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DANS UNE RUE

— Ahi! donCj faignant!

— Faignant?... Eh! Tami, je travaille comme un cheval tout le jour, afin de manger mon picotin d'avoine chaque soir, et il m'arrive souvent de n'avoir qu'un peu de paille pour souper ! . . .

— Ahi! donc, faignant!

— Faignant?... Je fais métier de brute, pour rester honnête homme! Je m'attelle au brancard, ni plus ni moins qu'une bête de peine, et si bien une bête, que les voituriers de la rue me frappent de leur fouet! Je fais concurrence aux quadrupèdes , et je chemine à Paris et dans la banlieue avec des maisons sur le dos! Je m'en vais, suant ma force, par la pluie et par le soleil, sur un chemin montant, sablonneux^ malaisé ^ comme il est parlé dans la fable. Pour mieux ressembler à un animal , je me figure que mes jambes et mes bras font quatre pattes , et ma pauvre tête donne encore le coup de collier ! Je traîne

ma charrette et ma vie... jusqu'au charnier ; je vis en me tuant, je me tue pour vivre... et voilà un faignant! Je ne veux pas t'insulter, jeune veau , par respect pour ta race, qui est vaillante et patiente; mais, je ne serais point fâché de savoir à quoi tu peux être bon ? J'aperçois un crochet : c'est un instrument de travail ; mais tu en as fait un lit de repos! Comment t'arranges-tu pour travailler en te reposant?

— Je ne me repose pas , rosse ! j'attends l'occasion et l'aubaine. Je n'ai besoin de courir après pereonne; on court après moi. Quand on m'appelle , je me lève , je me secoue , et je réponds. On me confie des lettres , des fleurs, de l'argent, et je porte tout cela à mon aise, à petits pas, la casquette sur l'oreille , les mains dans les poches. Je m'arrête pour voir des spectacles qui ne coûtent rien; je monte chez ma payse; je me fais attendre au retour, on me paye, et je recommence à mes heures; je ne recommence jamais après mon dîner.

— Tu es un commissionnaire de luxe, et un décrotteur par-dessus le marché, à ce que je vois?...

— Oui , je cire les bottes dans mes moments perdus : cela m'assouplit la main et l'échiné; je nettoie le cuir de la société avec un nouveau cirage qui emporte l'empeigne. Lorsque je n'ai rien de mieux à faire, je vernis mes souliers : j'aime à reluire! J'ai des clients qui sont mes amis, parce que je sais comment ils dînent quelquefois , un peu tard , quand ma commission est faite ; je sais aussi qu'ils

De déjeunent pas tous les jours : les commissions se suivent et ne se ressemblent pas ! Pourvu que mon petit train continue, je serai riche; j'ai l'ambition d'un veau qui se sent bien né : je finirai par acheter des bœufs ! je leur ferai cadeau d'une charrue, et ils laboureront mes terres! Assez causé... voici l'heure où il me faut porter un bouquet à une vieille danseuse de la part d'un adolescent : j'y prendrai une fleur pour ma payse... Et : Ahi! donc, faignanil

DANS UN SÂLON.

— Ma foi! cher ami, je regrette presque d'avoir accepté ton invitation...

— Pourquoi donc?

— Ce n'est pas mon jour... Je ne devais pas diner aujourd'hui... Je ne dtne que quelquefois.

— Diable d'homme ! toujours original !

— Oui, oui... l'originalité de Job sur son funoiier!

— Veux-tu que je te le dise?... Tu es pauvre, gueux, misérable, par ta faute... Tu n'es qu'un fainéant!

— Un fainéant?... J'ai appris tout ce qu'on peut apprendre; j'ai passé les belles nuits de ma jeunesse dans les livres; j'ai blanchi avant l'âge dans la fièvre et dans les émotions de l'étude ! Je suis capable de tout pour travailler; j'ai fait des prodiges pour vivre en travaillant; j'ai mangé des morceaux de pain qui m'avaient coûté des miracles! J'ai dépensé du génie en détail pour ne pas

mourir de faim! Un fainéant?... J'ai inventé des orateurs pour trois petits écus par discours; j'ai œmposé une chanson de table , au chevet de ma maîtresse qui venait de mourir : il s'agissait de gagner, en chantant , les frais de son convoi!

— N'importe, j'en reviens au mot qui te blesse : Tu n'es qu'un fainéant! Voyons, as-tu de l'esprit?

-T- Je le crois.

— Du courage?

— J'en suis sûr.

— De l'audace, de l'impudence, de la souplesse, une mémoire ingrate, un cœur facile, et une conscience équivoque?

— Non!

— Alors, tu es perdu, tu n'es bon à rien, tu ne produis rien... tu es un fainéant! Regarde-moi, pauvre Job, pauvre niais: je ne travaille pas, mais je fais travailler les autres, dans mon intérêt. J'ai commencé par n'avoir pas de chaussures; mais j'ai bien vite marché dans les souliers de tout le monde, surtout quand ces souliers étaient neufs. Je ne protège personne, mais je me laisse volontiers protéger. Je frappe à toutes les portes, et on ne me les ouvre souvent que pour éviter le bruit; j'entre , et le reste me regarde. Je fais semblant de deviner tout ce que je ne sais pas, et j'ai des marmitons spirituels qui font ma petite cuisine d'esprit. Je respecte les forts qui me blessent , je dédaigne les faibles qui m'épargnent. Je

341 LES MÉTAMORPHOSES DC iOUR.

Doe hisse toujours sur quelqu'un ou sur quelque chose. 3e trouve des idées superbes, quand oo me les apporte toutes trouvées. Lorsque je fais du bien , ce n'est que pour empêcher le mal qu'on veut me faire. Je suis ingrat jusqu'à la cruauté. Je parais un bon garçon , et je suis peut-être un mauvais homme. Je n'ai point d'opinions , je n'ai que des appétits. On croit que je pense, que je rêve, que je travaille, que j'invente, que je m'ingénie... El voilà comment ça se joue! Tais-toi... je n'ai pas besoin de savoir ton avis; allons diner... Et : Ahi! donc, faignant!

