ALEXIS
Non , aucune belle n'a encore rendu mon cœur sensible. Je suis venu ici pour admirer cet éclat dont le soleil couchant dore nos montagnes; mais j'écouterai volontiers vos chants, car rien n'est plus agréable que d'entendre à la fin du jour des chants mélodieux.
CORYDON
Viens, Chloé, asseyons-nous sur l'herbe à côté de lui ; chantons; ma flûte accompagnera ton chant; et toi, Alexis, tu es un habile joueur de flûte, accompagne-moi quand je chanterai.
— Je t'accompagnerai, dit Alexis. » Alors ils s'assirent sur le gazon au bord du ruisseau.
CORYDON
Vallon paisible, et vous, collines verdoyantes; non, il n'est point de berger aussi fortuné que moi, puisque Chloé m*aime. Ma Chloé plaît à l'égal des premiers rayons du matin, lorsque le soleil se détache lentement du sommet des montagnes. Dans cet instant, chaque fleur se réjouit, les oiseaux chantent au-devant de l'astre du jour ; pleins d'allégresse, ils sautent çà et là sur les faibles rameaux, et font tomber la rosée qui mouille les feuilles.
CHLOE.
L'hirondelle est transportée de joie , lorsque , réveillée du sommeil qui, pendant l'hiver, la retenait ensevelie dans un étang , elle ouvre les yeux aux charmes du printemps. Elle voltige sur les saules , elle chante aux collines et aux vallons le plaisir qu'elle ressent. Elle s'écrie : « 0 mes compagnes! réveillez-vous, voici le printemps. » Cependant je suis mille fois plus transportée encore , car Corydon m'aime. Je m'écrie : « 0 mes compagnes ! il est mille fois moins doux de voir renaître le printemps, que d'être aimé d'un jeune homme vertueux. »
CORYDON
J'aime à voir, sur le penchant d'une colline lointaine, les troupeaux errer parmi les sombres bocages. Cependant, ô ma Chloé ! j'ai plus de plaisir encore à voir une guirlande de fleurs nouvelles serpenter, parmi tes cheveux bruns. J'aime à voir éclater l'azur d'un ciel pur et serein;
mais l'éclat de tes yeux bleus est bien plus agréable lorsqu'ils m'invitent d'un air riant. Oui, ma chère Chloé, je t'aime plus que les poissons légers n'aiment les viviers limpides, plus que l'alouette n'aime la fraîcheur du matin.
ClILOÉ.
Dernièrement je me regardais dans l'onde tranquille. Je soupirais : « Ah ! disais-je, si je pouvais plaire à Corydon, au meilleur des bergers? » Pendant ce temps-là, tu étais derrière moi, sans que je t'aperçusse; tu jetais des fleurs par-dessus ma tête, et mon image disparaissait parmi les cercles qu'elles formaient. Effrayée, je regardai autour de moi , je soupirai , et tu me pressas contre ta poitrine. « Hélas! t'écrias-tu, les dieux me sont témoins que je t'aime. — Ah ! dis-je alors, je t'aime plus que les abeilles n'aiment les (leurs, plus que les (leurs n'aiment la rosée du matin.
CORYDON
0 Chloé ! lorsque les yeux mouillés de larmes , et me serrant dans tes bras, tu me dis : « Corydon, je t'aime! » alors, à travers l'ombre des arbres j'élève mes regards vers le ciel éclatant... »
Ainsi chantèrent Corydon et Chloé.
ce Heureux enfants! » dit Alexis, et il soupira. « Heureux enfants! Ah! maintenant je sens que l'amour est un bonheur; vos chants, vos regards et vos danses me l'ont appris. )>
. Mais oïl étais-tu, Corydon, pendant que le loup rôdait autour de ton troupeau ? On assure que, couché à l'ombre d'un hêtre, tu apprenais aux échos à répéter une chanson ridicule. Ah! tu joues de la flûte, nonchalamment étendu sur le gazon, et tu crois que les brebis confiées à tes soins n'auront garde de s'écarter et resteront à l'écouter dans un muet ravissement ! Tu ne manques pas d'amour-propre, Corydon ; apparemment aussi que les ruisseaux devaient suspendre leur course, les vents retenir leur haleine, l'oiseau arrêter son vol dans les airs. Entends donc les éclats de rire des Sylvains et des Faunes moqueurs cachés dans le feuillage !
