‹ Les métamorphoses des insectesChapitre 14 sur 27 · INSECTES A MÉTAMORPHOSES INCOMPLETES · texte numérisé non relu

INSECTES A MÉTAMORPHOSES INCOMPLETES

(Il WIÏT.K Mil

ORTHOPTÈRES

Les perce-oreilles — Les blattes cosmopolites et leurs ravages — Les mantes et les empuses ; chasse à l'affût. — Les érémiaphiles du désert.

— Les bacilles pareils à des branches. — Les grillons el les courtiliéres.

— Les sauterelles, leur chant — Les acridiens voyageurs, dévastations; l'Algérie en 1866 et 1875.

Il v a encore des broyeurs el dos suceurs dans les insectes où les changements se bornent à l'acquisition graduelle des ailes. Les orthoptères sont les gros mangeurs de la création entomologique. Leurs estomacs multipliés rappellent les animaux ruminants. Leurs espèces sont peu variées, mais nombreuses en individus, au point de constituer parfois d'épouvantables fléaux. Ces insectes ne sont pas d'une organisation élevée ; les sens- et les instincts sont médiocres ; tout parait subordonné à une continuelle voracité. En effet, au sortir de l'œuf, ces insectes sont déjà ce qu'ils seront pins tard au point de vue de l'appareil digestif. Ils sont agiles «'I mangeront à tons les âges de leur existence; une évolution considérable s'esf donc accomplie à L'intérieur de l'œuf. Ces! l'opposé des hyménoptères.

Nous commencerons l'étude des orthoptères par un petit groupe dont l'aspect rappelle les staphylins. Les forficules présentent, sous de très-courtes élytres, des ailes très-larges, se repliant d'une façon compliquée, et^ «{ne l'insecte emploie rarement. Le plissement est à la' ibis en éventail et deux fois en travers (fig. 315, 51 i, 515). On a répandu, fort à tort, la fable que ces insectes

Fig. 515, 514 et 515.

Korficule auriculaire, adulte grossi, nymphe et larve.

peuvent entrer dans les oreilles, les percer à l'intérieur et pénétrer dans le cerveau. Il est probable que cette erreur découle d'une fausse interprétation de leur nom. La pince qui termine leur abdomen ressemble aux anciennes pinces des bijoutiers pour percer les oreilles des enfants. Elle ne serre pas d'une façon sensible et ne fait aucun mal, sauf chez de très-gros sujets.

Les forficules fuient la lumière, vivent de fruits et de détritus, mangent l'intérieur des fleurs, surtout des roses, des dahlias, des œillets, des oreilles-d'ours. Les femelles pondent leurs œufs en tas, dans un coin obscur, sous une écorce. Elles se tiennent au-dessus, comme des poules sur leurs poussins. Si on les disperse, la mère les recueille et les transporte délicatement. Les

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petits éclosenl vers le mois de mai, d'abord blancs, presque transparents. La mère veille sur eux el les protège jusqu'à ce que les larves soient devenues brunes el assez fortes. Ces soins après l'éclosion sont très-rares clic/ les insectes. J'aimerais à pouvoir <liiv que les jeunes

forficules récompensenl par leur affecti jette touchante

sollicitude; mais je ne sais pas faire de roman à propos d'histoire naturelle. .Les jeunes larves se tiâtenl <lc manger celle tendre mère si elle vient à mourir, de même que frères el sœurs dévorent les plus faibles d'entre eux.

Les autres orthoptères coureurs nous offrenl une famille encore plus nuisible, celle des blattes. Ce sont des insectes nocturnes, à couleurs brunes ou fauves. Elles étaient bien connues des anciens. Horace leur reproche ne dévorer les vêtements comme les teignes. Virgile croit, à tort, qu'elles vont dévaster, la nuit, les ruches des abeilles. « Les dépôts amoncelés par les blattes1 lucifuges souillent les rayons, » dit-il (Gcorg., livre IV, v. 243).

