V LA CIGALE
Heureuse cigale, qui, sur les plus hautes branches des arbres, abreuvée d'un peu de rosée, chantes comme une reine! ton royaume, c'est tout ce que tu vois dans les champs, tout ce qui naît dans les forêts. Tu es aimée du laboureur; personne ne te fait de mal; et les mortels te respectent comme le doux prophète de l'été. Tu es chérie des Muses, chérie de Phébus même, qui t'a donné ton chant harmonieux1. La vieillesse ne t'accable point. 0 sage petit animal, sorti du sein de la terre, amoureux des chants, libre de souffrances, qui n'as ni sang2, ni chair, que te manque-t-il pour être dieu?
Les Grecs enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages pour se donner le plaisir de les entendre. Ils regardaient leur corps comme un mets délicat, en choisissant, d'après Aristote, les femelles remplies d'œufs, et surtout les nymphes qu'on cherchait en
1 Àtyupôs signifie proprement clair, aigu; mais les Grecs le prennent presque toujours dans le sens d'harmonieux.
2 Homère, //., V, 542, dit que les dieux n'ont pas de sang, mais une certaine humeur aqueuse appelée iy/Jjp.
Cette traduction, comme celle du Phèdre, est d'une grande exaclitude. Nous en remercions un de nos anciens élèves, M. Carrau; mais comment rendre toute la grâce et l'élégance de cette langue divine!
HEMIPTERES. ".0".
terre au pied des arbres. <»n se servail de cigales dans l'ancienne pharmacopée comme remède contre les calculs urinaires. Il parait que les Chinois tiennent an^i des cigales captives dans les appartements pour entendre leur bruit. Les Latins avaient le chant des cigales en médiocre estime, h n'y trouvaient qu'un son rauque et désagréable. Virgile B'écrie, avec l'habitude antique de personnifier toute la création :
Et les cigales criardes rompronl les oreilles des arbustes par
leur (liant !
Ilucol.)
Plus la chaleur du jour est forte, plus Le chant «1rs cigales est vif et continu, <"esl L'instant où Les moissonneurs quittent Le travail pour prendre Leur repas* et se
reposer. Les anciens disaient que les cigales aimaient à se réjouir en même temps que les hommes, el que plus elles les voyaient riant, buvant, chantant, plus elles redoublaient de vivacité dans leurs stridulations. Virgile fait allusion à cette heure du chant des cigales, quand il dit, dans sa seconde èglogue : « Thestilis broie les plantes odorantes de l'ail el du serpolet pour les moissonneurs succombant sous une chaleur accablante, tandis que moi, à l'ardeur du soleil, je cherche tes trace-, et les arbustes résonnent de bruyantes cigales. »
Le bruit des cigales est assourdissant et insupportable dans le midi de l'Europe. A Solférino, les mûriers étaient couverts de leurs légions, mais bientôt une terrible musique fit concurrence aux pauvres artistes, qui tombaient avec les branches brisées parla mitraille.
Dès la plus haute antiquité, on a observé (pie le mâle seul des cigales d'Europe chante, tandis que la femelle est silencieuse. 11 y a des cigales exotiques où sans doute elles stridulent comme les mâles, car elles ofîrenl les organes développés et non rudimentaires comme chei
les femelles des cigales européennes. Aristote (Hist. des animaux, livre V, chap. xxx) indique l'existence de l'organe sonore sous la ceinture du mâle. On voit, en effet, à la base de l'abdomen du mâleT deux volets écailleux qui recouvrent l'appareil musical (11g-. 550). Il consiste essentiellement en deux cavités où sont deux timbales ou membranes ridées, contournées et convexes en dehors, résonnant comme du parchemin sec, et munies de sillons. Deux muscles s'y attachent : l'un, trèspetit, tend la timbale; l'autre, trèsdéveloppé, fixé aux parois de l'abdomen, se relie à un tendon qui s'attache au fond de la concavité de la timbale. Par les contractions et relâchements très-rapidement réitérés de ce muscle, la timbale se déprime et reprend brusquement sa forme convexe en vertu de son élasticité. De là le son qu'on peut produire, comme l'a vu Réaumur en disséquant des cigales mâles, si on tire le tendon avec une pince sur l'animal mort. D'autres membranes accessoires servent à renforcer le son, comme la table d'harmonie d'une guitare. On ne se rend pas encore compte dans tous ses détails de l'appareil compliqué de la stridulation.
