé d'une multitude de petites étoiles errantes, fugitives étincelles du plus charmant effet.
Il est d'autres mangeurs de colimaçons qui se montrent au jour et n'ont dès lors plus besoin des lueurs de feu des lampyres nocturnes. On connaissait depuis longtemps un petit coléoptère ailé et jaunâtre, à antennes munies de longs filaments, ressemblant de forme aux mâles des lampyres. C'est le Drile flavescent, le panache jaune de Geoffroy. Un naturaliste polonais établi à Genève, Mielzincky, trouva dans les coquilles de VHelix nemoralis (la iium, à coquille à bandes) des larves qui dévoraient l'animal, mais il n'obtint de leurs métamorphoses que des insectes àans ailes, ressemblant beaucoup à ses larves carnassières et aux femelles de vers luisants, mais plus aplaties, et dont il fît un genre spécial, ne connaissant pas les mâles. En France, G. Desmarest fut plus heureux. Ayant trouvé dans
le parc de l'écble vétérinaire d'Alfort un grand nombre de colimaçons remplis de ces larves, il en vit sortir, des uns les petits driles aux élégants panaches, des autres les lourdes femelles, dix à quinze fois plus grosses que les mâles, avec lesquels elles ne tardèrent pas à se réunir. Nous rencontrerons par la suite d'autres exemples de ces bizarreries de la nature dans ces espèces dont rien ne montre au dehors la ressemblance des sexes. La larve du drile, d'un jaune blanchâtre, est transportée, on ne sait encore comment, sur la coquille du mollusque, et s'y fixe par une sorte de ventouse qu'elle porte à son extrémité postérieure, à la façon d'une sangsue. Ces larves aplaties ont de fortes mandidules et des bouquets de poils latéraux, des pattes assez longues et grêles. Elles se glissent entre l'animal et la coquille, le dévorent peu à peu, puis, quand elles deviennent nymphes, elles ferment l'entrée de la coquille avec la vieille peau de la larve. Une espèce très-voisine, observée en Algérie, près d'Oran, par M. Lucas, leDrile mauritanique, présente un instinct plus singulier. La larve s'attaque à des cyclostomes, mollusques qui ferment l'entrée de leur coquille avec un opercule de même substance. Le vorace ennemi s'est cramponné par sa ventouse à la coquille, mais la porte est close et trop dure pour ses robustes mandibules. Il ne se décourage pas, il est persuadé qu'elle devra s'ou-
vrir. Sa patience égale son appétit; il demeure en . sentinelle parfois plusieurs jours. Le malheureux limaçon sait sans doute que la mort attend à l'entrée de sa maison, car il retarde sa sortie tant qu'il peut. Enfin, vaincu par le jeûne ou par le besoin de respirer, il détache son opercule. La larve du drile aux aguets le blesse aussitôt au muscle qui fait adhérer la petite porte au corps du limaçon, de manière à empêcher à l'avenir cette porte de se clore, puis se glisse sans inquiétude à l'intérieur de la coquille, et, maîtresse de la place, dévore à loisir le pauvre et inoffensif animal qui l'habite.
Nous allons retrouver les facultés lumineuses dans un autre groupe de coléoptères, de conformation remarquable à d'autres égards. Ce sont des insectes qui vivent habituellement de végétaux, mais qui, dans certains cas, peuvent devenir carnivores. Ils sont de forme ellipsoïdale, et plus ou moins aplatis. Leur tète est petite, leur corselet ou premier anneau du thorax, très-grand, en forme de trapèze allongé, rebordé latéralement, et plus ou moins prolongé en pointe aux angles postérieurs. Ce qui les fera immédiatement reconnaître, c'est que, placés sur le dos, alors que leurs pattes trop courtes ne leur permettent pas de se retourner, ils savent sauter et retomber sur le ventre par un ingénieux mécanisme. De là leur nom d'élatères, de taupins, de maréchaux, à cause d'un
choc sec ffu'ils produisent en sautant. Leur corps retourné se cambre en s'appuyant parla tête et par l'extrémité de l'abdomen. Une pointe du dessons du corselet pénètre, par un brusque mouvement de l'insecte, dans une fossette du dessous de l'anneau suivant; en même temps le dos vient heurter avec force le plan d'appui, et, par réaction, l'animal est lancé en l'air, et recommence sa manœuvre jusqu'à ce qu'il retombe sur ses pattes (fîg. 56, 57). Les larves de certaines espèces sont très-nuisibles à nos cultures, vivent dans les racines; la plupart se trouvent dans les bois décomposés. Ces larves sont cylindriques, revêtues d'écussons cornés, à pattes courtes mais fortes , avec des poils roides entre les anneaux (fig. 58). la
dureté de leur P^au^jg^^^^^^^g.^.^ et leur forme les ont " -----
fait nommer, par les ^'°- '"■ ^'''''^^•
Anglais et les Allemands, vers fils de fer. Nous représentons la larve d'une espèce étudiée par M. Blanchard.