Le loup est venu , et il a eu bien vite fait d'enlever la brebis la plus belle du troupeau. Celle-ci y a mis certainement un peu de complaisance, et si maintenant elle semble crier : Au loup ! c'est que te voyant accourir, du coin de l'œil, elle veut te cacher sa complicité dans l'enlèvement.
Je gage un chevreau blanc contre ta panetière, qu'elle s'ennuyait sous ta garde. Cela t'étonne, ô Corydon ! mais la nature le veut ainsi. Toujours la même prairie, toujours le même ruisseau, le même air de flûte et le même chant de fauvette dans le même buisson, cela devient
monotone à la fin. Le loup n'a pas eu de peine à séduire sa victime ; il lui a suffi de montrer patte blanche : l'imagination de l'innocente a fait le reste. Rien que pour voir de nouveaux paysages et connaître les mystères qui cachent les lointaines profondeurs des bois, elle aurait suivi son ravisseur au bout de monde.
Toi, tu es le connu, c'est-à-dire l'ennui, l'autre est l'inconnu, il a l'attrait d'un rêve. Sais-tu pourquoi Eve prêta l'oreille aux propos trompeurs du serpent? Ce n'est pas que ce dernier fût irrésistible par la beauté ou par l'éloquence, c'est qu'il eut l'art de tenir à notre première mère des propos qu'elle n'avait jamais entendus. Il lui dit simplement : Goûte donc à cette pomme ! Le mot n'est pas si spirituel que chacun n'en puisse dire autant, et le fruit offert n'avait rien en soi de merveilleux. Ce n'étaii pas un ananas , ni une orange ; ce n'était pas même une pomme d'or : non, la première pomme venue, le fruit le plus rustique ! Le serpent aurait présenté à Eve une noisette, que c'eût été la même chose.
Si jamais, mollement couché à l'ombre des hêtres, ô Corydon, tu as lu les contes de fées, rappelle-toi ce noyau de cerise qui , donné par Urgande à sa filleule, se trouva contenir une belle voiture à six chevaux, des robes d'or et de velours, et des diamants aux facettes étincelantes : voilà aussi ce que contenait la pomme du serpent. Toutes les femmes ont un peu, en imagination , une fée pour marraine, et elles attendent toujours le magique noyau de cerise.
A la sottise de n'avoir pas su mieux garder la fugitive tu vas ajouter celle de te plaindre. Tu prendras les dieux i les vallons, les bois et les ruisseaux à témoin de son ingratitude et de ton malheur. Je t'entends d'ici t'écrier : La perfide, m'abandonner de la sorte, moi qui n'avais
LES MÉTAMORPHOSES DU JOUfi. 433
cessé de veiller sur elle depuis sa naissauce ! Âh ! voila un tour bien noir !
A-t-elle donc oublié qui lui enseigna à distinguer rherbe la plus grasse, qui la conduisit pour se désaltérer aux sources les plus pures, qui peigna sa toison, qui lui donna la meilleure place dans la bergerie? N'est-ce pas moi qui la reçus dans mes bras au moment de sa naissance 9 lorsque, chétive et n'ayant encore que le souffle, elle frissonnait au moindre vent? et pour lui faire honte, tu lui montreras ses compagnes qui s'éloignent scandalisées, en levant les mains au ciel.
Sache pourtant, berger naïf, que plus d'une parmi celles qui s'écrieraient en rougissant : Shocking ! Shocking ! si son troupeau parlait anglais, s'en va peut-être avec le regret de n'être point la fugitive après laquelle tu cours.