Ces insectes ont un corselet large, cachant la tète, de [ongues antennes ténues, des pattes grêles, mais fortes; aussi sont-ils très-agiles. Leur corps aplati leur permet de passer à travers les feules dos caisses el, dans les voyages au long cours, on est obligé de proléger les objetscontre leur voracité en les enfermant dans des boites de fer-blanc soudées à rétain. 'Les femelles, très-fécondes, pondent leurs œufs entourés d'une coque en forme de haricot ou de fève, où chaque œuf a sa capsule. Elles traînent avec elles cette coque, la surveillent, la fendent el aident les larves à sortir des œufs. Les blattes sont omnivores, et répandent une odeur forte qui reste sur tout ce qu'elles touchent. Les substances alimentaires sont

1 Peut-être le mot Ulalta designe-t-il les cloportes, crustacés

lllcitïl£CS.

surtout l'objet de leur gloutonnerie. Comme les dermesles, elles n'ont plus de patrie, et se naturalisent par tout où le commerce les transporte. Quelques petites espèces vivent dans nos bois sous les mousses. Deux espèces, qui sont en liberté près de Paris, dans les bois, sont d( venues domestiques dans les maisons en raison d'un climat plus rude, et très-nuisibles dans les pays du Nord, la blatte germanique en Russie et la blatte laponne, dans les huttes des pauvres Lapons, où elle dévore les poissons fumés préparés pour l'hiver. Ces insectes voraces s'excluent l'un l'autre des maisons, et la blatte laponne, la plus faible, a dû se réfugier tout à fait au Nord. Chez nous ils sont de même probablement chassés par le Periplaneta orientalis , ou kakerlac oriental. Les pays chauds nous ont transmis par les vaisseaux les hideux cancrelats ou kakerlacs, à ailes plus courtes que les vraies blattes, manquant quelquefois chez les femelles. Le kakerlac américain infeste les navires, court la nuit sur les passagers endormis, se trouve dans les docks, les raffineries de sucre exotique, et a été apporté dans les serres du Muséum. Cette espèce est un véritable fléau à la Havane. Aussi l'on conserve avec grand soin des crapauds dans les maisons pour s'en débarrasser. Ces utiles batraciens se promènent partout très-respectés, et courent sans cesse à la recherche des kakerlacs. Les dames du pays les tolèrent, môme sous leurs robes, en raison de leurs continuels services. On cite un voyageur nouvellement débarqué se réveillant au milieu de la nuit et voyant dans la chambre, autour de son lit, cinq énormes crapauds. Effrayé de ce cénacle étrange, il appelle. Un enfant de la maison arrive, se contente de" prendre chaque crapaud, un par un, sans lui faire aucun mal, et de le porter dans une pièce voisine. Le kakerlac oriental, de l'odeur la plus repoussante, est bien [tins répandu dans l'Europe. On le nomme cafard,

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noirot, bête noire, blatte des cuisines, etc. (flg. 7)\(\). Il aime la chaleur, vil dans les boulangeries, dans les cuisines, près des machines à vapeur, se cache dans les lonics des murailles, contre les gonds des portes.

Des maisons ont été rendues Inhabitables du fait de cet insecte. Un jugemenl de la cour de Bordeaux, du 17 janvier 1869, confirme nue résiliation du bail avec dommages-intérêts accordés aux locataires d'un hôtel garni infecté par ces blattes. Les experts avaienl constaté, qu'avec deux kilogrammes de poudre insecticide répandue à minuil dans les salles fréquentées par ces animaux, on avait ramassé, quatre heures après, 2,244 de ces insectes.

Fig. 31i>. — Kakeilac oriental.

Qu'on entre à i'improviste dans le calme de la nuit, avec une lumière, dans la cuisine de quelque restaurant mat terni, on verra ces révoltants animaux courir sur les tables, dévorant tons les débris d'aliments. On dit que la blatte géante, de l'Amérique du Sud, ronge, pendant la nuit, les ongles des gens endormis.

Que ne peut-on naturaliser dans nus maisons un autre

groupe d'orthoptères de mœurs bien différentes, avides chasseurs d'insectes? Us renferment aussi leurs œufs dans des coques oblongues, à plusieurs loges, attachées aux branches. Ces mantes sont remarquables par leur corps élancé, leurs grandes ailes. Théocrite, dans une de ses idylles, donne ce nom, par analogie, à une jeune fille maigre, à bras minces et allongés. Ces insectes assez lents, verts ou jaunâtres comme les feuilles avec lesquelles on les confond, emploient la ruse pour chasser. Ils s'approchent peu à peu, en tapinois, des insectes et tout à coup les saisissent entre la jambe et la cuisse de devant, repliées l'une contre l'autre, garnies d'épines acérées qui s'entre-croisent. Près de Buénos-Ayres est une espèce de mante qui ronge la tète des petits oiseaux, et, dans l'Amérique du Nord, il en est qui attaquent les jeunes grenouilles et lézards. Qu'on se défie, en saisissant les mantes, des blessures aiguës de ces pattes ravisseuses. La férocité de ces éléganls insectes est incroyable; les petites larves sans ailes s'attaquent au sortir de l'œuf, les femelles mangent les mâles qui sont plus petits qu'elles. Poiret rapporte qu'ayant voulu donner un mâle à une mante femelle qu'il conservait en captivité, celle-ci coupa immédiatement la tête de son époux infortuné ; puis le ménage parut vivre en excellente intelligence ; mais, le lendemain, la femelle, se ravisant, acheva complètement le mâle pour son déjeuner. En Chine, les enfants s'amusent à mettre des mantes dans de petites cages et à les regarder se battre avec leurs pattes de devant, jusqu'à ce que l'une mange la tête de l'autre. L'attitude d'affût a valu à ces insectes leur nom, qui signifie devin (fig. 517). On s'est imaginé qu'immobiles pendant des heures entières, le corps et les pattes relevés en avant, ils interrogeaient l'avenir. On les nomme, dans le midi de la France, })réga-diou (prie- Dieu) ; on a vu une adoration dans la pose de leurs pattes