Quelques espèces d'Amérique, appartenant au genre pyrophorvs (porte-feu), répandent une vive
FIg. 56.
Organe de saut du Taupin (face).
Fig. 58.
Larve de FÉlatère miirin.
lueur phùspliorescente. Les plus célèbres (Pyrophorus noclilucus) abondent à la Havane, à la
Guyane, dans le nord du Brésil (fig. 59). Leur lumière provient de deux taches sur les côtés du corselet, et aussi des anneaux de l'abdomen; elle est assez vive pour permettre de lire à petite distance. Les Indiens en attachent sur leurs orteils pour se guider la nuit dans les sentiers des bois. Ils les capturent en balançant en l'air des charbons incandescents au bout d'un bâton, ce qui prouve que la lueur qu'ils répandent est pour eux un appel. On les renferme dans de petites cages de fil métallique , on les nourrit de morceaux de canne à sucre et on les baigne deux fois par jour; ce bain est indispensable à leur santé et remplace pour eux les rosées du soir et du matin. La nuit ils s'élèvent par milliers à travers les feuillages. Lors de la conquête espagnole, une troupe nouvellement débarquée, et en hostilité avec les premiers arrivants, crut voir les mèches d'arque-
Fig. 59.
Pyrophore noctiluque.
COLItOPTÈRES. 93
buses prêtes à faire feu et n'osa engager le combat. Ces insectes deviennent des bijoux vivants, d'un l)ien autre éclat que les pierres précieuses. On les introduit le soir dans des petits sacs en tulle léger qu'on dispose avec goût sur les jupes. Il en est d'autres à qui on passe sans les blesser une aiguille entre la tète et le corselet, et on la pique ensuite dans les cheveux pour maintenir la mantille , en les entourant de plumes d'oiseaux-mouches et de diamants, ce qui forme une éblouissante coiffure. Voici ([uelques détails que nous empruntons à ce sujet à M. Chanut : « Ces insectes servent de jouet aux belles dames créoles de la Havane, où ils sont appelés cucujos. Souvent, par un charmant caprice, elles les placent dans les plis de leur blanche robe de mousseline, qui semble alors réfléchir les rayons argentés de la lune, ou bien elles les fixent dans leurs beaux cheveux noirs. Cette coiffure originale a un éclat magique, qui s'harmonise parfaitement avec le genre de beauté de ces pâles et brunes Espagnoles. Une séance de quelques heures, dans les cheveux ou sous les plis de la robe d'une senora, doit fatiguer ces pauvres insectes, habitués à la liberté des bois. Cette fatigue se révèle par la diminution ou la disparition passagère de la lumière qu'ils émettent; on les secoue, on les taquine pour la ramener. Au retour de la soirée, la maîtresse en prend
grand soin, car ils sont extrêmement délicats. Elle les jette d'abord dans un vase d'eau pour les rafraîchir; iDiiis elle les place dans une petite cage où ils passent la nuit à jouer et à sucer des morceaux de canne à sucre. Pendant tout le temps qu'ils s'agitent, ils brillent constamment, et alors la cage, comme une veilleuse vivante, répand une douce clarté dans la chambre. » Leurs larves se trouvent à l'intérieur du bois; c'est ce qui explique comment, au milieu du siècle dernier, le peuple du faubourg Saint-Antoine fut agité d'une frayeur superstitieuse, des cucujos, sortis de morceaux de bois des îles, s'étant répandus la nuit dans un atelier.
