‹ Les métaphores et les comparaisons dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 10 sur 112 · Les Misérables j V, 357 (V, vi · texte numérisé non relu

Les Misérables j V, 357 (V, vi

LES INFLUENCES DETERMINANTES }']

La neige tombait, et comme Tépave ne remuait plus, cette charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le navire d'un suaire.

V Homme qui rit y I, 199 (1, 11, 17).

Pour se faire une idée de la scène qui va suivre, que le lecteur se figure dans son esprit la nuit glacée, les solitudes de la Salpétrière couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme dlmmenses linceuls, la clarté de veilleuse des réverbères rougissant çà et là ces boulevards tragiques.

Les Misérables^ III, 375 (III, viii, 18).

L'écume, quand la mer est calme, orne les rochers d'une délicate broderie d'argent ou d'un léger voile de mousseline *, mais dans la tempête sa blancheur est celle du linceul :

Pendant quelques instants, le paquet de mer aveugla tout. Il n*y eut plus rien de visible qu'un entassement furieux, une bave démesurée, la blancheur du linceul tournoyant au vent du sépulcre, un amas de bruit et d'orage sous lequel l'extermination travaillait.

Les Travailleurs de la mer^ II, 176 (II, iv, 6).

Cette blancheur funèbre est aussi celle des pierres de Babel :

Ses faisceaux d'arcs rompus sont pareils à des gerbes ; La pierre a la pâleur sinistre du linceul.

Dernière gerbe^ 36 (I, xiv).

I. Voir les exemples que j'ai cités dans le Sens de la forme dans les métaphores de Victor HugOy p. 4. Voir aussi les Châtiments ^ 310 (VI, v), les Chansons des rues et des bois^ 125 (I, vi, )), etc.

38 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRB

Un long vêtiemenl blanc peut être un suaire si le personnage qui le porte est sinistre ou s'il figure dans une scène funèbre : la robe de Caïphe est- un suaire ; les juges qui viennent de condamner Jésus- Christ sont vêtus de linceuls ; le grand-père qui vient recevoir son petit-fils mourant paraît enveloppé d'un suaire :

Le grand-prêtre se tient debout, les bras levés. On dirait un fantôme avec son blanc suaire.

La Fin de Saian, ia^-ia6 (tajudée^ vu).

On emmène Jésus. Les juges restent seuls ; Leurs robes dans la nuit paraissent des linceuls.

/A., 302 (Jésus-Christ^ xiii).

Il était sur le 'seuil... la tête un peu penchée en avant et branlante, le corps serré dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un suaire, étonné ; et il avait Tair d'un fantôme qui regarde dans un tombeau.

Les Misérables, V, 251 (V, ni, la).

Le pape est vêtu d un suaire blanc, peut-être parce qu'il doit être mort aux passions humaines, peut-être aussi à cause de la terreur qu excite son pouvoir :

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire. L'univers ébloui contemple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.

Hernani^ 109 (IV, 11).

Dans les landes, où presque toute vie semble s'éteindre, on voit des caravanes de bœufs vêtus de linceuls blancs :

LES INFLUENCES DETERMINANTES 39

On songe qu'au delà de ce riant jardin... à quelques

lieues de marche est la forêt, puis au delà de la forêt la

bruyère, la lande, le désert, sombre solitude où la cigale

chante où Toiseau se tait, où toute habitation humaine

disparaît, et que traversent silencieusement, à de longs

intervalles, des caravanes de grands bœufs vêtus de linceuls

blancs.

Alpes et Pyrénées^ 117 (1843, 11).

Victor Hugo exilé a choisi pour demeure « sur la désignation du hasard, parfois intentionnelle peutêtre » , une maison rectiligne et correcte , « lourd cube blanc à angles droits », dans laquelle il reconnaît la forme d'un tombeau. Aussi les rideaux blancs qui garnissent les fenêtres sont-ils à ses yeux des linceuls :

Au premier et au second, étage, des chambres propres, froides, meublées sommairement, repeintes à neuf, avec des linceuls blancs aux fenêtres.

William Shakespeare^ lo-ii (I, i, i).

La nappe d'une table d'auberge donne lieu à la même comparaison : Victor Hugo est entré au petit jour dans une salle oblongue, faiblement éclairée. Il aperçoit au bout d'une longue table des êtres pâles et silencieux, grotesquement accoutrés, qui ressemblent à des spectres. Ce sont tout simplement des voyageurs qui attendent la diligence. Mais Victor Hugo s'amuse de ce spectacle et cherche à y reconnaître une apparence fantastique :

Le reste de la longue table était désert, et la nappe,

blanche et nue comme un linceul, se perdait dans Tombte

au fond de la salle.