0 société!... la société!... quelle société!... comme disait un de mes amis en retournant des guenilles.

QuicoDque aura goûté, une seule fois, du bonheur de la flânerie au beau milieu de Paris, par un beau jour de caprice et d'oisiveté, comprendra facilement les nouveaux arrivés dans la grande ville. Ils s'étooDeot; ils admirent; ils sont éblouis. Tout les charme et leur plaît. Moins ils comprennent, et plus ils regardent. Ils vont, silencieux, dans la foule; àchaque obstacle, ils restent ébahis; à chaque

événement, ils se demandent ce qu'ils vont faire. C'est surtout le soldat et l'homme des champs qui se mêlent glorieusement, innocemment, aux badauds, c'est le nom qu'on leur donne. Enfin, le plus naïf est tout semblable à ce philosophe admirant la grandeur du ciel et la splendeur des étoiles. Oh! oh! oh! disait-il. Rien de plus. C'était là sa prière et son admiration.

Que de fois nous avons suivi (comme on suit la joie et le contentement sans en avoir soi-même) un nouveau débarqué de l'armée, et caserne à Courhevoie, àSaint-Cloud, quand ce héros en herbe a dans sa poche une permission de dix heures, dix heures à tout voir, à tout regarder. Parti le matin après la soupe, il reviendra, juste à temps, pour la soupe du soir. Mais que de choses il aura vues! Tout d'abord il a parcouru le bois de Boulogne. Il s'est promené, sans hâte, dans ces allées pleines d'ombre et de lumière. Il a vu les pièces d'eau où barbottent les canards, et il a regretté la mare de son village. Il a vu les chalets où l'on mange; il a soupiré au souvenir de la cabane, où le passant pouvait demander, sans qu'on le refusât, à vider un verre de cidre. Il a vu... tout ce qu'on voit, sans y porter la passion, la vie et la jeunesse. A chaque instant il songeait qu'il était étranger. Pas une de ces fillettes allant à leur tâche, qui le saluât d'un sourire, et pas un de ces palefreniers qui lui dît : veux-tu monter ce beau cheval, ami Claude? Au milieu de la grande place où les fontaines se taisent le matin, faute d'eau pour tout le jour, il a vu le mo-

noiithe, et n'a rien compris, pas plus que nous, à l'écriture des Pharaons. Au palais des Tuileries, il s'est arrêté devant les turcos qui montaient la garde, et, jeune encore, il les a pris pour des Arabes. Puis, tournant à gauche et cherchant sa voie, avec son ami Philippe, un camarade, un pays^ ils ont gagné la place Vendôme, et tout de suite, sans l'avoir jamais vue, ils ont salué la colonne :

Ah! qu'on est fier d'être Français, Quand on regarde la colonne!...

après avoir fait le tour du bronze immortel, ils ont marché sur les boulevards, innocents et charmants tous les deux. Chacun sait que le boulevard est un monde, et que, dans ce monde, on trouve une suite de régions qui semblent à mille lieues de distance l'une de l'autre, tant différente est celle-ci de celle-là. Toute la Madeleine, au milieu de son rempart de fleurs, est semblable à quelque temple antique. Il n'y manque que les grands dieux : Jupiter, Mars, Neptune, et Vénus, et Junon la reine. Le promeneur et le curieux s'arrachent avec peine de ce carré splendide. Ira-t-il à gauche? à droite? 11 l'ignore. 11 ira, tout droit devant lui, entre ces deux rangées de maisons, plus semblables à des citadelles qu'à des habitations humaines. Des deux côtés, le luxe et ses vertiges. Telle maison contient cent fortunes. Mais surtout les magasins remplis de merveilles, les boutiques d'or et d^argent arrêtent nos innocents voyageurs dans

riDCODDu. Rien qu'à frôler le court espace qui sépare la Maison d'Or du Gymnase, on ne saurait dire à quel point ces bonnes gens sont frappés de stupeur.

Ici, nous entrons dans un nouveau monde. Le boulevard plus populaire et plus actif.

Garguille , Gros-René , Gorju , héros de la parade en plein vent, pères de la comédie, vous les modèles de Molière, vous l'amour et la joie de nos pères, qu'êtesvous devenus ?

Je suis toute la ligne des boulevards , depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, et j*y cherche en vain les tréteaux de Bobèche et de Galimafré.

Zozo lui-même, Zozo, le descendant de tant de grands hommes , ne répond plus à ma voix qui l'appelle. Fouillez Paris dans tous les sens , allez du nord au midi, du levant au couchant, vous n'y trouverez pas un coin pour la parade.

Si vous voulez la rencontrer, allez à Meaux, à Lagny, à Ix)njumeau , à Pontoise , le jour de la fête patronale du lieu. Là vous trouverez la parade hâve, languissante, exténuée, demandant presque l'aumône, la parade pour un morceau de pain.

Bilboquet a essayé dernièrement de relever la parade. Ce grand homme lui-même n'a pu y réussir. Il a avoué son impuissance le jour où il a dansé la cachucha devant le maire de Meaux.

Galimafré n'avait nul besoin de recourir à de tels auxiliaires ; Bobèche aurait rougi d'attirer le public par

un art autre que celui de recevoir des coups de pied.

