‹ Les métaphores et les comparaisons dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 15 sur 112 · I. Néron. C'est le lion qui parle à Tours, dans le cirque · texte numérisé non relu

I. Néron. C'est le lion qui parle à Tours, dans le cirque

L'horreur à l'eaipire est mêlée, On a sur le trône étalé Une pourpre coagulée Qui de Téchafaud a coulé.

Un homme règne, un homme fauche ; Soit. J'ai toujours cru qu'on verrait Se marier de la main gauche L*épée avec le couperet.

Les Quatre vents de Vesprit^ I, 40-41 (Liv. sat., VIII).

C'est avec le sang du pauvre qu'est faite la pourpre du riche :

Vous tordez les haillons du pauvre misérable Et votre pourpre est faite avec le sang qui sort.

Dieu^ 160 (II, v).

Voici un passage où il semble que le mot pourpre désigne simplement la couleur, mais il est évident que le sang qui coule de Téchafaud de Louis XVI doit faire penser à la pourpre royale :

Une pourpre, semblable à celle qui ruisselle

Et qui fume le long du mur des abattoirs,

Filtrait de telle sorte entre les pavés noirs

Qu'elle écrivait ce mot mystérieux : Justice.

Les Quatre vents de V esprit y II, 306 (Livre épique^ III).

La flamme aussi rappelle la pourpre. Dans la flamme du bûcher, on reconnaît la pourpre de r Eglise :

La ruse, Loyola, la haine, Bossuet, L'autodafé, leffroi, le cachot, la bastille,

LES INFLUENCES DETERMINANTES ^}

C'est nous ; et notre pourpre effrayante pétille Par moments, et s'allume, et devient flamboiement.

La Légende des siècles , IV, 142 (LI).

Cette flamme, nous la retrouvons dans les pierreries dont la tiare est constellée :

Une lueur de torche empourpre la tiare.

Les Quatre vents de V esprit^ I, i\ (Livre satirique^ IV).

Une métaphore plus saisissante encore nous montre dans les diamants du prêtre les yeux du chacal :

Sachez que vos grandeurs sont des chutes ! Sachez Que le fourmillement lugubre des péchés, O noirs vendeurs du temple, emplit votre opulence. Et que Jésus, ayant au flanc le coup de lance, S'est enfui, se voilant la face, n'ayant pu Voir le peuple affamé sous le prêtre repu !

Ne pouvant voir cela. Christ a dû disparaître ! Il s'en va. Car pour lui les diamants du prêtre Ont la même lueur que les yeux du chacal.

Le Pape, 23 (IV).

Les pierreries de la tiare font de la coiffure pontificale un flambeau autour duquel doivent voler les foules attirées et éblouies :

L'or du temple éblouit le pauvre utilement.

11 faut la perle au dogme et l'astre au firmament ; Il faut que les vivants, foules, essaims, mêlées, Volent à la lueur des mitres constellées ; Cette clarté leur est nécessaire en leur nuit.

Le Pape, 24 (IV).

La tiare de Caïphe est lumineuse aussi, et d'une lueur sinistre, puisque le sombre tribunal qu'elle éclaire va condamner Jésus-Christ :

Le grand-prêtre est assis, fatal comme un prophète ; Et l'on voit remuer vaguement sur sa tête, Comme au vent de la nuit brille et tremble un fanal, La tiare, clarté du sombre tribunal.

La Fin Je Satan, 196 (Jésus-Christ^ xn).

Dans l'église, l'autel doit resplendir comme une armure; l'archevêque nous explique cette comparaison symbolique :

Que Tautel, entouré d'un solennel murmure, Ait la splendeur sinistre et sombre d'une armure. Car le céleste esprit combat lesprit charnel Et nul ne doit sans crainte approcher l'Éternel.

Le Pape, 50 (X).

Le sang et le vin, comme le sang et la pourpre, s'unissent tantôt dans une métaphore, tantôt dans une antithèse : le rapprochement se rencontre sans aucun symbolisme, mais le symbole apparaît aussi plusieurs fois : on s'enivre de sang comme de vin ; le dix-huitième siècle, « table d'un long festin qu'un échafaud termine », est rougi de vin et de sang ; le sang qui ruisselle sur l'échafaud rougit les mains de la Liberté, la grande vendangeuse :

Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instant un flot de sang, comme le jet de vin d'une bonde ouverte.

Les Misérables, IV, 56a (IV, xiv, 6).

LES INFLUENCES DETERMINANTES ^«l

Des legipans aux yeux de dieux, aux pieds de béte,

Joutant avec le vieux Silène, s'essoufflant

A se vider quelque outre énorme dans le flanc,

Tétant la nymphe Ivresse en leur riante envie,

N*ont pas la volupté de la soif assouvie

Plus que ce redoutable et terrible ravin.