Ce sont les coléoptères à nourriture végétale qui vont maintenant nous occuper, à peu d'exceptions près. Les pièces de la bouche deviennent moins proéminentes et moins acérées. Au premier rang se présentent à nous les hannetons, aux antennes à larges lamelles, s'écartant à la volonté de l'animal, plus amples chez le mule que chez la femelle. Nous sommes habitués à rire à la pensée de cet insecte sans défense, jouet infortuné des enfants, au vol lourd, retombant au moindre obstacle, ou ballotté par le vent, ce qui a amené le proverbe : Étourdi comme un hanneton. Les agriculteurs ne rient pas à la vue du hanneton ordinaire {Melolonthavulgaris), au corselet noir, aux élytres et patCes
fauves (fig. 60). A l'état parfait, le hanneton ne vit pas audelà de six semaines, généralement du milieu
Fig. 60. Hanneton commun, mule et lemelle.
d'avril à la fin de mai. Il se tient sous les feuilles pendant. la forte chaleur du jour qu'il redoute
beaucoup; il dévaste tous les arbres, aimant principalement les ormes, dont les enfants désignent les fruits sous le nom de pain de hanneton. Ce n'est que par exception qu'il touche aux plantes herbacées. La durée totale de la vie du hanneton est de trois ans. La femelle, avec ses fortes pattes de devant, creuse le sol, à un ou deux décimètres de profondeur, et y dépose de vingt à trente œufs d'un blanc jaunâtre, de la grosseur d'un grain de chènevis. Son instinct la conduit à choisir les terres les plus légères et les mieux fumées pour leur confier sa progéniture; ce sont les terres où les végétaux abondent et qui sont le mieux perméables à l'air, nécessaire à tout être vivant. Les cultures de l'homme et ses labours, produisant ce résultat, rendent le hanneton plus commun qu'il ne devrait être naturellement. Dans les années où il abonde, on peut en effet remarquer dans les bois que ce sont les arbres des lisières, contre les champs cultivés, qui sont dépouillés de leur feuillage, et que le hanneton n'est jamais dévastateur au centre des grandes forêts. Un mois après la ponte sortent des œufs ces larves recourbées, à tête dure et cornée, à pattes grêles et noires, dont la peau est gonflée d'une graisse blanchâtre et qui paraît noirâtre à l'extrémité postérieure par l'amas des excréments (fig. 61, 62). Ce sont les insectes connus, selon les pays, sous les noms de
Fig. 61, 62.
Larve de hanneton.
COLÉOPTÈhES. 97
ver blanc, turc, man , terre, engraisse-poule. Les corbeaux et les pies, qu'on voit constamment picorer de motte en motte, leur font une guerre très - acharnée, mais bien insuffisante. Les petites larves mangent peu la première année, restant réunies en famille. En hiver, elles s'enfoncent profondément, échappant ainsi à la gelée et aux inondations. Au printemps suivant, la faim les presse, elles se dispersent en tous sens dans des galeries qu'elles creusent. Alors commencent d'afTreux ravages. Les racines sont dévorées, d'abord celles des céréales et des légumes, puis, lorsque les larves sont plus fortes, les racines des arbustes et des arbres. D'immenses pièces de gazon, de luzerne, d'avoine ou de blé jaunissent et meurent. Les rosiers, les arbres à fruit, se fanent sur pied, et on trouve autour de chaque souche de deux à huit litres de vers blancs. Aussi jadis les foudres de l'excommunication furent lancées contre ces ennemis souterrains, ainsi que contre les chenilles. Les mans, causes d'une famine, étaient cités en 1479 devant le tribunal ecclésiastique de Lausanne,
défendus par un avocat de Fribourg, probablement trop peu éloquent ou mal à Taise devant les méfaits de ses clients, car le tribunal, après mûre délibération, les bannit formellement du territoire. Il faut dire, à la justice de ces pieuses et naïves croyances, que nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui contre leurs dévastations. Ainsi, en 1854, un seul pépiniériste de Bourg-la-Reine évaluait à 30 000 francs la perte que lui causait cette terrible larve. Vers la fin de l'été de la seconde année qui a suivi Tannée de la ponte, le ver blanc, parvenu à toute sa croissance, s'enfonce profondément à plus d'un demi-mètre, se façonne une coque enduite d'une bave glutineuse, consolidée par quelques fils de soie. Il s'y change en nymphe où les élytres et les ailes couchées recouvrent les pattes et les antennes (fig. 63, 64).