Hâte donc le pas, Corydon, ou plutôt non, modère ta course. Si lent que tu sois dans ta poursuite, allasses-tu d'un train de tortue, tu marcherais encore trop vite au gré de celle qu'emporte le loup. Ne vois-tu pas ce regard jeté de côté, qui semble dire : Pourvu qu'il ne nous atteigne pas! Ronces du chemin, retenez son pied trop rapide ! Puisse-t-il butter el se casser le nez ! Et c'est là le malheur qui te menace.
Mais serait-ce un malheur si grand après tout ? Je suppose que tu parviennes à ravir au loup sa proie , tu ne tarderas pas à t'apercevoir que ce triomphe est stérile. Tu peux encore ressaisir le corps, mais tu ne saurais ressaisir
LES MËTAHORPHOSËS DU JOCR.
l'âme. II y a quelque chose que tu ne reprendras pas, que tu De renfenneras pas derrière des verrous et des grilles, quelque chose qui s'esl échappé pour toujours, c'est l'innocence et le calme du cœur. La curiosité éveillée sera d'autaot plus impatiente qu'elle n'a pas été satisfaite; le rêve, l'aspiration, l'âme est au dehors. Le loup le sait bien; aussi te regarde- t-U accourir avec un ricanement ironique. Arrête-loi , Corj don ; pourquoi t'essouffler ainsi ! Renonce à poursuivre l'ingrate, et regagne paisiblement l'ombrage des hêtres. C'est l'occasion ou jamais d'écouter les consolations d'Amaryllis.
Tel qui rit vendredi dimanclie pleurera I
Rassurez -vous , cepeadant; si vous pleurez, de trèsgrands médecins vous diront que même les larmes les plus amères ne sont pas contraires à la santé. A force de pleurer, le cerveau se dégage, et les yeux, rougis d'abord, deviennent bientôt clairs et limpides. Les Indiens qui, dit-on, possèdent, pour se bien porter, de grands secrets, cultivent en grand mystère une espèce d'ortie avec laquelle ils frappent les petits enfants pour les faire pleurer, u Ça les purge, disent-ils, et tout à l'heure ils seront si contents, se voyant embrassés et carœsés !» '
Plusieurs grands médecins, préoccupés des maladies des femoies, ont découvert que le babil était une cause de santé. Parmi les meilleurs morceaux, ils proclament l'ex-
cellence du morceau caqueter. Montaigne lui-même, un philosophe, appelait la table : Une entreteneuse de V amitié. Quoi de plus joli qu'une femme élégante et bien parlante, €t qui ne pèse ni ne compte ses paroles ? La dame en belle humeur, est une dame bien portante, et plus elle cause, et moins elle a besoin d'exercice.
Ainsi les prédicateurs, les avocats, les comédiens, les chanteurs , les généraux d'armée , en6n toute la gent qui parle haut, a de grandes chances pour se mieux porter que toutes les petites bonnes gens silencieuses, marmottant à voix basse, et persuadées qu'elles vont se rompre un vaisseau dans la poitrine aussitôt qu'elles auront dit ce mot-ci plus haut que ce mot-là.
 ces causes, la mélancolie est absurde, et la tristesse ^st une passion mortelle. Enfin de toutes les morts, une seule est digne d'envie, à savoir la mort par le rire. 11 est mort de rire, ô le bienheureux! L'histoire a gardé les noms de ces mortels choisis des dieux. Zeuxis, l'artiste entre tous le plus célèbre de l'antiquité, celui dont les oiseaux venaient picoter les raisins et les pêches, ayant représenté une vieille femme en son déshabillé, de la façon la plus grotesque et la plus vraie, il fut pris, à son tour, par sa propre peinture, et se mit à rire, à rire, en présence de son tableau, jusqu'à ce qu'il ne rît plus.