La parade se meurt , la parade est morte ; il y a longtemps qu*qn Ta dit. Gomment a eu lieu cette grande décadence? Qu'est-ce qui a tué la parade?

C'est le vaudeville , c'est l'almanach, c'est la chanson, c'est le livre , c'est le journal , mais ce sont surtout les vitrines de cette boutique devant laquelle vous voyez tant de gens arrêtés : badauds , tourlourous , bourgeois , rentiers, étrangers, bonnes d'enfants.

La parade au crayon, voilà la seule parade aujourd'hui. Ceci a tué cela. La caricature distribue encore mieux les coups de pied que la parade.

L'ancienne parade, on a beau dire, ne sortait pas d'un cercle assez étroit de personnalités et de plaisanteries. Les calembours se transmettaient de génération en génération. Un membre' de l'Institut a découvert que les coq-à-l'âne de Zozo étaient les mêmes qu'employaient à Rome les pitres du Forum et de la Voie sacrée.

La parade moderne a le crayon et la plume, elle fait voir l'homme et elle l'explique, elle le fait parler et elle le fait marcher. Une simple caricature exposée sur la place de la Bourse produit plus d'effet en un jour que toutes les farces que Turlupin ou Gautier Garguille ont débitées sur le Pont-Neuf pendant toute leur vie.

La parade moderne touche à tout, embrasse tout : l'histoire, la philosophie, la littérature, les mœurs, la politique. A coups de crayon, elle défend les idées ou elle

les attaque; elle est générale, universelle, encyclopédique, de tous les peuples , de tous les pays.

Prenez toutes les parades possibles, depuis l'invention de la parade , qui remonte à Thespis , s'il faut en croire les savants, et dites-moi si vous y trouvez quelque chose de plus amusant, de plus varié, de plus complet, que cette parade de six mois, qu'on appelle l'histoire de Mayeux.

Pendant six mois, ce Mayeux a exécuté une scène nouvelle ; pendant six mois , il a fait rire à là fois nonseulement le public de Paris , de Lyon , de Bordeaux , de Marseille, de Strasbourg, de Nantes, de Rouen, de Carpentras et de Brives-la-Gaillarde ; mais encore celui de Londres, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Naples , de Milan , de Madrid.

N'allez donc ni à Meaux, ni à Lagny, ni même à Gonesse, pourvoir la parade; elle est à Paris, derrière le vitrage des marchands d'estampes ; elle paye patente, elle a ouvert boutique, elle est rue J.-J. Rousseau, rue de Rivoli, rue Vivienne, sur les boulevards, au Palais-Royal, passage Véro-Dodat, passage Bourg-l'Abbé, dans le faubourg Saint-Antoine, dans le faubourg Saint-Germain, partout.

Quoi de plus éloquent que cette parade muette ! Quoi de plus communicatif que cette gaieté qu'on roule et qu'on plie, qu'on porte en tous lieux avec soi, sous son bras, dans une malle, dans une caisse, dans un carton, dans un étui , dans son portefeuille , dans sa poche !

Depuis soixante ans qu'elle s'est mise en boutique et qu'elle a pris le crayon, quel est l'événement dont la parade n'ait point fait son profit, le personnage dont elle n'ait point usé? L'histoire d'un demi-siècle a déjà passé dans ce vitrage devant lequel vous vous êtes arrêté tout à l'heure , forum de la curiosité où les rangs se confondent, où la veste coudoie l'habit, où tout le monde est égal devant le rire.

Si vous n'assistez pas tous les jours à la parade du marchand d'estampes, ne parlez ni des mœurs, ni des préjugés , ni des opinions de la France ; vous ne pouvez pas les connaître.

Il y a cependant des gens qui regrettent l'ancienne parade, et qui prétendent que le rire est mort en France avec Garguille etTurlupin. Oui, cela est vrai; aujourd'hui on ne rirait plu5 de ce langage grossier, de ces gestes équivoques, de ces vêtements ignobles, qui faisaient la joie de nos pères. Nous sommes devenus à ce point délicats et soigneux de la dignité humaine, 'que ce lâche Pierrot, ce misérable enfariné, ce symbole de bassesse, n'excite chez nous qu'une compassion mêlée de dégoût. Le peuple ne rit plus maintenant de ce malheureux qu'on bafoue, qu'on roue de coups, et qui doit encore sourire sous les taloches; il y a eu un moment où Paillasse c'était le peuple.

Il faut du reste que les admirateurs de Turlupin et de Garguille en prennent leur parti. Partout les tréteaux

350 LES MÉTAMORPHOSES DU JOL'Il.

s'écrouleDt. Gringalet est sans emploi. Bilboquet a donné sa dernière parade à Lagoy, le 6 juin de l'année qui vient de s'écouler. Il a acheté un phoque, et il se contente, pour attirer les passants, d'exposer une toile où sont reproduites, par un peintre à tant la vessie , quelques-unes des productions les plus drolatiques du crayon de nos artistes. Nous lui avons permis de puiser dans tes Métamorphoses (lu jour.

La parade n'est plus. Vive ta caricature !

Il existe, on le sait, deux espèces de tragt?dies, à savoir : la tragédie héroïque et la tragédie bourgeoise. I^ première est d'origine quasi divine : elle appartient à l'antiquité d'Athènes; la seconde, et pourtant ce n'est pas la moins terrible des deux, est empruntée aux petites gens tels que nous.

Les trois poètes tragiques : Eschyle, Sophocle, Euripide, ont eu l'honneur de réciter leurs plus belles œuvres

devant la Grèce réunie aux Jeux Olympiques, 450 ans avant Jésus-Christ. Eschyle a montré Prométhée en proie au vautour; Euripide et Sophocle, ont représenté devant les Grecs enthousiastes les crimes, les douleurs et les châtiments de la race d'Agamemnon.