Dès la fin d'octobre, la plus grande partie des hannetons sont devenus insectes parfaits, mais encore d'un blanc jaunâtre, mous et sans force. Ils passent l'hiver dans la chambre natale, se durcissentet se colorent vers la fin de février et remontent peu à peu pour sortir de terre en avril. Voilà pourquoi nous avons tous les trois ans une année à hannetons^
Fig. 63, (34 Nymphe de hanneton.
comme en 1865; ceux qui paraissent en bien moins grand nombre dans les deux autres années forment des générations dont l'origine première est une éclosion précoce ou retardée. Pour donner une idée des quantités fabuleuses auxquelles le hanneton arrive en certaines années, nous rap- [tellerons qu'en 1688 les hannetons détruisirent toute la végétation du comté de Galway en Irlande, de sorte que le paysage prit l'aspect désolé de l'hiver. Le bruit de leurs multitudes dévorant les feuilles était comparable au sciage d'une grosse pièce de bois, et, le soir, le bruit de leurs ailes résonnait comme des roulements éloignés de tambours. Les habitants avaient de la peine à retrouver leur chemin, aveuglés par cette grêle vivante. Les malheureux Irlandais furent réduits à cuire les hannetons et à les manger. En 1804, les nuées immenses de hannetons, précipitées par un vent violent dans le lac de Zurich, formèrent un banc épais de cadavres amoncelés sur le rivage, dont les exhalaisons putrides empestèrent l'atmosphère. Le 18 mai 1832, à neuf heures du soir, la route de Gournay à Gisors fut envahie par de telles myriades de hannetons, qu'à la sortie du village de Talmoutiers, les chevaux de la diligence, aveuglés et épouvantés, refusèrent opiniâtrement d'avancer et forcèrent le conducteur à revenir sur ses pas. En 1841, ils ravagèrent les
vignobles du Maçonnais, et certaines de leurs nuées s'abattirent sur Mâcon, au point qu'on avait grand peine à s'en garantir par les moulinets de canne les plus rapides, et qu'on les ramassa à la pelle dans certaines rues. Un hannetonnage de ces insectes adultes, mais général, mais obligatoire, serait le seul moyen efficace de combattre un fléau qui coûte bien des millions au pays; mais en France, l'esprit de facétie, compagnon de l'ignorance, est encore plus funeste que le hanneton. On peut citer comme exemple un spirituel préfet du roi Louis- Philippe, M. Romieu, alors préfet de la Sarthe, qui rendit un arrêté en ce sens. 11 devint la proie des petits journaux et fut représenté en hanneton dans le Charivari.
Nous rencontrons aussi, mais rarement dévastateur, le Hanneton du châtaignier, à corselet brun, à pattes noires, et le Hanneton foulon, de taille double du hanneton commun, agréablement bigarré de fauve et de blanc, mais qui n'habite que les rivages de la mer et surtout les dunes. En été apparaissent deux petits hannetons blonds et poilus , bien plus nocturnes que le hanneton commun, volant le soir dans nos prairies. Ce sont le Rhizotrogus solstitialis , qui paraît en juin, et le Rhizotrogus œstivus, en juillet. Leurs larves, trèsnuisibles, vivent des racines des arbres.
A côté des hannetons se rangent les cétoines
inoffensives, ornées souvent de magnifiques couleurs métalliques. Les pièces buccales des adultes sont très-molles; aussi ne vivent-ils que de fleurs. On voit la Cétoine dorée se jeter avec frénésie sur les lilas et sur les roses et s'y endormir. Les larves vivent dans le bois pourri, et les nymphes s'y façonnent une coque; dans ces deux états l'insecte
Fig. 65. 66. Coque et larve de Cétoine dorée.
ressemble au hanneton (fig. 65, 66). A l'état adulte, les cétoines volent le jour et très-facilement, en
Fig. 67. Cétoine dorée volant.
faisant glisser leurs ailes au-dessous des elytres qui restent closes (fig. 67). Cette espèce est le
>nclolonthc doré d'Aristote et partageait, avec le hanneton, le privilège fort peu agréable pour elle d'amuser les enfants des Grecs. Nous devons citer deux petites cétoines, communes sur les fleurs de chardons, la Cétoine stictique, noire, à points blancs, et la Cétoine velue, toute couverte de poils jaunâtres. A côté des cétoines viennent ces gigantesques Golialhs, des côtes de Guinée et du Gabon, vivant de la sève des arbres, d'un blanc ou d'un jaune mat, avec des taches ou des bandes d'un noir velouté (tig. 68) ; puis les Trichies, communes en France sur les fleurs, à bandes parallèles noires et jaunes, dont les larves vivent à l'intérieur des vieilles poutres en respectant leur superficie.