Fig. 311 318. - Mante religieuse et sa larve; empuse appauvrie mal. et sa larve.

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ravisseuses. \u dire d'une légende monacale, L'apôtre des Indes ci du Japon, saint François Xavier, aperçul un jour une mante qui tenail ses braa étendus vers le ciel, el la pria de chanter les louanges de Dieu; aussitôt L'insecte entonna un cantique des plus édifiants.

Ce sont de sanguinaires prières que les leurs! Les noms d'espèces portent la preuve de ces croyances superstitieuses. La mante religieuse s'avance, en France, jusqu'à Fontainebleau et à Lardy et aussi, parfois, près du Havre. La mante oratoire, plus petite, s'étend moins loin. On a eu l'idée que les manies indiquent le chemin qu'on leur demande par Le mouvement d'une «les pattes de devant. L'ancien naturaliste Moufet rapporte avec bonhomie : « Olle petite bête est réputé»1 si divine, qu'à reniant qui l'interroge sur son chemin, elle renseigne en étendant une de ses pattes, et le trompe rarement ou jamais. » Les empuses, à longue tète grêle, avec des antennes à deux rangs de barbules chez l< mâles, ont les mêmes mœurs (fig. 318). On en trouve une espèce en Provence. Les femelles ont les antennes très-grêles; les larves de mâles ont déjà les antennes élargies.

Dans les déserts de la haute Egypte, sur des sables sans la moindre végétation, courent les érémiaphiles, petites mantes trapues et à organes du vol rudimentaires. Ces insectes ont pris exactement la couleur grise,.jaune ou rouge des sables sur lesquels ils vivent. 11 y a là, comme moyen de protection, une véritable adaptation volontaire à la couleur des sols. De même les caméléons prennent la couleur des objets voisins, les soles et les turbots celle des fonds sableux où ils se cachent à l'affût de la proie. Chez ces vertèbres, si on leur crève les yeux, la faculté imitatrice cesse. Peut-être en est-il de même chez les érémiaphiles. Outre I Egypte, on en trouve quel-

ques espèces en Syrie et en Algérie, dans des lieux un peu moins arides que le désert libyque.

Aux environs de Cannes, d'Hyères, nous rencontrerons un orthoptère encore plus étrange. On dirait un mince bâton vert ou brunâtre. C'est le bacille de Rossi, inoffensif insecte vivant de feuilles, et qui échappe aux regards de ses ennemis par cette ressemblance. Il marche lentement sur les arbres, et reste au repos au soleil, les longues pattes de devant étendues (fig. 519). Les petites larves, toutes semblables à lui, à la taille près, se trouvent souvent dans les feuilles sèches. Cette curieuse espèce remonte jusqu'à la Loire. Ces insectes sans ailes n'ont que trois ou quatre mues ; ce sont de vraies larves devenant propres à la reproduction. Dans les pays tropicaux, on trouve de plus grandes espèces nommées vulgairement bâtons animés, chevaux du diable, grands soldats de Cayenne ; d'autres espèces, pourvues d'ailes, s'appellent spectres, feuilles ambulantes, etc.

Rien de plus curieux que le phénomène mimique par lequel les phasmiens affectent la forme des branches ou des feuilles. Ils demeurent des heures entières collés sur les végétaux, immobiles, confondus avec la plante par la forme, les rugosités, la couleur, les expansions foliacées de leur corps ou de leurs membres. Ils trompent ainsi les yeux de l'homme et, des oiseaux. Les espèces en forme de baguette cachent la tête entre leurs longues pattes de devant, étendues ou redressées en l'air; les autres pattes se portent en arrière, et parfois l'une d'elles se détache sur le côté, simulant une petite branche latérale qui complète l'illusion.