C'est à tort que les fabulistes ont fait des cigales un modèle d'imprévoyance. Des insectes qui doivent mourir à l'arrière-saison n'ont pas à faire de provisions pour l'hiver. Les cigales vivent de la sève des arbres qu'elles piquent avec leur rostre. On prétend qu'en Calabre la manne purgative découle des ornes (sorte de frênes) par suite des piqûres des cigales. Les femelles ont, à l'extrémité de l'abdomen, une tarière munie de trois pièces.
Fig. 350.
Cisale plébéienne,
mâle, vu en dessous.
HÉHIPTÈRES. 565
Au milieu es1 un poinçon qui s'enfonce dans une branche et rnaintienf L'insecte, tandis iiii'1 les deux valves dentelées scieul le l><>is <•( produisent un trou <»ù la femelle pond ses œufs. Dans chaque incision Boni déposés de cinq à huit œufs, vers la fin de l'été. Des œufs naissent de petites larves blanches, de la grosseur d'une puce. Elles descendent le long des tiges et s'enfoncent en terre, où elles sucent les racines des arbres (fig. 551).
Pig. 55t.
Larve de cigale.
Fig. 552.
Nymphe de cigale.
Elles se changent en nymphes|très-peu agiles, avec rudiments d'ailes. Leurs pattes [antérieurs très-développées leur permettent de fouir la terre et de s'attacher aux racines (fig. 552). À la fin du printemps, les nymphes sortent de terre, s'accrochent au tronc, et les cigales se dépouillent le soir de la peau de la nymphe qui reste entière et desséchée (fig. 553).
Elles sont d'abord faibles et se traînent péniblement sur les tiges. Le lendemain, réchauffées par le soleil, elles voltigent, et les mâles se mettent à chanter.
Dans le midi de la France se trouvent plusieurs espèces de cigales. La cigale plébéienne ou du frêne est très-commune en Provence, et
ôoô. — Cigale sortant de sa nymphe.
remonte assez loin au nord. On la prend tous les ans, en petite quantité, à Fontainebleau, et, de temps à autre, accidentellement dans la Brie. Quand elle chante, elle remue rapidement son abdomen, de manière à l'éloigner et à le rapprocher alternativement des opercules des cavités sonores. Sa stridulation est forte et aiguë, formée d'une seule note fréquemment réitérée, finissant par s'affaiblir peu à peu et se terminant par une sorte de sifflement, comme st, analogue au bruit de l'air sortant d'une petite ouverture d'une vessie que l'on comprime. Si on la saisit, elle jette des cris intenses qui diffèrent as^ez notamment de son chant en liberté, et paraissent évidemment le résultat de la frayeur. L'entomologiste Solier rapporte une observation très-intéressante faite sur cet insecte par son ami Boyer, pharmacien à Aix, et qu'il a répétée avec lui. Les cigales, en général, sont très-craintives, et s'envolent au moindre bruit suspect qu'elles entendent. Cependant, lorsqu'une d'elles chante, on peut s'en approcher en sifflant d'une manière tremblotante, à peu près comme elle, de façon à dominer son chant. Elle descend d'abord un peu le long de l'arbre, comme pour se rapprocher du siflleur, puis elle s'arrête. Si on lui présente une canne, en continuant de siffler, elle s'y pose et redescend lentement encore à reculons ; elle s'arrête de temps en temps, comme pour écouter, et finit, sous l'attrait de cette harmonie, parvenir jusqu'à l'observateur. Boyer parvint un jour à en faire placer une sur son nez, où elle chantait en même temps qu'il sifflait d'accord avec elle. La cigale semblait charmée par ce concert et avait perdu sa timidité naturelle. On croirait, avec un peu d'illusion, assister à la lutte musicale d'Eunome et d'Ariston.Demème,enAmérique, les chasseurs d'iguanes (sauriens comestibles très-estimés) s'approchent lentement et en sifflant de ces reptiles placés sur les arbres, et finissent, au moyen d'une longue perche, par leur