Les cultures maraîchères , qui em.ploient fréquemment aux environs de Paris la tannée de l'écorce de chêne, ont rendu très-commun un gros coléoptère brun, bien connu sous les noms de rhinocéros ou de licorne {Oryctes nasicornis) . Il est beaucoup plus rare dans les bois où se rencontrent peu souvent les écorces assez divisées pour ses larves. Le mâle porte sur le front une corne dont la femelle est dépourvue (fig. 69, 70). Les larves vivent trois ou quatre ans, analogues à celles du lianneton , mais bien plus fortes ; elles mangent les détritus ligneux du terreau et attaquent aussi les racines des plantes. De même en Amérique les
Fig. 68. Goliath de Drury.
énormes scarabées, tels que les scarabées Hercule et Jupiter^ ont sur la tête, chez les mâles, de longs appendices dont manquent les femelles. Leurs larves vivent dans les bois décomposés. La prédilec-
Fig. 69. Fig. 70.
Tête d'Orycte nasicorne mâle. Tête de la femelle.
tion des larves de ce groupe pour les matières ligneuses décomposées nous explique les précieux services rendus par certains insectes pour débarrasser le sol des excréments des animaux herbivores.
Ainsi l'on voit voler le soir sur toutes les routes le Géotrupe stercoraire , d'un noir bleuâtre brillant, à la recherche des excréments des chevaux, et les copris qui vivent dans les bouses et dont les larves, au moment de se transformer, s'entourent d'une coque de bouse séchée. Bien plus curieuses sont les mœurs des pilulaires , plaçant leurs œufs dans de petites boules de fiente qu'ils roulent et qu'ils enterrent, appelant parfois des compagnons à leur aide. La femelle refuse de quitter ce cher dépôt. Le type est le Scarabée sacré des Égyptiens, figuré sur leurs monuments, sculpté en cachets,
en médaillons , image du soleil , tandis que sa boule représentait la terre, engendrée par la conjonction du soleil et de la lune; car on croyait que cet insecte n'avait pas de femelle et se reproduisait quand, au bout du mois lunaire, sa boule était projetée dans l'eau.
Très-voisins des scarabées et des hannetons par leurs larves et leurs nymphes, les lucanes ou cerfsvolants présentent quelques différences à l'état par fait. Leurs antennes sont coudées et les lamelles, au lieu de se replier comme les feuillets d'un livre, demeurent écartées. La plus grande espèce de notre pays , le Lucane-cerf, d'un brun foncé , est bien connue par ses énormes mandibules, bifurquées à l'extrémité, crénelées, avec une forte dent au milieu. L'usage de ces énormes appendices, qui simulent un bois de cerf, est mal connu ; ils n'existent que chez les mâles; la femelle ou biche ne les offre qu'à l'état ordinaire (fig. 71, 72, 73^ 74). Ils peuvent serrer la peau jusqu'au sang et soulever un poids considérable. Linnœus dit qu'un éléphant, qui aurait une force proportionnée à celle d'un lucane, ébranlerait une montagne. On croit, dans certaines parties de l'Allemagne, qu'ils prennent des charbons ardents entre ces pinces et vont propager des incendies. Leurs mœurs sont douces, ils sucent avec délices, au moyen de leurs mâchoires en forme de houppe, les liqueurs qui
suintent des crevasses des chênes. Ils mangent aussi les feuilles de ces arbres. Us sont très friands de miel et on prétend qu'ils peuvent s'apprivoiser. Swammerdam, dit-on, en avait un qui le suivait comme un chien quand il lui présentait du miel. Accrochés pendant le jour au tronc des chênes, ils ne volent que le soir et du vol le plus lourd , se tenant presque verticaux pour ne pas basculer par le poids de leurs gigantesques mandibules. Leur taille varie beaucoup. La collection du Muséum en présente deux énormes individus, provenant de la dernière expédition de Syrie. Ils étaient venus frapper avec tant de force dans le schako d'un capitaine commandant un détachement, que celui-ci crut d'abord à une agression à coups de pieiTe. La femelle pond ses œufs dans les vieux troncs de chêne. La larve enroulée, ressemblantbeaucoup à celle des hannetons, à anneaux moins marqués, vit près de quatre ans et commet souvent de grands dégâts. On ne sait trop si c'est à cette larve où à celle du grand capricorne, dont nous parlerons bientôt, qu'il faut rapporter ces vers, nommés cossus par les Romains, remplis d'une crème délicate, et qui figuraient avec honneur sur les tables de Lucullus.Pourse changer en nymphe, elle s'enveloppe d'une coque de parcelles de bois agglutinées, et l'adulte passe souvent l'hiver dans cette coque après son éclosion pour se consolider.