Les autres orthoptères, que nous passerons rapidement en revue, ont les pattes postérieures fortes et renflées et exécutent des sauts plus ou moins étendus. Il en est de fouisseurs, creusant des trous dans la terre pour y placer les œufs et s'abriter. Qui n'a vu, au soleil,

Fig. 319. - - Bacille de Kossi, mâle, femelle et larves.

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\e grillon champêtre, l'œil bu guet, à moitié hors de son trou, montranl sa grosse tête noire (fig. 320)? Qu'on lui présente une paille, il la saisit avec ses mandibules e1 se laisse tirer au dehors; «l'on le proverbe de quelques pays: Plus soi qu'un grillon. Il sort la nuit, chasse aux Insectes cl mange aussi «les végétaux. Le mâle appelle la femelle en frottant l'une contre l'autre ses élytres à nervures épaisses. Les femelles ont une tarière prolongée

Fig. 5-20. — Grillon champêtre, mâle.

ou sabre, servant à la ponte. Les grillons sont très-frileux et tournent toujours au midi Torifice de leurs trous. Au printemps, on ne voit guère que des larves qui on! passé l'hiver engourdies ; les adultes sont morts. Le grillon domestique, qui mange nos provisions, est un peu plus petit, d'une teinte jaunâtre et cendrée. Il se tient, le joui1, derrière les plaques des cheminées, dans les crevasses des fours de boulanger. La nuit, il se promène et fait entendre son cri-cri. Il parait toujours altéré, se noie dans les vases pleins de liquide et fait des trous aux vêtements humides qu'on met sécher. On prétend qu'en introduisant dans les cuisines des grillons champêtres, ils oui

bientôt détruit, les grillons domestiques et les blattes. Le grillon sylvestre est beaucoup plus petit que les précédents, et parfois si commun dans les bois, que ses sauts sur les feuilles sèches produisent le bruit de gouttes de pluie. Il sort en troupes et au milieu du jour; quelques sujets hivernent et reparaissent aux soleils de février. Moufet raconte que, dans certaines parties de l'Afrique, on vend des grillons dans de petites cages, et qu'on aime à entendre leur chant, qui provoque au sommeil. Chez nous, au contraire, on a souvent regardé comme de funeste augure le chant du grillon du foyer,

Dans cette famille, il faut encore citer le tridactyle panaché, qui vit dans les sables des rivières, ainsi sur les bords du Rhône et de l'Àdour, et, en Algérie, sur les rives des lacs Tonga et Houbeira, près la Calle, dans la province de Bone; il creuse de longs puits verticaux et saute très-agilement. Mentionnons aussi les rares myrmécophiles, à grosses cuisses, sans ailes, qu'on a trouvés dans les fourmilières en Allemagne, en France, notamment à Sèvres, près de Paris.

Les courtilières sont des fouisseurs bien plus énergiques que les grillons. Elles sautent encore moins bien. Leurs pattes de devant sont élargies en pelles robustes, ressemblant aux mains de la taupe ; de là le nom de taupes-grillons donné à ces insectes. L'autre nom vient du vieux mot courtille ou jardin, d'après le séjour habituel de ces orthoptères. Les ailes sont longues, repliées en lanières. Elles servent peu ; cependant, le soir, la courtilière vole en s'élevant un peu, puis retombant en courbe. Le corselet très-vaste ressemble à une carapace d'écrevisse; il n'y a pas d'oviscapte saillant chez la femelle; il y a, dans les deux sexes, deux filets terminaux, comme chez les grillons. Les courtilières vivent de végétaux et également de proie vivante, qu'elles cherchent

Fig. ."-il — Courtiliére, larves et œufs

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avec avidité en perforant les racines des plantes ; aussi sont-elles très-nuisibles. Elles se retirent volontiers dans le fumier, surtoul à cause des insectes qu'elles j trouvent. La femelle creuse un trou ovale, chambre d'incubation où elle déposera ses œufs (fig. 321). I ne galerie verticale j communique, et, en outre, des galehries en divers sens aboutissenl à la galerie verticale, de sorte que l'insecte a de nombreux refuges. Les œufs èclosenl vers la lin de l'été, cl les larves, d'abord molles et blanches, sont gardées avec sollicitude par la mère, qui les tient rassemblé s dans h; nid, et va, dit-on, leur chercher de la nourriture. Elles ne deviennent nymphes, c'est-à-dire ne prennent des rudiments d'ailes, que l'année suivante. Il faut, parait -il, Mois ans pour le développement complet. Dès le mois d'avril, les mâles font entendre leur cri d'appel, sur une note lente, monotone, moins pénétrante que le grillon, ressemblant an cri de la chouette ou de l'engoulevent. Ce sont les mâles seuls, chez les courtilières et les grillons, qui peuvent striduler. Aussi, le poëte grec comique Xénarque félicite, dans une de ses pièces, les grillons mâles : « Que vous êtes heureux, dit-il, vous qui avez des femmes silencieuses ! »

