X. Les rois aUemands
94 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRB
Les formes, toujours si nettement dessinées pour les yeux de Victor Hugo, sont bien mieux accusées encore quand un objet se détache sur un fond de couleur différente. Le poète aime à nous montrer ou une ville d'or sur un ciel noir, ou, sur un fond sanglant, le squelette noir d'un vaisseau :
Le soleil rougissant décline ;
Avant de quitter la colline,
Tourne un moment tes yeux pour voir,
Avec ses palais, ses chaumières,
Rayonnants des mêmes lumières,
La ville d'or sur le ciel noir.
Odes et Ballades ^ 421 (Odes, V, xxiv).
Adieu, la goélette Dont la vague reflète Le flamboyant squelette Noir dans les feux sanglants !
Les Orientales, 63 (V, vi).
L'horizon s'incendia. On eût dit un volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la bataille où les navires apparaissaient et disparaissaient comme des spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait sur ce fond rouge.
Quatrevingt'tret\e, 73"73 (I> "t i^)-
Dans rincendie, le noir et le rouge se montrent en même temps dans la fumée, et Ton croit voir la lutte de deux monstres :
Toutes les splendeurs de Tincendie se déployaient ; rhydre noire et le dragon écarlate apparaissaient dans la fumée difforme, superbement sombre et vermeille.
Quatrevingt-trci{e, 487 (III, v, 3).
LES INFLUENCES DETERMINANTES 95
Un porche noir sur une place lumineuse, une croix d'argent qui scintille dans les ténèbres, un écusson flamboyant au milieu d'un plafond sombre, des maisons blanches sur un fond de verdure, un ours qui semble un point noir sur la paroi du précipice, un ciel si éblouissant que l'étoile y serait comme une goutte d'ombre, voilà les contrastes auxquels se complaît Victor Hugo ; et quand son imagination seule les lui représente, l'impression n'est certainement pas moins vive que lorsqu'il s'agit de choses vues :
Alors on vit dans toute sa longueur la profonde église sombre, tendue de deuil, à peine éclairée de quelques cierges scintillant au loin sur le maître-autel, ouverte comme une gueule de caverne au milieu de la place éblouissante de lumière.
Notre-Dame de Paris^ II, 176 (VIII, vi).
Il trouva dans l'église une obscurité et un silence de caverne. Aux grandes ombres qui tombaient de toutes parts à larges pans, il reconnut que les tentures de la cérémonie du matin n'avaient pas encore été enlevées. La grande croix d'argent scintillait au fond des ténèbres, saupoudrée de quelques points étincelants, comme la voie
lactée de cette nuit de sépulcre.
Ib,, 201 (IX, i).
Pas d'or, si ce n'est au plafond. Là, à égale distance des quatre angles, luisait, appliqué à plat, un énorme bouclier rond de métal repoussé, où étincelait un éblouissant relief d'armoiries. Cela semblait de l'or. Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel obscur, ce flamboyant écusson avait le sombre resplendissement d'un soleil dans la nuit.
VHommc qui rit, 11, 182 (II, v, 3).
96 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Avant de quitter le lac de Zurich, je me suis réconcilié avec lui. C'est qu'il était vraiment beau à voir du haut de la côte d'Albis. Les maisons blanches brillaient sur la rive opposée comme des cailloux dans l'herbe.
Alpes et Pyrénées y 5 (1839, i).
Parfois, au loin^ le pied leur manquant sur les pente$, Dans Tentonnoir sans fond des précipices sourds Comme des gouttes d'encre on voit tomber les ours. La Légende des siècles, II, 358 (XXI, 11, 4).
Lieu blanc, chaste^ où le mal s'évanouit et sombre. L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.
Ib., 159 (XVI, m).
La croix de la légion d'honneur, sur la poitrine des soldats de Napoléon V\ c'est une étoile qui semble jaillir du cœur ; sur celle des soldats du Deux Décembre, c'est une tache de boue :
Puis il donnait sa croix à ces hommes stoïques^ Et des larmes coulaient de leurs yeux héroïques; Muets, ils adoraient leur demi-dieu vainqueur ; On eût dit qu'allumant leur âme avec son âme, En touchant leur poitrine avec son doigt de flamme, 11 leur faisait jaillir cette étoile du cœur !
Les Rayons el les Ombres, 413 (IV, iv)
Quand sur votre poitrine il jeta sa médaille, Ses rubans et sa croix, après cette bataille
Et ce coup de lacet, O soldats dont l'Afrique avait hâlé la joue, N'avez-vous donc pas vu que c'était de la boue
Qui vous éclaboussait?
