XVI NOTICE SUR GRANDVILLE
représenta Monseigneur en son beau costume de colonel de hussards, tête de grand duc, pose élégante; le père, sous les traits d'un poisson indigeste, dont la chair n'est bonne qu'en mai; et Tlphigénie en coulisses sous les formes d'une jeune dinde rougissante, dont le bec convexe, recouvert de sa caroncule, devait se prêter malaisément aux baisers dé l'oiseau de nuit. Tout Paris voulut voir cette planche, et l'on raconte que la duchesse de Berri, — c'était en 1829, — se fit un malin plaisir d^oublier sur sa table, un jour de réception, quelques épreuves de cette métamorphose^ trouvée charmante par le comité de censure au service de la branche aînée. Ce fut, on le pense bien, à qui rirait le plus haut des malheurs de l'amant heureux. A partir de ce jour, les Métamorphoses de Grandville devinrent l'objet de toutes les conversations; on les trouvait sur tous les guéridons, dans toutes les mains. Deux auteurs, M31. Paul Lacroix et Ozanneaux, improvisèrent pour rOdéon une pièce dont l'ouvrage de Grandville leur fournit la pensée et le titre : les personnages devaient changer de tête, et l'on se demandait qui peindrait ces physionomies de carton. — Naturellement Grandville. — Mais où est cet homme depuis
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hier si célèbre? — On le cherche partout, et on le découvre en son cinquième étage rfe la rue des Petits-Augustins, n* 10, dans une petite chambre sans meubles. « Vous êtes sans doute un habitué du Jardin des Plantes, dit le bibliophile à Tartiste. — Monsieur, reprit modestement Grandville, je n'ai vu les animaux que dans Buffon. C'est là que je les étudie (et il montrait une petite édition anglaise de l'Histoire naturelle : Extracts frœn Buffon , in -12); voilà le livre d'où je suis sorti. »
Les bêtes de Grandville me rappellent que j'étais un jour avec un homme d'infiniment d'esprit, M. Prosper Mérimée, le môme qui est de l'Académie Française, à examiner des croquis d'animaux qu'il venait de dessiner d'après nature ^ C'étaient des rhinocéros, des hippopotames, des mastodontes et autres pachydermes. « Comment expliquer, lui disje, l'existence de ces êtres difformes, monstrueux? ne diraît^on pas d'un cauchemar de la nature? — Pour moi, reprit froidement l^académicien, j'ai tou-
4 . C'était à la Gn d'une séance du conseil d'État, où nous avions été appelés Tun et l'autre, pour donner notre avis sur la loi des théâtres, avec Charton, Bixio et Bazenerie, tous ces Messieurs comme membres de la Commission des théâtres, et moi particulièrement comme Directeur des théâtres et des beaux-arts.
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jours pensé que, vers le sixième jour de la création, il avait été ouvert un grand concours pour la formation d'un être digne de vivre sur la terre. De toutes parts, comme vous le pensez bien, on produisit des modèles, et Dieu seul peut savoir ce qu'on envoya d'ébauches informes, d'animaux biscornus et grotesques. La galerie dut rire beaucoup, non-seulement de la conformation des figures, mais des énormes différences qui se rencontraient dans leurs proportions relatives; lorsque après Yéléphanty par exemple, un des compétiteurs apporta modestement le rat. Le lion et le singe furent remarqués; mais l'un, ayant ouvert la gueule mal à propos, effraya les juges, et l'autre compromit son succès par une grimace intempestive, de sorte que les inventeurs de ces ouvrages n'eurent que l'accessit. Le prix fut donné à Vhomme. Malheureusement, après la distribution, on oublia de détruire les modèles, de sorte que, toutes ces bêtes prenant pour elles lé croissez et multipliez, crurent, et multiplièrent. Voilà ma Genèse. »
Il semble que les Égyptiens aient voulu réhabiliter tous ces animaux hors de concours, en mariant leurs formes avec celles de l'homme. C'est ainsi
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qu'ils virent un emblème de prudence dans le monstre auquel ils donnaient la tête d'une femme et le corps d'un chat. Mais Grandville parut avoir une autre pensée en croisant les races. 11 voulut châtier l'homme en lui rappelant que, malgré le premier prix qu'il avait jadis obtenu, il n'était pas si éloigné des concurrents qu'il méprisait, et que son visage, par ses déviations fréquentes, trahissait la bestialité de leur commune origine. 11 imagina donc et mit à la mode ces burlesques personnages que vous savez, hommes par le corps, animaux par la tête, et sur leur dos il se plut à fustiger les ridicules humains. On peut dire que nul ne l'a surpassé dans le talent de vêtir, de faire parler, de mettre en scène les acteurs de cette comédie universelle. 11 savait trouver dans chaque animal la personnification d'un
vice, d'un sentiment, d'une pensée, et de la physionomie du moindre insecte dégager une signification morale. Le costume, la corpulence, l'attitude, tout se rapportait chez lui à une idée dominante < L'homme violent et querelleur, le duelliste, avait la tête d'un hérisson sur un corps membru; l'écrevisse caractérisait naturellement le poltron qui rompt sans cesse la mesure. La luxure du bouc, la glou-