Les sauts deviennent bien pins étendus chez les locustiens, qui marchent peu à cause de la grande disproportion de leurs pattes. Ce sont les sauterelles, c'est-à-dire les orthoptères sauteurs par excellence. Les femelles ont au bout de l'abdomen une longue tarière recourbée, à deux valves, qu'on appelle quelquefois leur sabre, et qui leur sert à entamer la terre pour y pondre leurs œufs. Ces œufs passent l'hiver, et les jeunes larves n'éclosent qu'au printemps suivant. Elles ressemblent (\r> lors complètement aux insectes parfaits, sauf les ailes, et on peut immédiatement en reconnaître l'espèce. Elles subissent trois mues, puis, à une quatrième, deviennent

nymphes en prenant des rudiments d'ailes. Enfin, à la cinquième mue, du milieu de l'été à l'automne, les ailes sont développées, et l'insecte est apte à reproduire. Les sauterelles peuvent émettre des sons comme les grillons, surtout les mâles. C'est encore le même mécanisme ; ces insectes sont des cymbaliers et frottent leurs élytres l'une contre l'autre. Le son n'est plus produit dans toute l'étendue de l'élytre, mais à sa base, dans une partie transparente qu'on appelle le miroir. Une seule note répétée constitue ce chant monotone. Il est des espèces cachées dans l'herbe qui chantent le soir seulement ; d'autres se font entendre pendant le jour. Ainsi, la grande sauterelle verte, qu'on appelle à tort la cigale dans le nord de la France, fréquente les prairies un peu humides, les orties; le mâle, perché sur quelque buisson, chante pendant toute la nuit à la fin de l'été. On croirait entendre zic, zic, zic, avec des interruptions égales à la durée de chaque note. A cette espèce se rapporte par erreur la célèbre fable de la Fontaine : la Cigale et la Fourmi. Je ne sais trop si le fabuliste connaissait la vraie cigale. Dans de très-anciennes éditions illustrées de ses fables, imprimées sous ses yeux, est dessinée la grande sauterelle verte. C'est, au contraire, pendant le jour qu'une aussi grosse espèce, le dectique verrucivore, au milieu des blés mûrs, produit une stridulation analogue, un peu plus lente (fîg. 522). Au dire de Linnseus, les paysans suédois croient que cet insecte, en mordant les verrues qu'on a sur les doigts, les fait disparaître, grâce à la liqueur dégorgée. De petites espèces de dectiques, pareillement grises, habitent les prairies, et on trouve dans les vignes, en automne, quelquefois près de Paris, mais surtout dans le midi de la France, les éphippigères dont le corselet, fortement excavé ," ressemble à une selle de cheval. Les mâles et les femelles sont également bruyants, en frottant l'une contre l'autre deux

OUÏIIOI'TKHES.

écailles voûtées qui représentent leurs èlytres rudimenta ires. Tous ers insectes chanteurs sont très-timides, el cessenl de s'appeler dès qu'ils entendent le moindre bruit.

D'autres orthoptères, encore mieux organisés pour le saul que les précédents, par suite de la longueur el «le Ja force de louis pattes postérieures, ne possèdent plus

Dectique verrucivore pondant.