110 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTl-S.
Passons rapidement sur le triste groupe des mêlasomes, coléoptères au manteau noir. Nous y rencontrons les blaps, dont l'espèce commune, la Blaps obtusa, à odeur repoussante (fig. 7 5), et la Blaps mortUaga (présage de mort), à élytres soudées avec une pointe terminale, sans ailes, se traînant dans les caves, les celliers, les grottes obscures, vivant de débris animaux, et les ténébrions, habi-
Fig. 75. Fig. 7b, 77.
Blaps obtus. TénébrJon de la farine et sa larve.
tant les boulangeries. Leurs larves séjournent dans la farine, ont un corps cylindrique et comme vernissé. Les amateurs d'oiseaux les recherchent pour nourrir les jeunes rossignols et divers oiseaux insectivores. Trop souvent nous en trouvons avec dégoût les débris dans le pain , ainsi que les restes noirs de l'adulte (fig. 76, 77).
Un très-grand intérêt sous le rapport des métamorphoses encore imparfaitement connues, s'at-
tache à la famille des coléoptères vésicants, fournissant à l'art de guérir un puissant caustique dérivatif et aussi un dangereux poison. Les plus employés en Europe sont les cantharides, au corps et aux longues élytres molles, d'un beau vert brillant, s'abattant en immenses essaims sur les frênes, dont elles dévorent le feuillage, et quelquefois sur les lilas. Dans le midi de l'Europe, en Orient, en Chine, on se sert, comme vésicants, des mylabres, qu'on rencontre en grappes sur les fleurs des composées, les chicorées, les chardons, etc. Les Romains en faisaient le même usage, et la loi Cornelia punissait de mort les empoisonneurs par les mylabres. Enfin, au printemps surtout, dans les prairies, on voit courir des coléoptères d'un noir violet brillant, aux élytres très-courtes, sans ailes, et dont les femelles traînent avec peine un énorme abdomen rempli d'œufs. Les Allemands les nomment scarabées de mai (Maykœfer). Si on les saisit, ils replient leurs pattes, et de toutes leurs articulations suinte une liqueur jaune, onctueuse, fétide. Ce sont les bouprestis ou enfle-bœufs des anciens, car on a vu des bestiaux gonfler et mourir pour en avoir avalé. Dès le commencement d'avril, le Méloé proscarabée, le plus commun, se rencontre en abondance dans les prairies qui sont contre le pont d'Ivry et bordent le confluent de la Seine et de la Marne. On a complètement ignoré longtemps les
premiers états des coléoptères vésicants. Newport en Angleterre, M. Fabre en France, ont soulevé le voile en grande partie. On avait rencontré sur diverses abeilles solitaires, construisant des nids en terre et les approvisionnant du miel des fleurs pour leur progéniture, des petits êtres cramponnés dans leurs poils. On les prenait pour des parasites et ils furent décrits sous les noms de pou de la mélitte, de triongulin. Ce sont les premières larves des vésicants. Les nombreuses transformations d'une espèce nommée Silaris humerai ont été observées par M. Fabre (fig. 78). La larve est tour à tour Carnivore et mellivore. La femelle va pondre à reculons dans les conduits terreux qui mènent aux nids des abeilles solitaires. De ses œufs sort une très-
Fig. 78.
Sitaris humerai (grossi) .