Une mère admirable et qui pleurait son fils après la bataille de Trasimène, eut une telle joie à le revoir, qu'elle en mourut soudain.
Un des plus beaux esprits de recelé académique, appelé Chrysippe, est mort de rire en voyant un âne manger des figues, et, depuis tantôt deux mille années, les sceptiques se demandent ce qu'il y a de si risible à voir un âne manger des figues?
Sophocle, un des grands poëtes du genre humain, meurt de joie à soixante-douze ans, sous les applaudisse* ments du peuple athénien.
Un certain Louis Vives, très-rude observateur des lois du carême, aussitôt que le carême était achevé, riait à se tordre, et ne cessait de rire que s'il avait bien mangé.
La gaieté fut même une maladie nationale. Les Tyrintiens, peuple autrefois célèbre et très-intelligent, perdirent, h force de rire, leurs lois, leur liberté, tout ce que peut perdre une grande nation. Moins ils voulaient rire, et plus ils riaient : ils riaient des affaires publiques, ils riaient de leurs sénateurs ; les sénateurs de leur côté riaient des plus grandes affaires. A la fin, ils s'en furent consulter l'oracle de Delphes, afin qu'il leur dît le moyen d'être à l'avenir plus sérieux : « Mes enfants , répondit l'oracle, il n'y a rien de plus- simple; immolez, sans rire, un taureau à Jupiter, soudain vous rentrerez dans votre bon sens. » Voilà donc nos Tyrintiens qui préparent toutes choses pour cette œuvre solennelle. Ils invitent à ce sacrifice les vieillards les plus moroses, les malades, les infirmes, les en* dettes, les maris des femmes les plus fâcheuses et les plus incommodes. « Nous avons fort envie de rire, fort envie
de rire nous avons, » disait la sérieuse madame Jourdain. C'était vraiment lugubre. Enfin, comme ils avaient déjà conduit leur taureau à Tau tel, et que le sacrificateur levait le couteau sacré sur la victime expiatoire, on le chasse, il se met à rire. « Avez-vous donc peur, s'écria-t-il, que je n'avale votre taureau ? » Sur quoi tous ces vieux perdent leur gravité dans un rire universel , et la raison ne revint jamais aux Tyrintiens.
Cette histoire médicale ne corrigera personne; elle en consolera quelques-uns.. • Ceux qui ne croient pas à la médecine.
Je viens- d'interroger une table tournante, afin de savoir d'elle ce qu'on doit penser de la médecine. Voici ce qu'elle m'a répondu :
« La médecine est l'exploitation par la science de l'amour que l'homme a pour la vie. ».
Franchement, je soupçonne fort cette table d'avoir lu Molière, et de ne s'être jamais trouvée dans la nécessité de se faire remettre quelque jambe cassée. Peut-être aussi en veut-elle un peu aux savants de ce qu'ils n'admettent pas qu'une table bien organisée tourne avec autant de facilité, et résolve les problèmes avec plus de clarté que tous les fauteuils de l'Institut réunûs.
Quoi qu'il en soit, il est vrai de dire que si la médecine exploite l'attachement que l'homme a pour la vie, elle se plaît à varier les modes de son exploitation. Au temps de Molière et du Malade imaginaire, on avait les
trois formules que vous savez : saignare, pur gare, et... le reste ; on avait aussi la fameuse consultation des quatre docteurs : Desfonandrès , Tomes , Macroton et Bahis. Le premier avec son cheval merveilleux, infatigable; le second avec sa mule qui le mène tous les jours aux quatre coins de Paris ; le troisième avec son bégayement insupportable; Fautre enfin avec son bredouillement inintelligible. Telle était la médecine du grand siècle, d'après Molière, qui s'en moquait ; la médecine, cet art si sérieux d'après Louis XIV, le grand roi, qui ne s'en moquait point, en usait beaucoup, et se voyait bien souvent forcé par ses coliques de ne pas oublier qu'il était mortel, et le très-humble serviteur de la douleur, lui le maître de tout le monde*
Le xviii* siècle, ce carnaval de l'histoire de France, s amusa tant, qu'il n'eut presque pas le temps d'être malade. Courte et bonne! disait-il. Après moi, le déluge!