La terre boit le sang mieux qu*un faune le vin.

La Légende des siècles, II, 70 (XV, 11, 9).

Les soldats n avaient plus conscience d'eux-ipémes, ils étaient comme fous du crime qu'on leur faisait commettre. Il vient un moment où Tabomination même de ce que vous faites vous fait redoubler les coups. Le sang est une sorte de vin horrible ; le massacre enivre.

Napoléon le Petit, 131 (III).

Époque qui gardas, de vin, de sang rougie.

Même en agonisant, Tallure de Torgie !

O dix-huitième siècle, impie et châtié !

Les Rayons et les Ombres, 415 (IV, vi).

La Révolution, pressoir prodigieux, Commença le travail de la vaste récolte, Et, des cœurs comprimés exprimant la révolte. Broyant les rois caducs debout depuis Clovis, Fit son «uvre suprême et triste. Et, sous sa vis. Toute TEùrope fut comme une vigne sombre.

Alors, dans le champ vague et livide de Tombre, Se répandit, fumant, on ne sait quel flot noir, O terreur î et Ton vit, sous leffrayant pressoir, Naître de la lumière à travers d affreux voiles. Et jaillir'et couler du sang et des étoiles ; On vit le vieux sapin des trônes ruisseler.

Tandis qu'on entendait tout le passé râler,

5 6 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE

Et, le front radieux, la main rouge et fangeuse, Chanter la Liberté, la grande vendangeuse.

Tonte la lyre y I, 17 (I, i).

C'est du sang qu*on voit dans le ciboire de larchevêque Sibour, au Te Deum du i*' janvier 1852. Le sang et le vin tachent les habits des soldats le 4 décembre 1851, le jour du massacre. On ne sait si c'est du vin ou du sang qui court sur les pavés, dans Torgie qui suit le crime de Ratbert :

Le meurtre à tes côtés suit Toffice divin,

Criant : feu sur qui bouge !

Satan tient la burette, et ce n'est pas de vin

Que ton ciboire est rouge.

Les Châtiments^ 57 (I, vi).

Soldats qui revenez du boulevard Montmartre, Le vin, au sang mêlé, jaillit sur vos habits.

Quelque chose de rouge entre les dalles fume , Mais, si tiède que soit cette douteuse écume. Assez de barils sont éventrés et crevés Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.

La Légende des siècles^ II, 244 (XVIII, m, 10).

Quand Victor Hugo se représente une bataille, il épreuve la sensation de la couleur rouge. Il voit le sang qui coule, il voit s'élever au-dessus des combattants une vapeur sanglante. Dans le récit de la bataille de Waterloo, les armes à feu, Tartillerie, contribuent sans doute à cette impression. Mais il est certain que la principale part est à l'imagination

LES INFLUENCES DETERMINANTES ^7

symbolique. La bataille a la furie de la flamme , et dans cette fournaise les régiments fondent « comme fond une cire au souffle d'un brasier » ; d'ailleurs toute idée d'activité, d animation, de violence se joint naturellement à l'idée de chaleur et de flamme, et cette association se manifeste dans les métaphores de la langue usuelle, surtout dans celles de la langue familière :

Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fumée, Comme un bouclier rouge en la forge enflammée. Dans des vapeurs de sang on voit briller le fer ; La vallée au loin semble une fournaise ardente ; On dirait qu*au milieu de la plaine grondante S'est ouverte soudain la bouche de Tenfer.

Odes et Ballades, 467 (Ballade VII).

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge,

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge.

Les Châtiments^ 377, (V, xm, a).

La robe du pape est blanche, comme la fumée de l'encensoir ; la nappe du festin est blanche, parce qu'elle est le linceul du chagrin :

Vêtu de lin plus blanc qu'un encensoir qui fume,

II avait, spectre blême aux idoles pareil,

Les baisers de la foule empreints sur son orteil.

La Légende des siècles, IV, 203 (LIV, xiv).

Vivons donc ! et buvons, du soir jusqu'au matin, Pour l'oubli de nous-même !

^8 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE

Et déployons gaîment la nappe du festin, Linceul du chagrin blême !

Les Chants du crt'puscule, t66 (XXXUI, n).

La couleur du cierge sert à la fois à caractériser le teint pâle d'une religieuse et le teint jaunâtre d'un dévot. Il est évident qu'ici c'est le symbole qui détermine la métaphore. La cire peut être blanche ou jaunie : l'essentiel, c'est que ce soit la cire d'un cierge :

La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de sœur Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle.

Les MisérablcSj I, 383 (I, vn, i).