Fib'. 79.
Première larve (très-grossie).
petite larve, d'un millimètre de longueur seulement, très-agile, à fortes mâchoires, à longues pattes, à longues antennes, avec des filets caudaux,
une peau cuirassée et des yeux au noml)re de quatre (lig. 79). Elle attend patiemment tout l'hiver. Au printemps sortent du nid les mâles, éclos les premiers. Prestemçnt elle s'accroche à leurs poils; ils la font passer soit directement, soit par l'intermédiaire des fleurs oii ils l'ont déposée, sur les femelles. Celles-ci ont fait un nid comme leur mère, ont garni les cellules d'un doux miel pour leurs enfants; dans chacune doit être pondu un œuf. La petite larve a l'instinct de se laisser tomljer sur cet œuf, l'ouvre, se nourrit de l'intérieur et se sert de la coque comme d'un radeau pour ne pas se noyer dans le lac de miel qui l'entoure. Après la mue, paraît une seconde larve (fîg. 80). Combien elle diflère de la première! Elle est aveugle, n'a que des pattes et une bouche à peine formées, un énorme ventre renflé. Elle mange peu à peu tout le miel de la cellule. Puis, dans la peau desséchée de cette seconde larve, mais distincte, se forme
Fiy. 80. Fig. 81.
,' Deuxième larve. Pseudonymphe.
une pseudonymphe, ovalaire, segmentée, inerte et ne mangeant pas, de couleur ambrée, passant l'hiver (fig. 81). Il en sort une troisième larve (fig. 82), très-analogue à la seconde, devenant
bientôt une nymphe ordinaire, d'un blanc jaunâtre, à organes repliés et d'où sort un sitaris
Fig. 82.
Troisième larve.
Fig. 83.
Nymphe.
adulte, ne vivant que peu de jours pour la reproduction et la ponte (fig. 83).
Les méloés pondent dans de petits trous, sous les gazons, des amas d'œufs oblongs, d'un beau jaune citron. Les premières larves qui en sortent grimpent aux fleurs, de là passent sur des mellifiques, et subissent toute une série analogue de transformations. Il doit en être de même pour les cantharides et les mylabres, mais l'observation directe est encore à faire.
La plupart des coléoptères dont il nous reste à dire quelques mots ont des larves souvent sans pattes, molles, blanchâtres, ne se mouvant que par reptation, vivant cachées dans les tiges, les graines, les fruits des végétaux. Ils se rattachent de plus ou moins près à une immense famille, les charançons ou porte-becs, comptant bien 20 000 es-
pèces, offrant un prolongement allongé du front qui porte les antennes, le plus souvent coudées. On leur donne le nom latin de curculio ou gurguUo, à cause de leur voracité et de leurs dégûts :
« Le charançon ravage un vaste tas de blé. »
(ViRG., (îivfjj.^ liv. I, vers 185.)
en parlant de la calandre des grains, iléau de nos réserves de céréales. Chacun de nos légumes secs a son hôte funeste. La Bruche du pois, brune, tachetée de blanc, ne sort du pois qu'à la fin de l'été. Chaque femelle , qui peut pondre une centaine d'œufs, dépose chaque œuf sur un pois, encore sur pied et mûr. La larve vide peu à peu le pois, et l'adulte sort en perçant un trou circulaire (fig. 84, 85).
Fig. 84, 85. Bniclie du puis et pois [lercé.
La Bruche des fèves dépose ses œufs dans les champs de fèves et marque chaque fève d'un à trois points noirs. Une fève peut nourrir plusieurs larves. La lentille et la vesce ont aussi leurs bruches spéciales. C'e.st un charançon dont la larve dévore la
noisette et qui sort de la coque par un trou arrondi. Tous les végétaux sont rongés par une ou plusieurs espèces de ces coléoptères, ainsi la vigne, les arbres fruitiers, les bouleaux, les peupliers, les coudriers, les pins et sapins, etc. Parfois les femelles ont l'instinct de couper à demi les jeunes tiges ou les pétioles des feuilles où elles doivent pondre, afin que la sève n'afflue que difficilement dans l'organe flétri et ne puisse étouffer les jeunes larves (fig. 86). A
l'issodjb iiutatus.
côté, nous trouvons les scolylcs, les hylé^ines, les bostriches, dont les larves vivent dans des. galeries qu'elles creusent entre l'écorce et le bois des arbres de diverses essences (fig. 87). Ctiaque espèce a sa forme propre de galeries. Ces petites larves sont sans pattes, à peau très-froncée, repliées en
Fig. 87.