Pendant les guerres fameuses de la Révolution et de TËmpire, la médecine s'exerça sur les champs de bataille, et s'appela chirurgie.
Mais au temps de Grandville, la paix ayant suspendu les coupes réglées de la Mort, dite glorieuse, qui a pour faux le sabre, le mousquet et le canon, l'exercice de la médecine redevint indispensable. Ce fut le temps où la sangsue eut le monopole du sang humain. De savants docteurs avaient établi péremptoirement que dans le sang étaient le principe et la cause de tous nos maux. Trop de
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sang,' pléthore, sang vicié, âcreté du sang... que sais-je? sangsues, sangsues encore, sangsues toujours, avec accompagnement de diète, de transpiration; il semblait que l'humanité fût trop robuste, et qu'une congrégation de vampires eût juré de la saigner à blanc.
Une fois Tutilité, l'importance des sangsues prouvée, ou tout au moins admise par ce bon peuple de malades, si crédule aussitôt qu'on lui promet de le guérir, on ne vit plus partout que sangsues dans toutes les classes, dans toutes les professions de la société, sangsues levant la tête et se faisant gloire de leur vertu aspirante et absorbante. Parlait-on de bugdet et de contribuables, accusaiton les fonctionnaires d'en être les sangsues : — Il y a plénitude, répondaient-ils aussitôt, et ils menaçaient le pays de nouvelles saignées, et lui ordonnaient la diète. Les financiers, les industriels, les faiseurs, se chargeaient de leur côté de remédier à la plénitude du gogo, de l'actionnaire; il y a plénitude, disait chaque matin le bulletin de la Bourse; à l'œuvre, sangsues! une nouvelle saignée à ces braves gens; vous voyez bien que leurs poches regorgent de capitaux... Mais à force de diète, de saignées, d'eau chaude, de dissolvants, les sangsues, un beau jour, ont été détrônées, et...
Et l'homœopathie a menacé de garder le monopole de Tart de guérir; similia similibusl c'est presque la doctrine de Toinette : Vous avez le bras gauche affaibli, faites-vous bien vite couper le bras droit. »
Enfin , un beau matin , est venu le tour du camphre ! On prenait du camphre de toutes façons, en poudre^ en grumeaux, en cigarettes, en liqueur, par tous les pores.
Et les eaux minérales donc, et les bains de toute sorte ! n'en disons pas de mal ; voici qu'il est question de faire venir toutes les eaux de tous les pays à Paris. On construira un vaste établissement grand comme quarante palais de crystal; toutes leô villes d'eaux y seront représentées, depuis Vichy jusqu'à Ems, Bagnères ^t Lucques. Chaque ville offrira un panorama reproduisant exactement les paysages de chaque localité ; vous pourriez vous croire à Spa, à Aix-les-Bains , au Mont-Dore, à Biarritz; les eaux vraies vous arriveront directement de la source , au moyen de tuyaux en gutta-percha , qui formeront un réseau mille fois plus compliqué que les chemins de fer; quel bonheur de pouvoir aller aux eaux sans quitter le boulevard des Italiens, sans les ennuis et la poussière de la route, sans les exactions, les mauvais lits garnis d'insectes de messieurs les aubergistes ! Qui sait ? On vdus fera peut-être venir aussi par le télégraphe électrique les èains de mer de Royan, d'Ostende, de Brighton ! Rien n'est impossible au génie humain. La chose sera mise en commandité, et les actions feront trois mille francs de prime.
— Et les sangsues? Croyez-vous qu'il n'y en aura plus?
En attendant qu'on les remette à la mode, voici venir un nouveau système de médecine : la métallothérapie, s'il vous plaît.
ut LES MÉTAMORPHOSES DU^OUR.