chez les femelles cette longue tarière de poule des sauterelles. Ces acridiens ou criquets sont tous diurnes, et aiment pour chanter à grimper au soleil sur les herbes ; ils fréquentent les lieux secs et recherchent la chaleur. Les pays de montagnes eu ont de nombreuses espèces, se rassemblant eu grande quantité dans les sentiers qui sillonnent les pentes gazonnées, là où les mulets ont répandu leur urine. Les chants des criquets sonl plus va-

ries que ceux des sauterelles , peuvent avoir plusieurs notes et se modifier, tantôt chant d'appel pour la lemelle, i tantôt chant de colère, si plusieurs mâles se rencontrent. 1 Les sons sont moins musicaux que ceux des grillons et 1 des sauterelles. Il y a là plutôt un bruit de crécelle, I mais avec des timbres très-divers, selon les espèces, comme si les pièces sonores étaient en carton, ou en bois, ou en métal. Yersin, en Suisse, et M. S. Scudder, à Boston, ont noté en musique les chants des orthoptères. Les criquets sont des violonistes. Leur chant se produit par le frottement des pattes de derrière contre les élytres. Ordinairement, les deux pattes frottent à la fois. La note est grave si le mouvement de la patte est allongé et lent, aiguë si ce mouvement est court et rapide. Il y a des espèces où une tout autre note que la note habituelle est donnée par des mouvements alternatifs des pattes.

Le chant s'accélère à mesure que le soleil monte audessus de l'horizon, et se ralentit à l'approche de la nuit, ou quand la saison devient plus. froide. Enfin, les femelles de ces mâles si bruyants, et les deux sexes de certaines espèces, font le même mouvement des pattes sans que notre oreille perçoive de son. Très-probablement, il y a là une musique très-douce qui- n'est destinée qu'à ses auditeurs naturels. Il semble que les criquets musiciens habitent de préférence les contrées tempérées et froides de l'Europe, et que les espèces à stridulation insensible aiment mieux les régions chaudes du Midi. Là, les orthoptères musiciens sont remplacés par les cigales (hémiptères), bien plus bruyantes, mais d'un chant moins varié d'une espèce à l'autre.

Tous, nous connaissons ces criquets qui s'enlèvent à quelques mètres au-devant du promeneur, et lui font admirer leurs belles ailes rouges ou bleues. La plupart des espèces volent peu; mais certaines, sous l'empire

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de causes inconnues, se gonflent d'air et entreprennent ces désastreux voyages qui sonl un des plus grands fléaux des régions chaudes. Deux espèces, dans l'ancien monde, sont lé désespoir < i * * l'agriculteur. La plus grande, le criquet voyageur, se rencontre des côtes occidentales de rAfrique aux rivages de la Chine. I ne seconde espèce, de taille un peu moindre, le pachyty le migrateur (figuré dans l'introduction p. 21), s'avance plus au nord el se montre dans le midi de la France el dans toute l'Europe orientale. On en trouve des individus isolés dans le> prairies de la banlieue de Paris. Le nouveau monde el l'Australie oui aussi quelques autres espèces d'acridiens à migrations, mais moins fréquentes el moins désastreuses que dans l'ancien moud". La Nouvelle-Calédonie présente une espèce dévastatrice qui parfois obscurcil l'air de ses nuages.

On a reconnu, en étudiant en Afrique le criquel voyageur, qu'il a cinq mues : la première a lieu cinq jours après la sortit1 de l'œuf; la seconde six jours après la première; la troisième huit jours après la seconde; et, dansées trois premières mues, l'insecte n'a pas d'ailes. Ensuite se produit la quatrième mue au bout de neuf jours, el l'insecte esl alors en nymphe, a\ec des rudiments d'ailes. Enfin, la cinquième mue ou l'état parfait arrive dix-sept jours après; en (oui quarante-cinq jours à partir de la sortie de l'œuf.

L'histoire de tous les temps a enregistré les sinistres voyages des acridiens. Les criquets dévastateurs paraissent habituellement prendre leur origine dans les déserts de l'Arabie et de la Tartarie; les vents d'est les amènent en Afrique et en Europe. On voit des vaisseaux couverts de ces insectes à 00 ou 80 lieues en mer. Les vents sont, en effet, leur auxiliaire indispensable. Nous m1 remonterons pas aux époques éloignées pour chercher les récils de leurs (lé\aslalion>. des famines qui les suivent