Denys le tyran, jaloux des poètes, envoyait au concours une tragédie de sa composition, et comme il avait obtenu le dernier prix, il s'estima plus heureux que s'il eût gagné une grande bataille. Il est vrai que le philosophe Philoxène ayant osé sourire à la deuxième représentation de la pièce de Denys le tyran, le roi fit égorger le critique. En ce temps-là, les rois poètes ne plaisantaient guère. Apollon leur avait donné l'exemple en écorchant tout vif le malheureux Marsyas.

Quand la grande tragédie eut usé son dernier cothurne sur les planches du théâtre athénien, il advint que Rome à son tour voulut avoir ses poètes dramatiques, et bientôt le nombre en fut si grand, si l'on en croit Horace en sa première épître du livre II, que les jeunes gens et les vieillards ne soupaiébt qu'avec une couronne de lierre sur la tête, en dictant leurs vers à leurs esclaves.

Bientôt le nombre augmentant de ces pièces tragiques, il se forma dans Rome des assemblées nombreuses où les auteurs récitaient leurs pièces à qui voulait les entendre. Il y eut môme un consul dans la quinzième ou la seizième année de l'empereur Adrien, Lintius Augurinus, qui mit trois jours à lire à ses invités une pièce à grand spectacle.

qui n*était guère plus longue que les Trois Mousquetaires , d'Alexandre Dunaas.

Plinç le jeune, un des plus grands seigneurs du règne de Trajan, consul, augure et trésorier de l'épargne, essaya de la même façon ses poëmes dramatiques et ses poésies lyriques. L'empereur Claude, qui faisait des élégies tout comme un autre , honora souvent de sa présence auguste ces espèces d'académies, moitié théâtre et moitié salon.

Quand les Romains eurent dompté les Gaules, il y eut dans les grandes cités nouvellement conquises, des assauts d'éloquence : à Lyon , à Marseille et dans toutes les villes animées de l'esprit des anciens. Cependant , malheur aux vaincus! quand ils avaient dépassé la borne fatale où commence l'absurde, ils étaient contraints d'effacer avec la langue les vers de leurs tablettes, si mieux ils n'aimaient être jetés dans le Rhône à coups de férule.

Ainsi de lutte en lutte et de progrès en progrès; quand les anciens poètes du.drame antique eurent paru de nouveau sous les noms glorieux de Corneille, de Racine et de Voltaire, nous avons revu d'anciennes tragédies vêtues de pourpre et portant la couronne impériale, jusqu'à l'heure où M. de la Chaussée imagina qu'après tant de siècles l'auditeur était las, peut-être, d'entendre sans cesse et sans fin parler d'Iphigénie et.de Clytemnestre , d'Achille et d'Agamemnon. Alors il se mit à nous montrer les malheurs domestiques.

Vous vous étonnez, disait-il , de la quantité de larmes

que peuvent contenir les yeux des reines,... les yeux des bourgeoises en contiennent bien davantage. Et si vive était sa démonstration, si cruellement choisis étaient ses exemples, que le public finit par s*intéresser tout autant aux adultères de mesdames de la petite noblesse ou de la grande bourgeoisie, qu'aux adultères de Clytemnestre ou d'Agrippine. A dater de ce moment, fut fondée et démontrée la tragédie bourgeoise. Nous avions le retour d'Agamemnon, le roi des rois.*. Nous avons eu le retour de M. Nicolas dans sa maison des champs.

« Que faire dans un gîte , à moins que Ton ne songe ? »

La Fontaine l'a dit; mais il y a gîte et gîte, çt tout porte à croire que ce n'est pas dans le sien propre que notre lièvre est surpris. C'est plutôt dans celui du basset.

Avant d'aller plus loin, éclaircissons une question.

Ce lièvre est-il véritablement un lièvre? J'en doute.

Le lièvre est un animal trop timide de sa nature pour s'aventurer aussi imprudemment chez son ennemi mortel. Mais l'amour! direz-vous; l'amour, qui donne de l'esprit aux imbéciles et du courage aux poltrons! c'est là un paradoxe contre lequel il convient de se tenir en garde. On voit tous les jours l'amour ôter le jugement aux gens d'esprit, au point de leur faire commettre sottise sur sottise ; pourquoi donc aiguiserait-il l'esprit de ceux qui n'en ont pas? Il trouble le cœur au plus brave; comment exalterait-il le courage de ceux qui en manquent ?

Ce serait une anomalie monstrueuse, et toute en faveur des poltrons et des sots.

Pour réussir dans les entreprises amoureuses, a dit un homme qui s'y connaissait, Richelieu, à moins que ce ne soit don Juan, il faut trois choses :' de l'audace, de l'audace, et encore de l'audace !

Je crois plutôt que le galant, surpris par l'époux au fusil, ressent une telle peur, qu'il ne songe plus qu'à la fuite, et se voit tout à coup métamorphosé en lièvre. Grandville a certainement voulu faire entendre par là que l'amant, quelque brave qu'il soit d'ailleurs, est toujours fort ridicule, fort décontenancé et fort sot en face du mari outragé. Remarquez encore que ce mari n'est point précisément un foudre de guerre; ce n'est ni un lion à la crinière hérissée, ni un taureau aux cornes menaçantes, ni même un dogue en fureur. Non, il suffit, pour épouvanter le galant, d'un simple basset à jambes torses, vieux, chétif, avec une queue en salsifis, et dont la personne prêterait à rire en tout autre moment.

Quelle leçon pour l'homme à bonnes fortunes ! Entré dans la maison avec l'assurance d'un vainqueur irrésistible, il en sort humilié et confus; il était parti lion, il revient lièvre.