Les Châtiments, 126 (II, vu, 7).
LES INFLUENCES DETERMINANTES 97
Victor Hugo, glorifiant les étoiles du drapeau des États-Unis, y voit une éclaboussure d'étincelles, jaillie sous les pieds du cheval de Washington, une semence lumineuse qui doit dissiper les ténèbres ; mais à ces taches glorieuses le message de Grant a mêlé une tache de boue :
Son drapeau sidéral éblouissait rhistoire.
Washington, au galop de son cheval de gloire,
Avait éclaboussé d'étincelles les plis
De l'étendard, témoin des devoirs accomplis,
Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles,
L'avait superbement ensemencé d'étoiles.
Cette bannière illustre est obscurcie, hélas I
Je pleure... — Ah ! sois maudit, malheureux qui mêlas
Sur le fier pavillon qu'un vent des cieux secoue
Aux gouttes de lumière une tache de boue I
V Année terrible y 103-104 (Décembre^ ni).
Dans les Chansons des rues et des bois^ les pieds du Cheval jettent au ciel noir une éclaboussure d'étoiles.- Dans les Châtiments y nous voyonsi le crachat au front de Jésus-Christ faire au ciel une constellation :
Si l'espace est une forêt,
S'il fait nuit comme dans les bibles.
Si pas un rayon ne parait.
Toi, de tes quatre pieds terribles,
Faisant subitement tout voir, Malgré Tombre, malgré les voiles.
Envoie à ce fatal ciel noir Une éclaboussure d'étoiles.
Les Chansons des rues et des bois^ 434-435.
98 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Quoi que le méchant fasse en sa bassesse noire, L'outrage injuste et vil là-haut se change en gloire. Quand Jésus commençait sa longue passion, Le crachat qu'un bourreau lança sur son front blême
Fit au ciel à l'instant même
Une constellation !
Les Châtiments^ 226 (IV, xii).
Il y a au contraire des étoiles d'infamie, des constellations de boue :
Nous savons bien pourquoi tu combles de richesses Nos filles et nos sœurs dont tu fais des duchesses, Étoiles d'infamie au front de nos maisons, Roi, nous n'acceptons pas sur nos durs écussons Des constellations faites avec des taches.
La Légende des siècles, II, 222 (XVIII, n).
Après une exécution, une imperceptible tache de sang est restée sur le couperet relevé. La nuit vient, et une étoile qui se lève se reflète dans Tacier. Et Victor Hugo médite sur cette antithèse : la goutte de sang et la goutte d'étoile :
Il semblait Q.ue sur la hache horrible, aux meurtres coutumière. L'astre laissait tomber sa larme de lumière.
Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit, Frappait le fer d'un choc lumineux ; on eût dit Qu'on voyait rejaillir l'étoile de la hache.
Comme un charbon tombant qui d'un feu se détache. Il se répercutait dans ce miroir d'effroi ; Sur la justice humaine et sur l'humaine loi De Téternité calme auguste éclaboussure.
LES INFLUENCES DETERMINANTES 99
— Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure? Pensai-je. Sur qui donc frappe Thomme hagard ? Quel est donc ton mystère, ô glaive? — Et mon regard Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile, De la goutte de sang à la goutte d'étoile.
La Légende des siècles^ 111, 85 (XXX).
L'opposition à laquelle Victor Hugo paraît le plus sensible, c'est celle du blanc et du noir. Le Témoin de sa vie nous apprend combien, dès son enfance, il était frappé de ce contraste et cherchait à Texprimer d une façon saisissante :
Quand on approche de Madrid, le ciel a des accès de vent du nord qui font passer subitement la température du Sénégal à la Sibérie. La terre est toujours blanche de neige, lorsque ce n'est pas de poussière. Ces landes blanches et plates sont bâties çà et là de maisons peintes en noir et entourées de pins que les enfants comparaient à des tombeaux sur un linceul.
Victor Hugo raconté, I, 131 (XVIll).
M. Mabilleau a remarqué que le lait blanc des chamelles ne peut jaillir que sous les doigts noirs des négresses *. De même, c'est pour plaire au poète que la fée pose la cigogne blanche au faîte du noir clocher :
Elle, — qui dans l'onde agitée Murmure en sortant du rocher, Et, de me plaire tourmentée, Suspend la cigogne argentée Au faîte aigu du noir clocher.
Odes et Ballades, 436 f Ballade, I).