et des pestes qui résultent de leurs cadavres amoncelés. L'Europe fut particulièrement ravagée en 1747, 1748, 1749. En 1748, une de leurs nuées arriva jusqu'en Angleterre. L'entomologiste Duponchel rapporte, qu'en août 1854, des acridiens couvrirent pendant plusieurs jours les murs des maisons des quartiers les plus habités du centre de Paris (Ann. Soc. entom. de France, 1834, Bull., p. XL). Si les hannetons ont forcé une diligence à rebrousser chemin, les criquets ont arrêté l'armée de Charles XII, en retraite dans la Bessarabie, après sa défaite de Pultawa. L'armée se trouvait clans un défilé, hommes et chevaux étaient aveuglés par une grêle vivante sortie d'un nuage épais interceptant le soleil. L'approche des criquets fut annoncée par un sifflement pareil à celui qui précède la tempête, et le bruissement de leur vol surpassait le sombre mugissement de la mer courroucée. Aux Indes, dans le pays des Mahrattes, on en vit une colonne serrée sur une longueur de 80 lieues et épaisse de plusieurs pieds. Barrow et Levaillant nous rapportent que les criquets dévastent souvent l'Afrique australe, que leurs cadavres masquent la surface des rivières, et que le sol semble balayé ou hersé. En 1855, des nuages de criquets cachaient, en Chine, le soleil et la lune. Après les végétaux sur pied, les récoltes en magasin et les vêtements dans les maisons furent dévorés. Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. En 1780, le Maroc fut en proie à la plus affreuse famine, à la suite des criquets, et les pauvres déterraient les racines et recherchaient, pour se nourrir les grains d'orge dans la fiente des dromadaires. A la fin de 1864, les plantations récentes de cotonniers furent détruites au Sénégal par les criquets, et on observa un nuage d'avant-garde de 15 lieues de long. Notre colonie algérienne, dans toute son étendue, est très-souvent leur proie. Le général Levaillant en a vu à Philippeville un nuage de 5 à 4 my-

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riamètres de longueur former sur le sol, en B'abattant, une couche de 0m, 3. Les récolles furenl ruinées en 1847. En 1845, l'Algérie avait été éprouvée en entier par le fléau des acridiens. Depuis, leurs invasions avaient été partielles; mais, en 1866, leurs bandes, sorties < I m Sahara, couvrirent de nouveau toute notre colonie, et les désastres méritèrent le nom de calamité publique <|ui leur esl donné dans l,i circulaire du comité central de souscription-, présidé par le maréchal Canrobert (Moniteur du 6 juillel 1866). L'invasion commença au mois d'avril ; les criquets, sortis des gorges H des vallées du sud, s'abattirenl d'abord sur la Mitidja et le Sahel d'Alger ; la lumière du soleil était interceptée par leurs nuées ; les colzas, les avoines, les blés, les orges, les légumes furent dévorés, et 1rs insectes dévastateurs pénétraienl mêmedans les maisons. Les Arabes tentaient d'empêcher par de grands feux et d'épaisses fumées, et par divers bruits, la descente de leur.- faméliques essaims. A la fin de juin, les jeunes criquets sortis des œufs, affamés en raison de la déprédation précédente, comblaient les sources, les fanaux, les ruisseaux. L'armée, par corvées de plusieurs milliers d'hommes, réunit ses efforts à ceux des colons et des indigènes pour enfouir les cadavres amoncelés, mais avec peu de succès devant le nombre immense di>> criquets. Presque en même temps, les provinces d'Oran et de Constant ine furent envahies. Le sol était jonché decriquetsà Tlemcen, où, de mémoire d'homme, ils n'avaient paru. Us attaquèrent à Sidi-Bel-Abbès, à Sidi-Brahim, à Mostaganem, les tabacs, les vignes, les figuiers, les oliviers même, malgré leur amer feuillage; à Rélizane et à l'Habra, les cotonniers. La route de 80 kilomètres, de Mascara à Mostaganem, en était couverte sur tout son parcours. Ou les rencontra, dans la province de Constantine du Sahara à la mer et de Bougie à la Calle, dévastant les

environs de Batna, Sétif, Constantine, Gnelma, Bone, - Philippeville. Le fléau n'a pas disparu les années suivantes, et il a amené en grande partie, sur le territoire . arabe, une désolante famine, aidé, il faut le dire, par un mauvais système de propriété et de culture et le fatalisme musulman. Quelle pénible stupeur, quelle angoisse profonde, dans toute la France intelligente et instruite, à la lecture de celte lettre lamentable de l'archevêque d'Alger, pleine de charité ardente et si dignement évangélique !

En 1873, l'Algérie a subi une nouvelle invasion du criquet voyageur. A la fin de mai, des volées considérables se sont abattues à Magenta, dans la province d'Oran, et, en peu de jours, les champs de pommes de terre, de blé et d'orge étaient détruits. Des escadrons de cavalerie, des détachements d'infanterie, auxquels sont venus se joindre colons et indigènes, ont coopéré h la chasse de ces ennemis ailés. D'énormes quantités ont été écrasées par les pieds des chevaux, assommées, brûlées sur les broussailles au moyen d'arrosages de pétrole, enfin ramassées par sacs et jetées au feu vengeur ; mais ce n'est là qu'un verre d'eau enlevé à la mer!

