XXXII NOTICE SUR GRANDVILLE
céder à la cérémonie. Mais avant de partir, les ingrats lui font mille traits : Tun caresse ia chambrière, l'autre boit à plein verre le meilleur vin du défunt. Pourquoi ménager du vin posthume? Grandville assiste au service, il a vu tous les tours de ces petits traîtres. Celui-ci, en chasuble et bonnet carré, psalmodie, sur Tair du De Profundis, un couplet de Frétillon; celui-là, revêtu d'un surplis trop court, laisse voir ses mollets dodus et ses formes rebondies; le plus grave porte Tuniforme du suisse, et, tenant en main la hallebarde de TAmour, qui est une flèche, il veut guider le corbillard. Le drap, où les pleurs tombent en lames d'argent, porte un verre, un luth et des fleurs... Riais quoi! le mort n'est qu'endormi, et, avant que Lise vienne l'arracher à la tombe, deux Génies s'approchent de l'oreiller aux songes funèbres : l'un rhesure avec un compas la phrénologie du poète, et l'autre, sur ce vaste front, va déposer une couronne de laurier.
Sans doute, il est des artistes qui ont mieux rendu le côté poétique des Chansons. Dans les sujets gracieux ou pathétiques, Johannot, de Lemud, Daubigny, Jacque, ont im.iginé des vignettes qui donnent un grand prix à la récente édition de Déranger, et il
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ne serait pas surprenant qu'enrichie des admirables compositions dues au génie de RaCfet, ou à la verve humoristique de Penguilly, celte édition n'emportât la préférence. Mais il est certain que, sur d'autres points, Grandville conserve sa supériorité, même avec ses modestes gravures sur bois. Lorsque les animaux
jouent un rôle dans la chanson, lorsque tout l'intérêt doit se concentrer dans l'expression des physionomies, Grandville est incomparable. I.a Requête des
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chiens de qualité pour rentrer aux Tuileries après la chute de l'usurpateur, est un chef-d'œuvre que lui seul pouvait exécuter et concevoir. La vignette de Madame Grégoire est' le sublime du genre, et il y a telle physionomie de ruf/îan où le burin de Grand ville s'est montré aussi fort que la plume de Béranger,
sans parler des splendides carnations de madame Grégoire, dont le gros rire va jusqu'aux larmes, et qui déploie, sous sa croix d'or, « l'ampleur de ses « pudiques charmes. »
Il est un recueil où Grandville aimait à publier ses plus délicates fantaisies : le Magasin pittoresque. Cette publication populaire, instructive, pleine de choses, frappée au coin du bon goût et de l'art, et où la morale a trouvé le moyen d'être charmante, plaisait par-dessus tout à notre satirique ; il l'appelait son cher magasin, et l'aimait d'autant plus qu'elle était dirigée alors par un homme d'élite dont il appréciait la distinction et l'amitié. Plus que personne, M. Charton pouvait exercer une bonne influence sur Grandville, élever son talent, lui donner un peu plus de noblesse, lui conseiller la poésie. Comprenant, en effet, tout ce qu'il y avait de puissance d'observation dans le génie de l'artiste,
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M. Charlon le poussait de plus en plus vers les hauteurs, de la satire morale, lui parlait de Greuze, d'Hogarth, d'Abraham Bosse, lui faisait entendre que, même en restant dans les données du drame bourgeois, il pouvait s'immortaliser par la peinture, non des dehors de la vie, mais des secrets de l'âme. Molière n'avait-il pas lui-même commencé par Scapin et Sganarelle avant d'en venir aux grandes figures d'Alceste et de Tartufe? Molière ! voilà l'homme dont il faudrait illustrer les œuvres, car les illustrer c'était en comprendre toute la grandeuV, c'est-à-dire passer soi-même au rang des maîtres. Le projet d'une édition nouvelle de Molière flatta Grandville. Il était ravi de la seule idée qu'on l'en supposât capable. Lui-même il confessait que pour mériter un nom illustre, il faudrait marcher, le crayon à la main, du pas de ces grands hommes et à côté d'eux; il nommait aussi La Bruyère comme le modèle du comique sérieux et délicat.
En attendant, Grandville faisait au Magasin pittoresque ses plus précieuses confidences. De temps à autre il accompagnait son envoi de quelque billet qu'on ne manquait point d'imprimer tout vif, parce qu'il savait y remplacer le jargon de l'atelier par le