— Et quoi?-..
— Oui, monsieur, on a découvert que nous avons tous une affiaité avec les métaux, et que pour guérir ta plupart de nos maladies, il suivrait de nous appliquer un coup de pelle ou de pincetle, une pièce de cinq francs sur l'épigastre, un chandelier sur la poitrine, un chaudron sur le ventre. 0 siècle de métal, voilà bien de tes inventious !
— Mais, monsieur, crojez-vous donc qu'il n'y aura plus de sangsues?
— Ah! monsieur, les sangsues ne peuvent disparaître, tant qu'il y aura plénitude, et il y aura toujours plénitude.
Muse des bois et des accords champêtres; muse des idylles et des bucoliques, je t'invoque et je' t'appelle à mon aide et à l'aide des bergers, des bergères et des peintres de FoDtaÎDebleau ! Gomme un habile architecte décore le vestibule d'un superbe palais de colonnes dorées, la nature, bonne mère, a décoré Fontainebleau des plus beaux arbres de la création. On loue et on célèbre le château , ouvrage des rois; on ne peut trop louer la forêt, qui est l'œuvre de Dieu ! Elle a prêté son ombre propice à tant de rois , à tant de capitaines , à tant de beautés en leur printemps ! Elle a vu vivre et fleurir tant de grands artistes ! Elle a fourni le sujet de tant de chefs-d'œuvre ! Que de paysages commencés dans ces clairières, que d'idylles 'murmurées dans ces buissons! Fontainebleau qui ne redoutait ni les
révolutions ni les tempêtes ! l'abri immense inaccessible à l'hiver !
II existe, Dieu merci, dans ce bas monde une race excellente d'hommes contents de peu , heureux de rien, qui ne changeraient pas contre la couronne de France la brosse et l'ébauchoir qui les fait vivre. Ils aiment le silence et l'espace, la méditation et le mouvement. Ils admirent les vieux palais , les vieilles maisons , les antiques cathédrales , les ruines , tout le passé ami de la couleur et du drame... respectez l'objet de leur culte! Ils aiment d'un amour infini les grands paysages : ne défaites pas leur fortune ; ils ont choisi , pour le rendez-vous de leur inspiration, les pjus vieux arbres des plus vjeilles forêts!...
Hélas ! ils ne possèdent aii monde entier que leur forêt de Fontainebleau. Ils y venaient, enfants, portés par leurs . mères. Un peu plus grands, ils grapillaient dans la vaste forêt. Ils y sont venus , jeunes gens, tête à tête avec leur premier tableau et leur premier amour. « Pourvu, disentils chaque matin , que la cognée ait respect de nos vieux arbres! Pourvu qu'on nous laisse en paix dans ce divin mélange de lumière et d'ombre, et qu'à chaque instant les gardiens de la forêt, ou pis encore, le garde champêtre, ou le grand veneur attristé en son patois de fantôme , ne nous fassent pas l'étemelle question : — Où donc allezvous, messieurs? »
Nous allons aux roches pelées, aux mousses, aux lichens, au bouleau monotone, au tremble insaisissable,
au saule raboiR2[ri, au terrain calciné, au gazon brûlé du soleil, au ruisseau sans eau, à la grotte sans mystère, au sentier sans ombre, au vallon aride, à la colline dépouillée, à tout ce qu'il y a de difforme et de hideux sous le soleil ! Voilà où nous allons! disent les peintres, et les peintres teg^plus habiles : le mélancolique Cabat, le vigoureux Decamps, l'éclatant Diaz, l'éloquent Jules Dupré, Bertin le Penseur. Qui encore? Troyon ^ Théodore Rousseau, Francis, Isabey, Giraud. Les uns et les autres, ils ne veulent pas se consoler s'il faut renoncer à la forêt de leur ' adoption.