Quant à l'épouse coupable du malheureux basset, dont le sort, après tout, n'est pas à envier, et qui, tout vainqueur qu'il est, peut dire comme Pyrrhus : « Encore une autre victoire comme celle-là, et je suis perdu; » quant à

répouse, dis-je, on s'étonnera peut-être de ne pas la voir représentée sous une forme plus séduisante. Pourquoi , au lieu d'une guenon assez laide, n'est-ce .pas plutôt une hermine gracieuse, ou une fine levrette?

Pourquoi? Si vous voulez le savoir, songez à l'attrait du fruit défendu.

Au reste, la dame, non moins embarrassée de sa personne que le galant, va, sans aucun doute, prendre le parti de s'évanouir. Les hommes ont laissé jusqu'ici aux femmes le monopole de cette ressource.

Il est aisé de voir que si le basset vient tout à coup troubler ce tête-à-tête amoureux, ce n'est point par hasard. On peut juger à son attitude que le premier mot qu'il prononce en entrant est celui-ci : a Enfin, je vous y prends! » Le malheureux s'était mis en embuscade; il faisait le guet , Dieu sait depuis combien de temps , autour de sa maison.

Ce jour-là, il avait eu recours à une vieille ruse de comédie qui manque rarement son effet; il avait feint d'aller en voyage ou à la chasse. Ce stratagème a toujours réussi, et il réussira longtemps encore, par la raison bien simple que ce n'est guère qu'en l'absence du mari qu'on peut s'introduire auprès de sa femme, et qu'il n'existe que peu de moyens de constater si une absence est sincère. Les amants sont donc obligés de s'en rapporter à cet égard à la bonne foi du mari , sans pouvoir jamais lui adresser cette question : Est-ce sérieusement que vous partez ?

LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR. 3o7

Autrefois, avant remploi de la vapeur, il était possible, jusqu*à un certain point, de prendre des précautions contre les retours inattendus. Sous prétexte du tendre intérêt qu'on portait au voyageur, mais en réalité pour bien s'assurer qu'il s'en allait, on l'accompagnait au bureau des messageries, et on ne le quittait qu'après l'avoir vu prendre place dans la lourde voiture et emporter par cinq vigoureux percherons. Une fois parti, on pouvait calculer à peu près exactement l'heure de son retour.

Les chemins de fer ont changé tout cela, et élargi considérablement la sphère des ruses maritales. II arrive et il part des convois à toute heure; tel jaloux qu'on n'attendait que le soir arrive le matin. Le sachant à Bordeaux ou à Lyon, vous aviez trois jours de sûreté devant vous ; il vient maintenant vous surprendre en quelques heures. Les mœurs gagneront beaucoup à la propagation des chemins de fer.

S'il fallait une preuve matérielle des préoccupations de notre basset, nous la trouverions dans les trophées qui décorent sa chambre. Son rêve de chaque nuit est exprimé dans cette tête de cerf clouée au mur. L'infortuné avait plein la cervelle de cette image, il n'en dormait pas. Le fusil accroché à cette patère significative est une étiquette suffisante. Le maître, de la. maison ne pouvait dire plus clairement : Cette tête de cerf, c'est moi !

Sera-t-il plus tranquille, je dirai même plus convaincu maintenant? L'œil de la guenon annonce une grande

finesse et pas mal d'elTronterie. Elle est bien capable, après l'évanouissement , les larmes et les protestations d'innocence , de lui dire ce mot célèbre : « Ah ! je vois bien que tous ne m'aimez plus, puisque vous croyez plutôt à ce que \'0us voyez qu'à ce que je vous dis 1 «

Si le basset est amoureux , sa conviction sera un peu ébranlée ce soir, demain elle se sera évanouie. A quoi donc lui aura servi de surprendre sa femme?...

Dans chaque cité, ia mieux tenue, il y a les choses que l'on voit et les choses que l'on ne voit pas; la ville blanche et la ville immonde ; la rue et l'éj^out.

Dans la vieille Rome, les égouts avaient leurs dieux et leurs déesses : le dieu Sterquilinus, la déesse Gloacina, Mephitina. Les plus grands hommes de l'antiquité n'ont pas dédaigné de se charger de la surveillance des égouts : à Thèbes on cite Épaminondas, à Rome Cicéron, et plus lard le gendre d'Augusl£, Agrippa. A Rome, le grand cloaque

de Tarquin servit d'abord à dessécher les marais creusés par les inondations du Tibre; Marcus Caton et Valerius Flaccus continuèrent l'œuvre de Tarquin.

Tant que Rome fut la ville étemelle, les consuls et les empereurs joutèrent de nouveaux égouts aux anciens; quand arrivèrent les barbares, les aqueducs furent brisi'S, les égouts négligés, l'air de cette grande cité romaine se remplit de miasmes putrides. Plus tard, lorsque enfin le pape Léon X, au xii'' siècle, vint à l'aide de la ville des Césars, son premier soin fut de réparer les égouts et de reconstruire les aqueducs.

Venons niaintenant aux égouts de Paris, qui attendent encore leur Cicéron, leur Agrippa, leur Epam inondas. Trois vallées bien distinctes se partagent la ville : la plaine d'Ivry, la plaine de Vaugirard et, entre ces deux plaines, la plus importante de toutes, la plaine qui porte Paris.

I^s égouts ne datent guère que de Hugues Aubriot, prévôt des marchands sous Charles V. Mais ces égouts sans p^nte étaient vite encombrés d'immondices et d'eaux stagnantes. Le voisinage de l'égout Sainte-Catherine devint si idcommode à François P% qu'il échangea en 1518 sa terre de Chasseloup contre l'emplacement actuel des Tuileries. Sous Henri IV, François Chiron, prévôt des marchands, construisit à ses frais l'égout du Ponceau, depuis la rue Saint-Denis jusqu'à la rue Saint-Martin.