(Sieur Clubin). Il était petit et jaune avec la force d'un taureau. La mer n'avait pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la couleur d'un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux.

Les Travailleurs de la mer^ I, 235 (I, v, i).

La rouille symbolise l'altération, la destruction lente. C'est à la rouille que le poète compare la teinte du feuillage à l'automne, et celle du lichen qui couvre les vieux murs ; le sang est aussi comme une rouille sur le blason d'Hernani :

Le grand bois jaunissant dore seul la colline. On dirait qu'en ces jours où l'automne décline» Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

Les Orientales^ 193 (XXXVI).

LES INFLUENCES DETERMINANTES ^9

11 faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. Il faut que le lichen, cette rouille du marbre, De sa lèpre dorée au loin couvre le mur.

Les Voix intérieures^ 231 (IV, 1).

Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles.

La Légende des siècles, I, 80 (XV, m)

Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ; Peut-être ai-je des droits, dans Tombre ensevelis. Qu'un drap noir d'échafaud cache encor sous ses plis.

Hernaniy 18 (I, n).

On sait comment tout s'anime dans Timagination de Victor Hugo : la vague, la nuée, le rocher, Tarbre, la fleur. On sait comment partout il distingue les formes et les mouvements de Thomme et de Tanimal: les bras qui gesticulent, les cheveux qui flottent ou se hérissent, les yeux qui regardent. Cette habitude de tout personnifier, de provoquer l'illusion et même Thallucination jouera encore ici un rôle déterminant.

La blancheur de Técume rappelle une toison, parce que les flots ont le mouvement et Tondulation d'un troupeau. De larges nappes d'écume semblent de grandes ailes déployées. Ou bien les flocons ressemblent à des cygnes, à des oiseaux blancs qui s'abattent sur les rochers, et c'est eux qu'on croit voir prendre vie lorsque s'envolent les goélands :

Le troupeau des vagues saute Et blanchit toute la côte

De sa toison.

La Légende des siècles, 111, 217 (XXXVII, 11),

6o LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE

La mer étiit vraiment belle. Ce n'était, à perte de vue, que longues nappes d'écume déployées comme de grandes ailes blanches sur le fond vert et vineux de Teau.

France et Belgique^ 88 (17 juillet 1836).

Des écumes parfois blanches comme les cygnes. Les Quatre vents de Vesprtt, I, 180 (Liv, sat.^ XLIV).

L'écume au loin dans les décombres S abattant sur les rochers sombres Comme une troupe d*oiseaux blancs.

Les Châtiments^ 29 (Nox^ vu).

L'écume à tous les vents s'effare et se déchire Et vole, et l'on dirait que de ces flocons blancs Quelques-uns prennent vie et sont les goélands.

Toute la lyre, 111, 165 (La Corde d'airain^ vui).

Les blancheurs de la Mer de Glace font penser à un troupeau, qu'un pic domine et compte, comme le cyclope de Virgile ; les avalanches s'abattent comme des colombes qui se posent :

L'horizon... est couronné par une dentelure de sommets couverts de neige, sur la blancheur desquels ressort, isolé et grisâtre, cet obélisque prodigieux du Dru. Quand le ciel est pur, à sa forme effilée, à sa couleur sombre, on le prendrait pour le clocher solitaire de quelque église écroulée; et Ton dirait que les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s'abattre sur ses frises désertes. Lorsqu'on l'aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les

LES INFLUENCES DETERMINANTES 6l

blancheurs vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux qu'il compte pendant qu'ils passent à ses pieds.

Fragment d'un Voyage aux Alpes ^ dans Victor Hugo raconté^ II, 208.

Il* tient dans une main la colombe Avalanche Et dans Tautre le vaste et fauve aigle Ouragan.

La Légende des siècles^ III, 263 (XL).

Les nuées ont une toison blanche, dont le vent arrache quelques flocons ; cette toison reste accrochée aussi aux angles de la pyramide de Chéops ; ailleurs la nuée est une blanche colombe :

Le vent du matin chassait à travers le ciel quelques blanches ouates arrachées à la toison de brume des collines.

Notre-Dame de Parts^ II, 411 (XI, 11).

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,

Et des mers sans fin remuées, S'envoler sous le bec du vautour aquilon

Toute la toison des nuées.

Les Contemplations y II, 126 (V, xni).

Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison.

La Légende des siècles, I, 363 (XII, vu).

Que veux-tu de ce gouflfre où lorsque je me penche La colombe nuée accourt, farouche et blanche?

DieUy 12 (I, 1).

Des rochers ont les flancs luisants comme une armure. Il y a ici non seulement une personnification, mais un symbole. L'un de ces rochers porte

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