Eh quoi ! vous avez à vos ordres ïa forêt entière, la fontaine Nadon et les hains des Sables ^ le bois Gautier et Montandart , les Ventes-au-Diable et la Mal-Montagne^ Vidosang et Montmerle, Bois-Ron et Lumière^ les Epines- Vertes et la Grande-Bruyère; vous ayez la vallée Jauberton^ . et le Mont Merle ^ tout Moret, tout Franc hart, les rochers d'Arbonnej les Grands-Feuillards, la Mare-aux-Comeilles
et les Ventes-Barbier; vous pouvez couper les Pommer ay es et la Bécassière, Cassepot et la Madeleine; la Cancke- Guillemette elle-même vous tend ses bras chargés de feuillage, et vous vous inquiétez d'une branche de saule ou d'un brin d'herbe !
Maîtres absolus des plateaux, des vallons, des collines, de ces cimes agrestes éternellement agitées, semblables à des athlètes qui se brisent dans la lutte, on vous fait chaque matin un rapport sur les buissons , sur les broussailles,
sur ces terrains lépreux. Qu'une vache "égarée en ces splendeurs mange uii brin d'herbe, ou qu'une perdrix vienne se briser contre la loile innocente de quelque paysagiste i-ngénu , soudain vous entendez crier : « Tout est perdu! tout est mort! » Et peu s'en faut que vous n'envoyiez des commissaires...
Encore une fois, laissez-nous notre forêt. Elle appartient au peintre, au poëte, à l'amoureux. Ce n'est pas pour rien que les plus vieux chênes portent le nom de Henri IV et le nom de Sully, ces deux prolecteurs des petites gens. Ce n'est pas pour rien que l'on dit : la lUareaux-Èves^ la Grande-Treille ou la Table du roil Elle a ses féeries; elle eut ses habitants célèbres : le marquis de Mantoue, I^onard de Vinci, Marguerite de Navarre et Clément Marot. Charles-Quint a passé sous ces ombrages, donnant le bras à la duchesse d'Étampes.
La forêt a gardé longtemps la trace ardente du Juif errant.
C'est pourquoi la poésie a posé ses tabernacles sous ces chênes séculaires. Si pourtant vous quittez la vaste campagne pour la petite propriété , là vous trouverez les petits drames ; toutes les autorités des grandes forêts sont représentées par le garde champêtre , et les grands fauves par Jeannot Lapin.
Qui l'aurait dit ? le lapin, cet animal timide, qui dresse les oreilles et s'épouvante au moindre bruit, le lapin devient audacieux, téméraire, lorsqu'il s'agit de dérober
LES MÉTAMORPHaSES DU JOUR. 447
la propriété du« prochain. Le lapin est un ennemi de la propriété. Et ne croyez pas que je veuille parler du lapin sauvage, du lapin de» garenne; que non pas! celui-là, au contraire, sait se contenter de brouter les bruyères odorantes qui donnent à sa chair un par&im si estimé des chasseurs; brave et honnête lapin, le lapin de garenne, qui prend la précaution de s'assaisonner lui-même pour le plus grand agrément des nerrs olfactifs de noire palais, . absolument comme un dindon qui se donnerait la peine de se truffer lui-même !
Non, le lapin voleur, celui dont je veux parler, est un lapin civilisé, quoiqu'il porte des sabots et une veste de paysan ; j'en atteste la plate-bande de choux dans laquelle il s'apprête à promener un museau dévorant, sans s'inquiéter, l'ingrat, dti goût exécrable que doit communiquer ce comestible à la gibelotte dont il est destiné à faire les frais !
Tous les philosophies qui ont étudié le lapin dans ses rapports avec la société humaine, et particulièrement le grand homme qui a inventé l'art d'élever des lapins et de s'en faire trois mille livres de rentes, ont observé que ce quadrupède a plus d'une analogie avec l'homme, ce qui les a amenés à formuler cet axiome :
Plus le lapin s'approche de la civilisation, plus il devient friand du bien d'autpui.