Le grand égout d^ ceinture fut l'ouvrage immortel du ministre Turgot, le père du ministre de Louis XVL Le

plus vaste et le plus admirable égout de la ville de Paris , l'égout de la rue de Rivoli, a été construit par l'Empereur. C'est aussi à l'Empereur que Paris doit l'égout de la rue Saint-Denis et du Ponceau , sans compter l'égout de la rue Montmartre, celui de la Saipétrière, celui de la rue d'Iéna et de la rue de la Vierge. J'avais tort, de dire tout à l'heure que les égouts de Paris attendaient leur Epaminondas.

Cependant on se demande avec effroi ce que deviennent les immondices que charrient incessamment tous les égouts de cette immense ville.

Il faut bien vous le dire, ces immondices se rendent dans la Seine, cette fière rivière où s'abreuvent chaque jour dix-huit cent mille individus.

Vous frémissez! Vos pères ont eu peur bien avant vous : une ordonnance du prévôt de Paris en 1348 et un édit du roi Jean, de 1356, défendaient aux habitants de Paris de jeter leurs immondices sur la voie publique, en temps de pluie, de peur cpie l'eau ne les entraînât à la rivière.

Une autre ordonnance du prévôt des marchands défend, sous peine de soixante sous d'amende, de jeter dans la Seine aucune boue ou fumier.

Le règlement du 28 juin 1414 ordonne aux chirurgiens de porter le sang des personnes qu'ils auront saignées dans la rivière, au-dessous de la ville.

Un arrêt du parlement du î21 juin 1586 condamne au

fouet un valet du bourreau qui avait jeté des matières fécales dans la rivière»

Les égoutiers de Paris, vivant dans ces fanges, représentent une de ses plus utiles corporations. Ces pauvres diables, séparés du inonde, habitués à s*ainier, à se plaindre, à se secourir, à se sauver les uns les autres, ne voient rien au delà de Tégout dans lequel ils vivent. La grande cité parisienne les foule aux pieds de ses chevaux, elle n'a pour eux que des excréments et de la boue : peu leur importe! Ils rendent à Paris oubli pour oubli.

Chassés de la grande famille qui vit sous le ciel, à l'air libre et pur, ils se sont fait à eux-mêmes une famille dans l'égout. Leur domaine est triste, il est vrai, mais ils en sont les rois.

Mais sortons, en toute hâte, de ces horribles souterrains. Respirons. Justement, nous voilà sur les bords d'une rivière qui coule doucement sur le sable. Ah ! malheureux ! Cette rivière est un égout. C'est la Bièvre. La Bièvre ou, si vous aimez mieux, la rivière des Gobelins, n'est tout d'abord, à sa source, qu'une limpide et claire fontaine, qui s'en va en gazouillant à travers une prairie.

En son chemin, cette eau limpide rencontre trois ou quatre petites sources innocentes comme elle, qu'elle entraîne avec elle à Paris. On dirait ces jeunes villageoises que poussent l'ambition et l'amour, et qui s'en vont, les folâtres, l'une poussant l'autre, chercher la fortune de leurs vingt ans. A mille pas à peine de sa source limpide.

en entrant clans le bois épais de Bue, la villageoise est déjà une grande dame, le mince et clair filet d*eau est déjà une rivière. Quelques pas plus loin, le lit desséché d'un étang se rencontre. Déjà un peu de vase se mêle à cette transparence, image des vices de la ville qui s'avance. Plus loin encore , dans le fond du vallon , au sortir de la forêt, voici la rivière qui pénètre dans le parc de ce triste et bizarre vieillard nommé Séguin, dont la mort récente a été entourée de tant de scandales, digne oraison funèbre de cet homme qui fut un méchant.

La rivière s'arrête longtemps dans la demeure de ce riche. Ainsi fait dans la maison du riche la villageoise qui va à Paris. Mais enfin il faut quitter cette terre de délices. Le pont d'Antoni se présente : la rivière le passe à pied sec; elle salue de son murmure les ruines du château de Bemy ; elle court de là à Arcueil, d'Arcueil à Gentilly ; elle arrive à Paris enfin, c'est-à-dire qu'elle est tout à fait perdue.

Que de fange et d'immondices vous attendent, honnêtes filles des campagnes, et vous, honnête petit filet d'eau, qui preniez tout à l'heure, et si innocemment, vos joyeux ébats au soleil !

A peine à Paris, la Bièvre prend toutes les apparences d'une rivière morte : les roseaux, ces fleurs de marécages, obstruent son cours. Point de verdure et pas une fleur sur ces bords maudits; pas un poisson dans ces eaux misérables. Les sangsues même n'y peuvent vivre, et les rats sont les seuls hôtes de ces tristes rivages, attirés par les

charognes que Feau entraîne. Et quelle eau! si limpide à sa source, mais, une fois à Paris, noire ^ épaisse, fétide ! L'hydrogène sulfuré se dégage en gros flocons à sa surface ; elle ne peut ni cuire les légumes ni dissoudre le savon. En revanche, elle change de son souffle abominable l'argent en cuivre. On disait que l'eau de la Bièvre était excellente pour la teinture : on flattait l'eau de la Bièvre. Dans la manufacture même des Gobelins, on est souvent obligé de se servir de l'eau de la Seine quand il faut obtenir quelques-unes de ces nuances délicates à l'aide desquelles on peut rendre la vie même à la couleur de Rubens.