Le Rhin, 11,20^ (XXXI).

L'influence de l'état d'esprit est certainement plus forte que la sensation, et la preuve, c'est que le linceul, chez Victor Hugo, n'est pas forcément blanc. Nous verrons ailleurs des linceuls noirs. Il est vrai que le noir est une couleur funèbre, mais la même métaphore s'emploie pour désigner des objets dont la couleur n'a rien de lugubre. Il suffit que l'impression générale le soit. On voit un suaire de soie verte ; la robe rouge de Richelieu est le linceul de Louis XIII, et la pâleur de Mazarin mourant fait contraste avec la pourpre qu'il porte comme un linceul :

Le vieillard était noir comme la nuit... il était vêtu d'un grand suaire de soie verte sans plis.

Le Rhin, 1,^6^ (XXI, vn).

Q.ue fais-je ainsi, déchu, détrôné, désarmé ? Comme dans un sépulcre en cet homme enfermé?

Sa robe est mon linceul, et mes peuples me pleurent.

Marion de Lormc, 298 (IV, vni).

Quel est cet homme pâle * avec un linceul rouge ?

Les Jumeaux, 401 (III, m).

Votre arbre a-t-il reçu sous son abri serein L'écarlate linceul du pâle Mazarin ?

Les Rayons et les Ombres, ^42 (XXXVI).

T. MazarîD.

LES INFLUENCES DEtERMINANTES 4I

J'ai parlé ailleurs de ces monticules aux couleurs bizarres, qui, dans la plaine où Marius a massacré les Cimbres et les Teutons, ressemblent à des foies et à des poumons gigantesques. Ici l'influence de la couleur domine, sans doute, mais la forme a son importance, et le souvenir de la tuerie n'est peutêtre pas étranger à la comparaison :

Vers Test, j'y ai remarqué des monticules d'un aspect singulier. Ce sont des verrues et des loupes dune terre molle et rose qu'on dirait par endroits gonâée et tuméfiée avec des étranglements ; le vent, la pluie et le tourbillon Tout à la longue modelée en lobes et en lobules, y ont creusé des stries et figuré des caecums. Des marbrures dé sable y font des veines jaunes, et l'ocre y dessine des fibrilles rougeâtres. On dirait des foies et des poumons gigantesques épars çà et là sur le sol.

France et Belgique^ 558-2^9 (1839, v).

Il y a de curieuses comparaisons dans la description du défilé des Douvres. Les Douvres sont de ces écueils que Victor Hugo appelle les redoutables assassins de la mer. C'est sous l'influence de cette pensée qu'il a écrit cette page :

Ce que Gilliatt, du haut de l'épave, pouvait apercevoir du défilé faisait horreur. Il y a souvent dans les gorges granitiques de l'océan une étrange figuration permanente du naufrage. Le défilé des Douvres avait la sienne, effroyable. Les oxydes de la roche mettaient sur l'escarpement, çà et là, des rougeurs imitant des plaques de sang caillé. C'était quelque chose comme l'exsudation saignante d'un caveau de boucherie. Il y avait du charnier dans cet écueil.

La rude pierre marine, diversement colorée, ici par la décomposition des amalgames métalliques mêlés à la roche, là par la moisissure, étalait par places des pourpres affreuses, des verdissements suspects, des éclaboussures vermeilles, éveillant une idée de meurtre et d'extermination. On croyait voir le mur pas essuyé d'une chambre d'assassinat. On eût dit que des écrasements d'hommes avaient laissé là leur trace ; la roche à pic avait on ne sait quelle empreinte d'agonies accumulées. En de certains endroits ce carnage paraissait ruisseler encore, la muraille était mouillée, et il semblait impossible d'y appuyer le doigt sans le retirer sanglant. Une rouille de massacre apparaissait partout. Au pied du double escarpement parallèle, épars à fleur d'eau, ou sous la lame, ou à sec dans les aflFouilleraents, de monstrueux galets ronds, les uns écarlates, les autres noirs ou violets, avaient des ressemblances de viscères. On eût dit que des ventres de géants avaient été vidés là. De longs fils rouges, qu'on eût pu prendre pour des suintements funèbres, rayaient du haut en bas le granit.

Les Travailleurs de la mer, II, 24-25 (II, i, 4).

Le soc de la charrue est comparé à la cuirasse, dont il a l'éclat. Peut-être Victor Hugo veut-il assimiler à Teffort de la lutte, le travail incessant du laboureur ' :

A Theure où le bœuf las dit : Rentrons maintenant ; Quand les bruns laboureurs s'en reviennent traînant Les socs pareils à des cuirasses.

La Légende des siècles^ I, 32 (I).

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