Il semble qu'après tant de désastres on devrait admirablement connaître ces criquets et surtout l'acridien voyageur de 1866. Il n'en est rien, et, dans l'article du Moniteur, qui annonce officiellement le fléau à toute la ' France (1er juillet 1866), et inscrit la souscription dont la famille impériale s'empresse de prendre l'initiative, il I est dit que les sauterelles donnent naissance à des légions de criquets. Autant confondre un bœuf avec un cerf. Dans notre pays, ces erreurs sont continuelles, triste mais inévitable conséquence de la part presque nulle accordée dans l'enseignement élémentaire à l'histoire naturelle, malgré ses applications si fréquentes!

Il est facile d'établir la distinction. Les sauterelles ou

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locustes ont de longues •'! fines antennes ; des tarses au boul des jt.iiit's, à quatre articles. L'abdomen des femelles se termine par une longue larière ou sabre leur servant à pondre dans des trous (fig. 323). Les acridiens ou criquets ont des antennes plus ou moins courtes et épaisses, des tarses de trois articles, el l'abdomen des

abdomen de locustien el tarse grossi.

Fig 524.

\ 1»«I. .1 util d'acridien et tarse grossi.

femelles manque toujours de la longue tarière cornée, remplacée par quatre pièces, deux supérieures, deux inférieures, plus ou moins acuminées (fig. 324). Aussi la ponte a lieu sur le sol même. M acridien voyageur dépose environ quarante œufs, disposés sur trois rangs longitudinaux, oblongs, d'un jaune pâle, entourés d'une matière visqueuse, à laquelle se eollo la terre ou le sable, de sorte que ses œufs sont dans une sorte de nid, courbe, arrondi à un bout et tronqué à l'autre, qui est fermé par une calotte de terre (fig*. 325).

Pour s'opposer à tant de désastres, on ramasse les criquets avec de grands filets traînants, et on recherche pour les brûler leurs œufs déposés sur le sol ou sur les branches. Les nègres du Soudan essayent d'épouvanter les criquets dans leur vol par leurs cris sauvages, e1 on

a vu, eu Hongrie, employer à cet effet les détonations du canon. Dans la Grèce antique, des lois imposaient les citoyens de diverses provinces à un certain nombre de mesures de criquets. En 1613, en Provence, on paya des primes de 50 centimes par kilogramme d'œufs, et moitié de ce prix pour les adultes. Marseille dépensa alors

Fig. 525. — Grand criquet d'Afrique, petites larves sortant de l'œuf, œufs (acridien voyageur).

25,000 francs, et Arles "25,000. Plus récemment on dépensa dans le même pays pour cette chasse 2,227 francs en 1822; 2,842 en 1825; 5,842 en 1824, et 6,200 en 1825. En 1850, on donna en Algérie une prime de 25 centimes par sac de criquets, et on les apportait à Médéali par charge de trente à quarante dromadaires. Par une sorte de vengeance due a une cruelle néces-

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site, des populations se nourrissent de ces insectes, el oui mérité le nom d'acridophages. Moïse en permet quatre espècesaux Hébreux (Lévit., n, v. 21 et 22); les Grecs les vendaient au marché (Aristophane, les Acharniens, v. 1115); sainl Jean-Baptiste en fit sa nourriture dans te désert (Malth., Evang., c. m, v. 4), et Diodore de Sicile rapporte que les Éthiopiens les servaient sur leurs tables. De nos jours, en Algérie, les indigènes mangent

le criquet voyageur, l'espèce la plus commune, n<»i te

par eux djerad el arbi (la sauterelle arabe). M. Lucas a observé que ce sont surtout les Bédouins, ou habitants dos plaines, et les Kabyles, ou habitants des montagnes, et très-raremenl les Manies, qui l'emploient co le aliment. A cel effet, les Arabes leur coupent la tête en prononçant les mots suivants : Bisni Allah (Au nom de Dieu) ; Allah akbar (Dieu le plus grand), enlèvent les ailes et les grandes pâlies, puis salent le corps el le mangent au bout de quelque temps. La saveur du mets n'est pas très-désagréable, au dire de M. Lucas. En Arabie, les femmes et les enfants enfilent les criquets en chapelets pour les vendre après dessiccation. Les prophètes s'en nourrissaient autrefois dans les groltes du Carmel; aujourd'hui, en Orient, on les mange au café comme dessert et friandise. Il est des pays où on les fait frire ou bouillir; les Hottentols les aiment beaucoup.

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