Mais quoi ! si la rivière est horrible, elle est laborieuse : usines, féculeries, teintures, lavoirs, filatures, blanchisseries, tanneries, maroquineries, sans compter les ampli ithéâtres, les hôpitaux, les pestes de toutes espèces.

Parmi les grands égoutiers (vous le voyez, nous prenons le chemin des écoliers, mais nous arriverons toujours), il faut compter le rat de Montfaucon.

Le rat est un terrible animal, qui brise, qui dévore, qui ronge, insatiable, avide, effronté, impitoyable. Veut-il entrer dans une maison, il ronge le mur; n'a-t-il pas ub, mur à ronger, il mine la terre, il la sillonne dans tous les sens.

Il y a parmi ces rats de Montfaucon une aristocratie bien séparée de la populace, et qui a ses privilèges : les uns sont les maîtres de Montfaucon, ils y habitent^ ils y vivent, ils y passent leurs nuits et leurs jours; les autres,

moiûs favorisés du sort, et ne trouvant pas à se loger dans cette terre promise des. asticots, du sang pourri et des charognes, s'en vont se loger où ils peuvent dans les faubourgs de l'infection. Chaque jour, à la même heure, ils accourent à la voirie, oii les attend leur charogne quotidienne; quand ils sont repus, ils s'en retournent; et leur nombre est si immense, qu'ils ont laissé après eux la trace de leur passage, comme a fait l'armée d' Annibal dans les Alpes. D'abord, quand ils sont les maîtres d'agir, ils dévorent les yeux du cheval, puis la graisse, puis la rate. En hiver, quand le cadavre est dur, ils pénètrent dans le corps par un certain endroit; ils s'établissent et pullulent dans ce charnier.

Mais le plus grand elTort du médecin, du philosophe et du moraliste, ce n'est pas d'avoir visité les égouts et goûté usqu'à leurs odeurs; ce n'est pas d'avoir navigué sur les eaux de la Bièvre et sur les lacs infectés de Montfaucon, c'est d'en être arrivés, à force de courage et de résignation, à étudier les égouts de la prostitution parisienne.

11 n'y a pas très-longtemps que la commission sanitaire du quartier de l'Observatoire signalait à l'inquiétude, à J'attention du grand magistrat qui préside aux destinées de la cité reine des nations une maison en ruine, où cent misérables femmes venaient coucher toutes les nuits sur des chiffons ramassés dans toutes les obscénités de Paris.

Dans cet horrible endroit , qui n'avait plus de forme et plus de nom dans aucune langue, une bouchère de Montfaucon avait fait un entrepôt de son abominable roar-

chandise. Quelles créatures et pour quelle viande! Mais aussi que la viande était bien digne de ces immondes créatures !

Oh! jeunes gens, gardez-vous des rats, des égouts et des bouchères de Montfaucon; et puissiez-vous en être préservés comme le jeune lapin , héros de l'histoire suivante et du dessin de Grandville.

Le jour de sortie! Que ces mots raisonnent délicieusement à Toreille et au cœur du lycéen de quinze ans! C'est l'oiseau qui s'élance à travers les barreaux de sa cage, le jeune lapin qui, n'entendant plus les aboiements des chiens, sort de son terrier.

Avec quelle impatience on attend ce jour fortuné, pendant lequel on sera maître de ses actions, libre, un homme enfin comme tous lés hommes!

Il faudra bien cependant garder l'uniforme du collège, la livrée de la science , la tunique de la bifurcation ; on sera bien obligé de se rendre chez son correspondant. Mais en serrant sa taille avec sa ceinture de cuir, en mettant sa casquette décote, on s'en tirera; l'air militaire sauvera tout. Quant au correspondant, c'est un brave homme au fond, pas gênant surtout. Il a tant d'affaires! Sa femme, un peu coquette, disent les mauvaises langues, n'aime pas à sortir avec un lycéen de quinze ans : on pourrait le prendre pour son fils, et un fils de cet âge lui donnerait hardiment la quarantaine.

Voilà donc le lycéen dégagé de tous soucis ; il a une journée devant lui, une journée tout entière, douze heures pour dévorer Paris.

Que fera-t-il de ses douze heures? comment les dépensera-t-il? Il a tant de choses à voir, tant de rêves à accomplir ! par où commencera-t-il ?

Un des rêves du lycéen est de dîner au restaurant ; à quarante sous , à trente-deux sous même , n'importe ; pourvu qu'il puisse s'asseoir seul à une table, choisir luimême ses plats, appeler le garçon, sortir de l'établissement avec un cure-dent à la bouche.

Puis vient le café, le cigare. Qui ne se rappelle le cigare du jour de sortie, le premier cigare, épreuve difficile, amer souvenir pour tant de têtes et pour tant d'estomacs? 0 cigare de quinze ans, qui pourra jamais oublier le charme décevant de tes bourdonnements et de tes spasmes!

Quelquefois aussi le lycéen, alléché par les affiches d'un cabinet de lecture, entre et s'asseoit à la table verte et commence un roman signé d'un nom comme Balzac ou George Sand, Eugène Sue ou Alexandre Dumas. Pour le lycéen qui a connu ses douceurs, le roman devient à la longue un besoin, et sa privation un supplice. Tantale moral, il se voit en imagination entouré de romans qu'une main cruelle lui enlève au moment même où elle vient de les lui montrer.

Et si le roman commencé n'a pu être achevé, quel désespoir, quelle curiosité, quelle fièvre jusqu'à la première

sortie! Qui n'a pas vécu peDdant ud mois avec la moitié d'un roman dans la tête, avec la moitié d'une héroïne dans le cœur, peut dire qu'il ne connaît ni les tourments de l'anxiété, ni les angoisses de Tamour.

