I. La pièce commence par ce vers
Ma vie entre déjà dans Tombre de la mort.
J'aperçois les blancheurs de la cime du mont, Et le bout de ton aile est déjà bleu, mon âme ! Les Quatre vents de V esprit y II, 13a (Liv, lyr.^ XXXIII).
Le rouge, c'est la couleur de la pourpre et celle de la flamme. La pourpre est le symbole de la puissance :
L'Europe, hélas! écrase du talon Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon.
Ruy Blas, 163 (III, n).
Les républiques anciennes se représentaient le droit assis dans la chaire curule, ayant en main ce sceptre^ la loi, et vêtu de cette pourpre, l'autorité.
Ce que c'est que F exil ^ dans Pendant l'exil y 3 (I).
Personne n'est plus haut que Téglath-Phalasar. Comme Dieu même, à qui l'étoile sert de char, Il a son temple avec un prophète pour prêtre ; Ses yeux semblent de pourpre étant les yeux du maître.
La Légende des siècles^ II, 139 (XVI, 1).
La pourpre est aussi le symbole de la dignité morale, de Thonneur, de la gloire. Dans le vers de Ruy Blas cité plus haut, le mot pourpre contient cette idée autant que celle de puissance.
Nous avons songé aux préjugés d'éducation de quelquesuns d'entre eux (les ministres mis en accusation en 1830)... aux nécessités fatales de leur position commune... surtout à la dignité que l'un d'entre eux répandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur.
Le Dernier jour d'un condamné. Préface, 383.
Peux-tu donc hésiter ? D'un côté, moi, front chauve... Moi, vieillesse, ennui, crime ! et, de l'autre côté,
Innocence, vertu, jeunesse, amour, beauté I Une femme qui tVime ! une enfant qui t'implore ! Oh ! rinsensé qui doute et qui balance encore Entre un haillon souillé, sans pourpre et sans honneur, Et la robe de lin d'un ange du Seigneur !
Les Burgraves, 359-360 (III, m).
Ce qui manque peut-être à cette Albion toute à son
affaire... c'est de la grandeur désintéressée; Shakespeare
lui en donne. Il jette cette pourpre sur les épaules de sa
patrie.
William Shakespeare, 375 (III, i, a).
Tout le poème de Job est le développement de cette idée : la grandeur qu'on trouve au fond de l'abîme. Job est plus majestueux misérable que prospère. Sa lèpre est une pourpre.
Ib., 51 (1, II, a).
Grand devoir accompli dont le vertige attire î Proscription ! misère ! ostracisme ! martyre ! Atome, j'enviais ces pourpres des géants.
Les Quatre vents de l'esprit, II, 43 (Liv. lyr., XI).
La pourpre symbolise ce qui est noble, la pensée, l'idéal :
O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme; Le blasphème en est le haillon.
Les Contemplations^ II, 280 (VI, xvii).
Les poètes sereins, ces frères de l'aurore.
Faits de la même pourpre et dorés du même or.
Dieu, 77 (I, II).
L'habitation du songe est une faculté de l'homme. L'empyrée, l'élysée, Téden, le portique ouvert là-haut sur les profonds astres du rêve, les statues de lumière debout sur
les entablements d'azur, le surnaturel, le surhumain, c'est là la contemplation préférée. L'homme est chez lui dans les nuées. Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d*avoir des constellations sous ses pieds. Il décroche tranquillement et manie Tune après l'autre toutes les pourpres de l'idéal, et se choisit des habits dans ce vestiaire. Post'Scriptum de ma vie, 1^4 (Promonton'um 5omnh\ m).
Mais il y a aussi des pourpres qui ne sont que vanité, fausse grandeur :
La guerre est une pourpre où le meurtre se drape.
Les Châtiments^ 365 (VII, 11, i).
O Kant, l'homme est drapé de rêves mal tissus. Vêtu d'un haillon sombre, il porte par dessus Une pourpre d'orgueil prise aux fausses sagesses.
VA ne y 300 (I, iv).
La beauté radieuse de la duchesse Josiane a pour symbole la pourpre. Et ce mot contient non seulement l'idée de la beauté, mais aussi celle de la magnificence orgueilleuse :
De certains êtres ont de la clarté. Cette femme, comme Dea, avait sa lueur à elle, mais autre. Dea était pâle, cette femme était vermeille. Dea était l'aube, cette femme était l'aurore. Dea était belle, cette femme était superbe. Dea était l'innocence, la candeur, la blancheur, l'albâtre; cette femme était la pourpre, et l'on sentait qu'elle ne craignait pas la rougeur...
Au milieu de cette foule sordide, elle avait le rayonnement supérieur de l'escarboucle... Sa splendeur était
l'effacement de tout.
UMomme qui rit, II, 49-«)0 (II, m, 7).
338 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
La pourpre est une couleur de joie et de flamme : c'est la couleur de Tamour heureux :
On a beau être couronné de lumière et de joie, on a beau
savourer la grande heure de pourpre de la vie, Tamour
heureux, de telles secousses forceraient même Tarchange
dans son extase, même le demi-dieu dans sa gloire, au
frémissement.
Les Misérables^ V, 406 (V, vn, 2).
Car nos amours s en vont ainsi que la nuée, Pluie à nos fronts, pourpre à nos yeux.
Toute la lyre^ I, 230 (111, xxn).
Elles* chantent des chants étranges Mêlés de misère et de jour, Et leur indigence a pour franges Toutes les pourpres de l'amour.
/*., Il, 129 (VI, xvn).
Le mot amour prend un sens différent dans ce passage :
Le sceptre est vain, le trône est noir, la pourpre est vile. Qui que vous soyez, fils du Père, écoutez tous. Il n'est sous le grand ciel impénétrable et doux Qu'une pourpre, l'amour ; qu'un trône, Tinnocence.
Le Pape, 13 (III).
Quelquefois, le rouge dont parle le poète, c'est le rouge de la flamme : la lumière de Louis XIV empourpre son entourage :
Homme soleil ayant pour rayons des génies, Vêtu d'or, triomphant, heureux, vertigineux,
T. Les c blanches filles des mansardes >'.
Ne faisant point un pas qui ne fût lumineux, Flamme, astre, il empourprait son olympe superbe. Les Quatre vents de Vesprity II, 286-287 (Liv, ép,^ II).
Il s'agit plus souvent de la flamme d'un incendie ou d'un volcan, des réverbérations de la lave. Le rouge est la couleur de la révolution et du progrès :
André Chénier a laissé aussi un livre de douces et folles élégies, comme il dit lui-même, où se rencontrent bien çà et là quelques ïambes ardents, fruits de ses trente ans, et tout rouges de la réverbération de la lave révolutionnaire ; mais dans lequel dominent... la grâce, Tamour, la volupté.
Littérature et philosophie^ 312 (1830).
A Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile ; dans les deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front du peuple.
Les Misérables y IV, 40 (IV, 1, 4).
Les émeutes éclairent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté orageuse.