Hylésine du pia (grossi).
deux, abouche armée de pièces solides (fiy-. 88). Les adultes dévoreut les feuilles des arbres où vivent les larves. On prétend que par \k ils affaiblissent ces végétaux et les rendent plus faciles à attaquer par leurs larves , et que l'instinct les porte à choisir pour la ponte des arbres ou vieux ou languissants, moins résistants que ceux où abonde la sève. Ces insectes, qui creusent des galeries dans le bois, ont des mandibules si dures qu'il y a dans la science des exemples où ils ont perforé des plaques de plomb et môme des clichés typographiques, formés d'un alliage plus dur que le plomb.
On dirait que certains charançons , principalement d'Amérique, cherchent à faire pardonner, par leurs riches couleurs, les méfaits de leur race. Cet éclat est dû, non aux téguments mêmes qui sont noirs, mais à de brillantes écailles, imbriquées comme les tuiles d'un toit, et que le frottement enlève. Dans le midi de la Fiance , vit sur les tamarix une petite espèce de cette sorie, verte avec points
Fig. 88. Larve de scolyte replié (grossie)
d'un rouge vif, qui étincelle au soleil comme des perles de feu.
Ce sont encore des larves sans pattes, ou à pattes très-rudimentaires, et vivant dans le bois, qui produisent ces magnifiques coléoptères, nommés richards ou buprestes, aux colorations les plus vives, aux teintes métalliques (fig. 89). Aux Indes, en Chine, les femmes s'en servent pour leur coiffure ou ||comme pendants d'oreilles, et une mode analogue commence à s'introduire en France. La forme extérieure des buprestes rappelle un peu celle des taupins. Ils ne sautent pas, et, par une exception unique chez les coléoptères, leurs ailes ne sont pas repliées en deux sous les éiytres. La France n'en possède que de petites espèces, surtout du Midi. Les larves ont une petite tête, un très-large thorax, sont très-allongées et vont en s'amincissant. Elles vivent isolées entre l'écorce et le bois, se creusant des galeries irrégulières, et sont parfois de dix à vingt ans avant de donner l'adulte.
Les buprestes n'ont que de petites antennes ; mais leurs larves sont très-voisines, comme formes et comme mœurs, de celles des longicornes ou capri-
Fig. 89.
Bupreste impérial.
cornes, dont les très-longues antennes, surtout chez les mâles, formées d'articles en fuseau, ont, dans certaines espèces, deux et trois fois l'étendue du corps. Le' type de ces insectes est le grand Capricorne (Cerambyx héros), qu'on rencontre en juin sur les chênes (lig. 90). Il est d'un brun presque
Fig. 90. Cerambyx héros, adulte et nymphe.
noir. Le mieux pour les amateurs qui veulent recueillir toutes ces espèces à longues et si fragiles antennes est de les renfermer dans de grands sacs de toile pleins de feuilles. La larve, dite gros ver du bois, creuse ses larges galeries dans l'intérieur
des chênes parvenus à toute leur croissance, et gâte les plus belles pièces de charpente. Elle est allongée, sans pattes, à thorax renflé, mais sans un rétrécissement aussi fort que chez les larves de buprestes (fig. 91). Certains longicornes répandent
Fig. 91. Larve du Cerambyx héros.
des odeurs agréables : il en est ainsi de cet élégant insecte, d'un vert métallique, vivant sur les saules, volant parfois à la forte ardeur du soleil de juin, et qui exhale le parfum pénétrant de la rose.
En terminant cette revue rapide des coléoptères, reparaissent des larves pourvues de pattes bien développées. Elles sont obligées de se déplacer pour ronger les feuilles de proche en proche. Les clirysomèles , à couleurs vives et tranchées , à corps globuleux, ont des larves ovoïdes, molles, sauf la tête coriace. Telle est la larve assez allongée, d'un gris verdâtre terne, qui dévore les feuilles des peupliers et des trembles. L'adulte a les élytres rouges et le corselet bronzé (fig. 92).