Ah ! si, au village comme à la ville, le garde champêtre n'était pas un si fin limier, je vous jure que, par les
lapins qui courent, les propriétés et le principe d'autorité recevraient de terribles atteintes! Du reste, à la ville comme auTc champs, en cas d'insuffisance ou de surprise de la vigilance du fonctionnaire charger de sauvegarder les droits sacrés de là-propriété, il arrive souvent que le propriétaire se constitue lui-même son propre garde champêtre. J'ai vu, dans les campagnes qui environnent Paris, pas mal d'horticulteurs monter eux-mêmes la garde autour de leurs cerisiers, de leurs groseilliers, de leurs rosiers. Les lapins de Paris sont terribles, lorsqu'ils vont le dimanche prendre leurs ébats dans la vallée de Montmorency, sur les hauteurs de Luciennes ou le long du coteau de Suresne. La cerise, la fraise, la framboise, la groseille, le cassis, la prune, à cueillir sur 'arbre, tous ces fruits, mûrs ou non, ont pour eux un attrait irrésistible; tel lapin qui, à Paris, ne déroberait pas une feuille de chou, une fois qu'il est en campagne avec des amis, escaladera les fossés les haies, fes murs, grimpera dans les arbres, au risque de se casser le cou, pour voler une cerise verte. Mais ce qui le tente encore plus que tous les fruits du monde, c'est la rose, comme chantent les opéras-comiques,
La rose, Â peine éclose!
dont il aime à orner la ceinture de sa dame.
La rose de Fontenay, la rose de Suresne, quel souvenir! Connaiç5sez-vous les champs de rosiers de Suresne?
]'ai VU là 9 il y a quelques années, un brave horticulteur qui avait trouvé moyen de se faire des rentes en cultivant un champ de rosiers grand comme la loge de mon portier. L'habile homme spéculait sur la galanterie des lapins de Paris, et sur leur passion pour les roses. Or, voici comment il procédait :
Il avait soin de laisser ses rosiers en pleine floraison le dimanche, afin d'attirer Todorat et Tadmiration des promeneurs et de leurs dames. « Oh ! le beau champ de roses ! » s'écriait celle-ci. « Et moi qui n'ai pas de bouquet! » disait celle-là. Et aussitôt tous les lapins, à l'envi, de franchir la haie et de chercher chacun la plus belle et la plus parfumée. Mais à peine avaient-ils mis la patte sur un bouton près d'éclore, que soudain paraissait notre limier horticulteur, et, saisissant les larrons par les oreilles, il les menaçait de les conduire devant l'autorité.
Après quelques cris, des réclamations, des injures, parfois on parlementait, on transigeait, et chacun des délinquants en était quitte pour cinq francs. Je me rappelle qu'un plaisant avait tracé à la craie, sur un écriteau placé devant un de ces champs de roses, ces mots encourageants :
« Les passants sont invités à cueillir des roses dans ce champ ; elles ne coûtent que cmq francs pièce* »
Dans les villes, le lapin civilisé ne se borne pas toujours à aimer le bien d'autrui ; il ajoute parfois la goguenardise au larcin.
Un petit lapiD de ma connaissance avait pris l'habitude, chaque fois qu'il allait au colley ou qu'il en revenait, c'est-à-dire quatre fois par jour, de lever en passant un impôt d'un pruneau, la fleur de la caisse, à l'étalage d'un certain épicier de la rue Saint-Louis. L'épicier, l'ayant guetté, lui prend un beau jour la main dans la boite.
« Ah ! petit drôle, s'écrie-t-il, je vous liens cette fois ; c'est donc vous qui me volez mes pruneaux?
— Des pruneaux ! des pruneaux ! répond le lapin d'un air étonné; quoi! ce sont des pruneaux? Jevous demande bien pardon alors ; je me suis trompé : je croyais que c'étaient des figues ! »
Et faisant un soubresaut, il s'arrache des mains de l'épicier, et s' enfuit à toutes jambes.