0 romans lus pendant un jour de sortie, romans préférés à tout , même à une partie de billard , qui pourra jamais vous faire sortir de notre mémoire !

Pour tromper les heures et les jours d'attente qui* le séparent du roman interrompu , le lycéen , rentré au collège, se raconte à lui-même des histoires, il en compose, il en écrit. C'est pendant ces moments de transition que les vocations littéraires se décident ; que de gens sont devenus romanciers pour n'avoir pas eu le temps d'achever 3/auprat ou Malhilde au cabinet de lecture!

L'écolier, le lycéen parisien, ne connaissent pas dans toute leur étendue les charmes du jour de sortie. La famille retient l'élève dont les parents habitent la capitale. 11 a des devoirs à reniplir, les grands-parents à visiter, les amis de la maison à voir. Souvent la famille est à la campagne. Quel malheur pour le lycéen ! Il a en horreur les champs, la verdure en exécration ; le ruisseau de la rue Richelieu lui semble plus beau que toutes les rivières ; les arbres et les fleurs du jardin des Tuileries suflisent, et au delà, à ses instincts bucoliques; il passera deux heures le long des quais à regarder les pêcheurs à la ligne, et la pêche lui paraîtra une monstruosité à la campagne. Paris, le lycéen n'aime que Paris, et il faudra qu'il attende, pour

le connaître, la grande et définitive sortie du collège.

Le lycéen provincial , au contraire, sait au bout d'un an son Paris sur le bout du doigt. Grâce aux occupations de son correspondant , le jour de sortie lui appartient , il est à lui, bien à lui. Aussi comme il en profite! Il va, court, flâne, se promène, s'arrête aux boutiques, regarde les gravures, lit les affiches; pas une minute qui n'ait son occupation. Journée de liberté , journée trop courte ! A peine le lycéen a-t-il eu le temps de se reconnaître , et déjà le soir est venu, le gaz s'allume, la nuit de Paris va commencer.

L'heure de la rentrée est près de sonner, il faut reprendre le chemin du collège. Les restaurants, les cafés flamboient, les marchands de contre-marques lui oflrent des billets à la porte des théâtres, devant lesquels il passe, hélas ! sans pouvoir s'arrêter. Quand viendra le temps où il pourra s'asseoir tranquillement dans une stalle d'orchestre, où il lui sera permis d'aller au bal de l'Opéra !

Le lycéen n'est pas encore rentré, et déjà il songe à sa prochaine sortie. Il fait son plan et rédige le menu de ses futurs amusements. Tout en marchant lentement dans la rue, il jette un regard d'envie et de regret sur les splendeurs nocturnes de ce Paris dont il va être séparé pendant un mois éternel. Il approche du collège, et il chemine encore avec plus de lenteur; une vague curiosité, un je ne sais quoi dont il ne peut se rendre compte, le préoccupe et l'oppresse, une émotion inconnue fait battre ses tempes

et son pouls avec violeDce. Là-bas, à l'entrée de celte nielle obscure, n'a-t-il pas eoteodu une voix de Temme qui t'appelait^

Mais au même instant, la cloche de la chapelle du collège a sonné pour la prière du soir. Cette cloche lui rappelle celle de l'église où, tout enfant, il allait prier avec sa mère- Le lycéen songe au pays natal, k sa mère, à ses sœurs; il hâte le pas, il arrive, la porte de la maison se referme sur lui.

Son bon ange l'a préservé, il a pu fuir l'appel perfide de la sirène, de la hideuse sirène du carrefour.

'uiiilll

Le bergrr phrygien, iraitre aux saJDles lois de l'hospitalilë, lorsqu'il emporte Hélène à travers les ondes, sur un vaisseau du mont Ida, soudain Nérée, importun prophète, enchaînant les vents impétueux annonce au ravisseur ses tristes destins : ,

« Tu l'emmènes sous de fâcheux auspices, cette épouse d'un autre que la Grèce conjurée arrachera de tes mains, après avoir brisé l'aotique royaume de Priam !

« Ah ! taut de Tatigues et de sueurs pour ces hommes, pour ces coursiers! Que de funérailles pour la race de

Dardanus ! Déjà Pallas prépare son cbar, son égide et son casque, toutes les armes de sa colère. Toi cependant, le triste protégé de Vénus, tu prendras grand soin de ta chevelure, et, sur ta lyre efféminée, aux femmes tu chanteras les chansons qui leur plaisent.

« Au fond de ta chambre adultère, le javelot pesant, la flèche acérée du Cretois, les clameurs, les pieds légers d'Ajax ne sauraient t'atteindre... Inutilement, tu te caches; ils seront traînés . dans la poussière ensanglantée ces beaux cheveux, ta plus dangereuse parure.

« Tourne la tête... ils accourent acharnés à leur proie! Ulysse, un ravageur de ta rgice, ce Nestor, roi des Pyliens. Teucer arrive, et Sthénélus, brave à la guerre, habile à conduire un char, à dompter un coursier! Tu sauras aussi ce que pèse le bras de Mérion; voici, ardent à te suivre, le fils de Tydée, intrépide encore plus que son père!

« Le cerf timide, à l'aspect du loup, de Tautre côté du vallon, traverse haletant les gras pâturages; ainsi tu fuiras à perdre haleine, oublieux des grandes actions que tu jurais d'accomplir.

« La colèie d'Achille, au milieu de sa flotte inutile, retardera la ruine de Troie et des dames troyennes, mais après des hivers déjà comptés, le jour arrive qui réduit en cendres, sous la torche des Grecs, le temple et les palais d'Ilion. »

Tel était l'enlèvement dans l'antiquité. Le voici, main-

tenant dans les temps modernes, emprunté à des animaux plus petits.

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